Le Matin : Pour revenir à votre carrière riche, de votre mission au sein de l’OCP jusqu’à votre dernier poste en qualité de PDG de Royal Air Maroc. Peut-on dire que vous êtes un homme au service de l’État, alors que certains vous qualifient de technocrate ? Qu’en pensez-vous ?
Driss Benhima :
Homme au service de l’État, oui, dans le sens où l’État est neutre et qu’il accepte les orientations politiques qu’elles viennent du sommet ou du gouvernement. C’est également vrai que mon activité d’ingénieur au service de l’État m’a permis de m’investir dans la réflexion et dans la compréhension de ce que devaient être les relations de subordination entre le pouvoir politique et les professionnels qui gèrent les entités techniques de l’État. L’administration est justement considérée comme une entité technique, et ceux qui la dirigent devront s’investir dans la réflexion pour la compréhension de leur rôle dans l’appareil de l’État et la subordination constitutionnelle et naturelle au pouvoir politique. Et là, il y a souvent une double confusion : les technocrates dirigent les aspects techniques de l’État sans empiéter sur les décisions et les orientations politiques du gouvernement. Malheureusement, cette confusion existe également chez de nombreuses personnalités politiques quand elles prennent un poste gouvernemental, pensant que cela les autorise à aller dans les détails techniques des entités qu’elles dirigent. Je pense qu’il faut beaucoup de réflexion et de purification pour comprendre quel est le rôle de chacun.

M. Benhima, si on revenait au sujet d’actualité qui s’impose en ce moment, c’est-à-dire le modèle de développement économique. S.M. le Roi a appelé dans un récent discours à reconsidérer ce modèle pour le mettre en phase avec les évolutions du Maroc et apporter des remèdes aux dysfonctionnements. Pourriez-vous nous expliquer justement pourquoi ce modèle n’a pas donné les résultats escomptés et quelles sont vos propositions à ce sujet ?
Je vois le tournant auquel S.M. le Roi appelle, il est tellement important que je ne pense pas qu’un individu seul, ne disposant pas de toute l’information sur les réalités nationales, puisse répondre. Il faut que ce soit une réponse collective qui demande, en plus, des compétences pointues dans le domaine de l’économie de développement, la macroéconomie. Quand S.M. le Roi parle d’un nouveau modèle de développement, il n’est pas exclusivement économique, mais il est vrai que ce sont les orientations économiques qui sont les fondamentaux d'un tournant dans le modèle de développement. Je réponds à votre deuxième question, notre modèle économique n’a pas échoué du tout, dans le sens où les objectifs qu’on lui a fixés, à savoir faire de l’économie marocaine une économie ouverte capable de se confronter aux économies étrangères ont été atteints, saut peut-être les ennuis qu’on s’est nous-mêmes créés, en particulier les accords de libre-échange qui ont été naïvement négociés. Bref, on a un peu trop ouvert notre économie, et c’est notre faute. Mis à part cette nuance, je pense que le modèle de développement économique dans lequel nous sommes, qu’on peut qualifier de libéral et intégré dans l’économie mondiale, a permis de construire le Maroc d’aujourd’hui qui affronte le monde et qui se présente comme l’une des économies les plus offensives, créatives et efficaces au niveau du continent. Et là, je tiens à dire que je suis très content que l’on se place dans une comparaison continentale, parce que c’est notre espace. Ceci pour dire que le problème de ce modèle c’est que chez nous, comme ailleurs, de nombreuses forces politiques et même des Chefs d’État et des opinions publiques comprennent que la mondialisation crée bien de la croissance, de la richesse, de la valeur, mais en même temps, elle marginalise des couches entières de la population et accentue les fractures territoriales.

Donc, il y a une corrélation entre mondialisation et marginalisation de certaines zones, notamment rurales ?
Pas forcément rurales. Mais oui, c’est une contradiction qui se développe avec la mondialisation, et je pense que l’appel de S.M. le Roi nous permettra justement de ne pas nous enfoncer dans cette contradiction où la mondialisation crée des richesses, de la croissance et renforce la position du pays sur le plan international, un pays qui, notons-le, n’a pas de ressources naturelles et où l’énergie est chère et les salaires sont élevés. Je rappelle que le SMIG marocain est le plus élevé en Afrique et le salaire moyen marocain a dépassé la limite à partir de laquelle la mondialisation crée des emplois, même non qualifiés. Et si nous étions réellement un pays de salaires très bas, nous aurions créé des emplois. Mais nous ne sommes pas un pays de salaires bas, et puis, et c’est tout à l’honneur du pays, nous avons des systèmes de protection sociale, de couverture médicale, tout ça fait que les travailleurs, au moins du secteur formel, sont d’un niveau salarial relativement élevé par rapport aux situations des pays qui créent de l’emploi et de la croissance basée uniquement sur la faiblesse des salaires. Ce n’est plus à la portée du Maroc.

Lors de votre intervention en marge des rencontres internationales de Dakhla, vous avez été très dur sur l’approche marocaine de la régionalisation ?
Il faut dire qu’il y a des acquis énormes, et j’étais très optimiste au départ, en particulier quand la commission consultative de la régionalisation a totalement revu le découpage régional qui existait avant, fondé sur l’idée qu’il fallait créer des régions qui puissent avoir une économie «autocentrée». C’est-à-dire qu’au lieu de chercher à découper pour créer des territoires de vocation (une région des oasis, une région atlantique…), on a tout fait pour essayer d’homogénéiser et d’avoir des paramètres identiques dans toutes les régions, grave erreur. Parce que comme nous avons choisi la mondialisation et l’ouverture, ce découpage régional n’était pas du tout adapté. Le nouveau découpage s’est lui axé sur la recherche de territoires de vocation, des espaces qui ont des spécificités plus fortes (oasis, montagnes…) et qui ne se ressemblent pas. Et ça, c’est idéal pour la mondialisation, parce que cela permet d’avoir des régions de fortes potentialités et en même temps de fortes faiblesses : l’exacerbation des caractéristiques d’une région, c’est ça ce que veut la mondialisation. C’est pour cela que je dis que la région est le meilleur champ de bataille de la mondialisation. Ce que je note par rapport au démarrage de la régionalisation, c’est que l’on continue à croire qu’on peut avoir des plans de développement régionaux qui vont faire accéder chaque région à la même situation de capacité par rapport à la mondialisation.

Est-ce que ce n’est pas une volonté politique ?
Oui forcément. Quand je vois qu’il y a un projet visant à créer des zones franches industrielles dans chaque région, je réalise bien que c’est un objectif politique ! En réalité, il n’est pas opportun d’avoir une zone industrielle dans chaque région ! Il y a des régions où une telle zone ne serait qu'un gaspillage d’argent et d’autres où c’est nécessaire. Et cette idée que des infrastructures amènent forcément de la croissance et de l’emploi est simpliste et naïve. Mais attention, il faut préciser que les infrastructures sont indispensables : il n’y a pas de croissance sans infrastructure. Mais des infrastructures dans un espace «faiblement mondialisé», ça ne sert à rien, ça ne crée pas d'emplois. C’est la contradiction qu’on va voir par exemple quand on parle d’Al Hoceïma et même de Jerada. On est dans des zones où il faut faire attention ! Si l’on recense les infrastructures dans ces deux régions, on peut dire qu’elles sont pas mal loties ! Il y a par exemple un aéroport international à Al Hoceïma, toutes les villes marocaines n’ont pas un aéroport à côté, et il y a même des villes qui ont perdu leur aéroport, comme Safi par exemple où cette infrastructure a été perdue sans explications et sans être remplacée. Mais ce ne sont pas les aéroports seuls qui font la croissance.


Mais dans ce cas-là, qui est responsable ? Les élus locaux, le cadre juridique, les ressources humaines… ?
Quand on se demande qui est appelé à réfléchir à ce nouveau modèle de développement et quelles sont les organisations dans notre pays qui devraient consacrer des efforts pour se faire une idée de la situation du pays, proposer pour aller de l’avant et recueillir l’accord des populations, on réalise que c’est quand même les partis politiques. Et il faut le dire, on sent une absence en termes de pensées politiques, macroéconomiques et de pensées de développement. Quand on observe la majorité des plans de développement qui ont été produits, on y trouve un catalogue de projets, tous plus honorables les uns que les autres, mais on n'y relève pas un discours bien orienté qui explique comment atteindre la croissance ou l’emploi. En plus, il y a des malentendus qui s’installent, comme à Al Hoceïma et Jerada. L’infrastructure ne suffit pas, il faut aller vers les soft skills, vers le capital immatériel et il faut aller chercher les atouts de ces régions par rapport à la mondialisation et chercher comment les mettre en valeur. Ce n’est pas facile et pas du tout évident.

Vous dites donc que les partis politiques ne constituent pas une importante force de proposition ?
Enfin, ça ne ressemble à rien à ce qui existait quand j’avais 20 ans ! À cette époque, il y avait des projets politiques, des projets de gouvernance économique qui étaient forts. Aujourd’hui, tout le monde est converti à la mondialisation et il y a des attitudes qui sont taboues. Aujourd’hui, par exemple, les forces politiques militent pour un équilibre régional parfait où toutes les régions doivent se ressembler, mais ça ne suffit pas. À mon sens, il y a un maillon qui manque : la connaissance de la région. Vous savez, j’ai été plusieurs fois patron d’entreprises publiques qui créent des relations avec les élites locales et les élus. J’ai vu à quel point ce n’est pas parce qu’on va donner de l’autorité au conseil élu que les élus vont pouvoir négocier à égalité avec les grandes administrations centralisées du Maroc. Il m'est arrivé de négocier des projets d’électrification et de développement, quand j’étais à l’Agence du Nord. Je remarque que les élus locaux ne consacrent pas assez de moyens pour bien connaître leur territoire. J’avais d’ailleurs proposé, sur les colonnes mêmes du journal «Le Matin», que la première étape de la construction de la région soit celle de la construction d’une autorité de compétence des conseils élus, à travers la création d’un observatoire de la région qui leur soit propre. Et dans chaque région, il y a des universités, et comme à l’Université d’Oujda, on connaît bien son territoire et les spécificités de la région. Je milite pour que les Conseils régionaux s’appuient énormément sur les universités pour construire cet observatoire régional et pour permettre aux élus de bien connaître la région autant que les administrations qui s’y activent, comme l’Office national de l'électricité et de l'eau potable ou les Eaux et forêts. Deuxième chose, la région ne doit pas ressembler, vis-à-vis des citoyens, aux collectivités locales qu’ils connaissent. D’abord parce que beaucoup d’entre elles sont défaillantes et ensuite parce que le rôle donné à la région n’est pas en premier lieu celui d'une autorité d’exécution. La région doit se comporter comme une autorité morale, conceptuelle, capable d’orienter la vision centralisée au bénéfice de la région et de bâtir une vision régionale du développement. Et pour ça, il faut le soutien de la population et des ONG. Donc c’est une construction constitutionnelle très élaborée, intelligente et capable de répondre aux défis de la mondialisation et de s’adapter au nouveau modèle de développement auquel le Souverain appelle.

Dans le modèle de développement que vous défendez, vous parlez beaucoup du rôle à jouer par la Marine marchande. Dans quel sens la Marine marchande peut-elle contribuer à dessiner les contours du nouveau modèle économique ?
Oui, le cas de la Marine marchande est intéressant parce que je pense qu'il doit aussi être abordé dans le modèle de développement. Car on a plongé des secteurs entiers de l’économie marocaine dans le chaudron de la concurrence internationale sans faire attention ni vérifier que leur environnement fiscal, administratif, technique et social était compétitif. Et c’est le cas de la Marine marchande. Celle du Maroc a longuement vécu à l'abri puisqu’il y avait le monopole de pavillon. Le fret au Maroc était prioritairement donné à des bateaux marocains et donc on pouvait se permettre d’avoir un environnement social et fiscal plus dur que les autres. Ce n’était pas grave puisqu’on était protégé. Le jour où on déprotège, les impôts que payent les armateurs marocains, les salaires et les lois sociales imposées deviennent disproportionnés. S’ils ne sont pas conformes à ce qui se passe sur le plan mondial, ceux qui ont des désavantages seront pénalisés.
Les compagnies qui s’en sortent le mieux dans le transport aérien dans le monde aujourd’hui viennent des pays pétroliers. On pense que leur succès vient du fait qu’elles achètent le pétrole moins cher. Ce n’est pas vrai. Ce n’est pas le prix du carburant qui est en cause, mais essentiellement les aspects fiscaux et sociaux avantageux. Donc je dis qu’il faut un programme de développement, revoir l’approche territoriale et revoir notre façon de voir la région. Il faut commencer par donner aux conseillers le temps de connaître la région et deuxièmement institutionnaliser la région, c’est-à-dire la faire accepter par les citoyens comme étant une nouvelle force différente des collectivités locales qu’on a connues. Et troisièmement, s’intéresser à l’insertion dans l’économie mondiale et à la mondialisation de ces régions.
J’ai parlé des accords de libre-échange et de la nécessité de les passer en revue et de chercher aussi du côté des secteurs économiques qui sont plongés dans le marché mondial comment les remettre au niveau de leurs concurrents. Et c’est le cas de la Marine marchande. Quelqu’un m’a dit qu’on allait mettre beaucoup d’argent pour faire revivre la Marine marchande. Mais cela ne sert à rien puisque ce n’est pas cela le fond du problème. Même si on met beaucoup d’argent, l'important ce n’est pas d’avoir 15 à 20 bateaux par exemple à Casablanca. La question à se poser est : quand ils vont tourner, est-ce que leur coût d’exploitation va permettre à l’armateur de proposer du fret au prix que les concurrents proposent ? C’est cela le fond du problème.


Entretien réalisé par Franck Mathiau et Brahim Mokhliss