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Tribune

Histoire épidémique du Maroc, de la peste de 1595 à nos jours

LE MATIN

Depuis la peste d’Athènes du Ve siècle avant J.C. (-480 à -426) qui avait fait plusieurs dizaines de milliers de morts, les épidémies ont toujours jalonné l’histoire de l’humanité. La peste noire du XIVe siècle a été parmi les plus meurtrières. Apparue en 1346 en Asie Centrale, elle fut amenée en Europe par les Mongols, avant de parvenir au Maroc en 1348. Mais c’est la peste de 1595 qui a le plus marqué l’histoire du Royaume, puisqu’elle a été à l’origine de l’effondrement de l’empire Saâdien. Retour sur les points saillants du passé épidémique du Maroc.

J’ai lu dans un forum de messagerie électronique, une supposée lettre de la marquise de Sévigné (1626-1696), à propos d’une épidémie de peste. Cette lettre qui serait de 1687, comportait plusieurs incohérences : elle aurait été adressée à Pauline, censée être sa fille, alors qu’elle est en fait sa petite-fille, par sa fille Françoise de Grignan (née en 1646) ; aucune épidémie de peste n’est signalée  dans les années 1680 ; Mazarin aurait ordonné alors le confinement de la population, alors qu’il était déjà mort depuis 1661. En outre, s’il y a erreur sur l’épidémie, Mme de Sévigné était déjà bien morte durant celle de 1720 et, durant celle qui avait sévi cent ans plus tôt – de 1628 à 1634 – comment, enfant, pouvait-elle écrire une lettre et, encore moins, avoir une petite-fille ? C’est en fait un certain Jean-Marc Banquet d’Orx, qui se serait amusé, ces derniers jours, à pasticher le style de Mme de Sévigné. Mais puisque ici au Maroc, nous subissons une sévère pandémie, pourquoi ne pas revenir à notre propre histoire épidémique, bien réelle et édifiante ? Je vise notamment celle de la peste de 1595-1607, qui a vu s’effondrer le puissant empire Saâdien.
Le Maroc alors invincible, craint par les Ottomans et les Européens, était florissant depuis la bataille des trois Rois (4 août 1578), grâce à la culture du sucre et à l’or du Songhaï (Mali) – royaume vassalisé par Ahmed al Mansour (bataille décisive de Tondibi du 12 mars 1591). Mais l’empire Saâdien s’est subitement effondré à cause de l’épidémie de peste qui l’avait frappé en 1595, amenée par les juifs séfarades, les Morisques et les Maures andalous, chassés d’Espagne. Elle avait atteint cette année le record de 1.000 morts en un seul jour à Fès, et 2.000 à Marrakech (Cf. «Chronique anonyme sur la dynastie Saâdienne», 1924). Elle se propagea partout, mais le Souss en fut le plus touché. 
L’épidémie avait atteint son point culminant en 1598. Elle régressa entre 1599 et 1601, pour repartir de plus belle, jusqu’en 1607.  George Wilkins (m. en 1618) – dramaturge anglais, un moment en relation avec William Shakespeare – avait estimé que cette épidémie avait fait 700.000 morts à Marrakech et 500.000 à Fès («Sources inédites de l’Histoire du Maroc», Angleterre II). Cette épidémie de peste aurait décimé entre le tiers et la moitié de la population marocaine d’alors, qu’on avait évaluée à 7 millions (1) d’habitants (Cf. «Famines et épidémies au Maroc aux XVIe et XVIIe siècles», Bernard Rosenberger & Hamid Triki). L’envoyé des Provinces Unies à Marrakech décrit la situation qu’il y avait observée d’infernale : «Tout est ruiné, tout a péri par la misère de ce temps» (2).
Al Mansour avait fui Fès pour échapper à l’épidémie, errant de campement en campement. Il avait conseillé en 1601 à son fils abou Faris, resté à Marrakech, de fuir la ville au moindre indice d’apparition de la peste, et de ne pas rester plus de deux jours au même endroit, de ne recevoir personne ni toucher aucune lettre en provenance du Souss. Mais il fut lui-même rattrapé par la peste près de Fès J’did et mourut le 25 août 1603. Selon un document espagnol de mai 1597, elle aurait déjà fait au Maroc 450.000 morts, pour une population estimée à trois millions d’habitants (1). D’effroyables calamités s’étaient acharnées sur le Maroc à l’avènement du nouveau millénaire de l’Hégire, entre 1597 et 1609 ap. J.C. (peste, famine, guerres entre les  trois fils d’al Mansour pour sa succession). En ces temps troublés, le millénarisme était loin d’être une simple construction imaginaire. L’an mil de l’Hégire aidant (19 octobre 1591), les rumeurs les plus folles sur l’imminence de la fin du monde accrurent encore la panique des Marocains, déjà à son paroxysme. Même le Mahdi (3) apparut physiquement et «déclara [opportunément] lui-même que la peste est l’un des signes qui annoncent sa venue» (4).
Si les spécialistes conviennent que les épidémies frappent avec la fréquence de trois fois par siècle, le XIXe siècle avait été pour les Marocains d’une violence cataclysmique. Ils y ont subi la terrible succession de treize catastrophes majeures : deux épidémies de peste (1799-1800 et 1818), suivies de six épidémies de choléra et cinq famines, la plus meurtrière étant celle de 1878-1882 (5).
Le XXe siècle fut, lui aussi, tristement inauguré par la grippe espagnole. Contrairement à son nom, elle s’était déclarée en mars 1918 dans l’état du Kansas aux États-Unis, transmise à l’homme par des oiseaux. Un mois plus tard, elle fut portée à Rouen en France, par des oiseaux contaminés aux Etats-Unis. Elle se répandit en Europe, par le mouvement des troupes des Alliés (Première Guerre mondiale) et prit fin en 1919, après le bilan macabre sidéral de 25 à 50 millions de morts (2,5 à 5% de la population mondiale). Arrivée au nord du Maroc à la fin de 1918, elle dépeupla des villages entiers dans le Rif (6). Mais au Maroc, plusieurs épidémies se succédaient déjà depuis sept ans, y faisant des hécatombes (7) :
• 1911, la peste sévit à Abda, Tadla et Doukkala (12.000 morts dans cette dernière).
• 1912 à 1914, la variole avait tué 7 à 10 personnes par jour à Bejaâd.
• Hiver 1914, le typhus faisait 10 morts par jour à Casablanca, à Salé, à Rabat et à Kénitra.
• 1927-28, une forme très meurtrière de typhus avait frappé Casablanca.
• 1928, le paludisme avait fait 10.000 morts au Maroc.
• 1937-38, le typhus toucha tout le Maroc.
• 1942 le typhus avait sévi à Fès.
• 1944, la peste frappa à Casablanca.
Au seuil de l’indépendance du Maroc (1955), d’autres épidémies infectieuses (tuberculose, trachome, syphilis) prirent malheureusement le relais de celles qui avaient marqué jusque-là si douloureusement les Marocains.
En contemplant l’histoire, on constate que depuis la peste d’Athènes du Ve siècle avant J.C. (-480 à -426) qui avait fait plusieurs dizaines de milliers de morts, les épidémies ont toujours jalonné l’histoire de l’humanité et affaibli les empires (la peste antonine de 165 à 190 cause le déclin de l’empire romain d’Occident). La peste noire du XIVe siècle a été parmi les plus meurtrières. Apparue en 1346 en Asie Centrale, elle fut amenée en Europe par les Mongols, avant de parvenir au Maroc en 1348. Elle disparut en 1353, après avoir fait 25 millions de morts. Malgré le choléra qui a frappé durant les années 1980-1990, le Maroc indépendant est resté relativement préservé des grandes pandémies. Celle du coronavirus, apparue le 17 novembre 2019 en Chine, a fait, au 5 mai 2020, 253.381 morts à travers le monde. Parvenue au Maroc le 2 mars 2020, elle y fit sa première victime le 11 mars 2020. Le bilan au 5 mai 2020 est comparativement à ceux d’autres pays une performance sanitaire :
• 47.837 tests effectués.
• 5.153 sujets infectés (15,02 pour 100.000 habitants).
• 1.799 malades rétablis (34,91% des sujets infectés).
• 180 personnes décédées (3,49% des sujets infectés, ou 0,52 pour 100.000 habitants).
En voyant la «modestie» de ces chiffres, d’aucuns s’aventurent à qualifier cette pandémie de «petite grippette». C’est évidemment faux, car on oublie volontiers :
• qu’elle est létale,
• qu’elle fait des carnages ailleurs (au 5 mai 2020, États-Unis : 71.245 morts, Italie : 29. 315, Royaume-Uni : 29.427, Espagne : 25.613, France : 25.531),
• qu’il n’existe aucun vaccin contre le Covid-19.
Le Maroc est parvenu, en un temps record, à mettre en place un dispositif efficace de lutte contre ce fléau. Ceci a été possible grâce à : i) une gouvernance ferme et centralisée, ii) un commandement draconien, iii) un Système de santé publique pour une fois maîtrisé, bien que limité, iv) une communication permanente anticipatrice, v) une sûreté et une sécurité publiques inflexibles.
Le «confinement», mis progressivement en place à partir du 13 mars, est l’un des éléments qui ont maintenu ce fléau hautement meurtrier à un bas niveau de nocivité pour les Marocains. Toutefois, la seule arme contre ce virus réside, selon les virologues, dans le développement par chacun, de ses propres anticorps . Mais pour cela, il faut avoir été préalablement infecté, ce qui a été précisément évité par le confinement. Les deux préoccupations majeures sont maintenant : 
• La crainte d’une nouvelle vague d’infections à la levée du confinement.
• Le redressement d’une économie mondiale en lambeaux, que les plus optimistes ne prévoient pas avant 2023, alors que d’autres «experts» (il y en a tellement qui s’autoproclament comme tels par les temps qui courent), estiment que l’éclaircie ne surviendra pas avant une dizaine d’années.
Cependant, nous nous rappelons que le Maroc avait bien supporté le choc de la dernière crise mondiale survenue en 2008 (taux de croissance : 3,53% en 2007, 5,92% en 2008, 4,24% en 2009, 3,82% en 2010, 5,25 % en 2011, 3,01% en 2012, 4,54% en 2013, 2,67% en 2014 et 4,54% en 2015). Avec de la vigilance et de la perspicacité, tous les espoirs de relèvement économique de notre pays dans les prochains mois,  sont permis. n

1. Ce chiffre est manifestement erroné. Alors que Louis Massignon (1883-1962) l’avait surévalué à 6,9 millions, Daniel Noin («La population rurale du Maroc», PUF, 1971) l’avait fixé entre 3,2 et 4,2 millions, au temps de Hassan al Wazzane (Léon l’Africain, m. 1554). Les démographes retiennent généralement ce dernier chiffre.
2. «Sources Inédites de l’Histoire du Maroc», Pays-Bas. Les Provinces Unies réunissaient les sept provinces calvinistes du Nord, dont la Zélande, la Hollande et Utrecht.
3. Abou l’abbas Ahmed ben Abdallah ben al Kadi, dit Abou Mahalli (968-1022 H, 1560-1613 J.C.) se proclama le Mahdi rédempteur. Il chassa le sultan Zaydane du Trône, se fit reconnaître sultan en 1612 et s’installa au palais al Badiâ. Moulay Zaydane récupéra toutefois son Trône en 1613, grâce au concours du cheikh Yahya ben Abdallah al Hahi de la zaouïa Zeggada du Mont Dorne dans le Souss, appelé à la rescousse par Moulay Zaydane. Abou Mahalli fut tué en 1613, au cours de la bataille du Guiliz (Ramadan 1022 H).
4. Bernard Rosenberger, «Population et crise au Maroc aux XVIe et XVIIe siècles», Cahiers de la Méditerranée, 1977.
5. Valensi Lucette, «Commentaires sur La population rurale du Maroc de Daniel Noin», Annales 1972, Persée© 2005-2020.
6. D. Moussaoui, O. Battas, A. Chakib, «L’histoire sanitaire et médicale du Maroc pendant le protectorat», Pharmaghreb, mai 2013.
7. Mohammed Jawad El Kanabi, «Peste, variole, choléra et typhus… L’histoire des épidémies au Maroc», HESPRESS, mars 2020.

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