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Tribune

La question de la liquidité monétaire dans le contexte de la crise sanitaire Covid-19

LE MATIN

M’Fadel El Halaïssi.

M’Fadel El Halaïssi.

La crise sanitaire du Covid-19, avec sa nébuleuse de crises diverses, économiques, sociales et politiques à l’échelle universelle, transforme également les dogmes des doctrines de la pensée économique, qu’elle soit libérale, keynésienne ou monétariste. Elle renverse les axiomes, préjugés ou certitudes acquises depuis de longue date comme des évidences en incertitudes.

M’Fadel El Halaïssi, 
DGD, économiste, Bank Of Africa.

La crise sanitaire du Covid-19 a mis en relief plusieurs natures de défaillance du système économique en vigueur à travers le monde et mis à nu les insuffisances intrinsèques aux modèles de consommation, de production, de distribution des richesses et de fonctionnement des principes fondamentaux de l’économie de marché. Des contradictions endogènes à ce système économique mondial minaient depuis bien longtemps le cœur du réacteur de cette machine infernale. La présente pandémie, bien qu’exceptionnelle car universelle, globale et touchant à la fois la demande et l’offre, a certainement contribué à la précipitation de la survenue de crises tentaculaires et interdépendantes.
Parmi ces défaillances, arrive en premier lieu le système monétaire international (SMI) qui montrait déjà tout au long des deux dernières décennies des signes d’essoufflement et d’inadaptation à la nouvelle économie mondialisée. La domination du dollar US comme monnaie de référence internationale dans le système monétaire mondial comportait déjà certaines limites après les accords de 1944 à Bretton-Woods, aggravées par la décision unilatérale des États-Unis d’Amérique en 1971, imposant l’inconvertibilité du dollar vis-à-vis du système étalon-or.
En dépit de cette déconnexion du dollar US d’une contrepartie en or, le système monétaire international, faute de l’existence d’une autre monnaie concurrente ou de substitution, maintenait le dollar US comme principale valeur monétaire de référence. Plusieurs pays dans le monde ont conduit des politiques monétaires conjoncturelles propres à leurs monnaies pour soutenir le dollar US. Actuellement, il est indéniable de constater que ce système monétaire international a fondamentalement besoin d’être réformé, pour l’adapter à la nouvelle économie mondiale et à l’ère du nouveau capitalisme numérique.
L’autre défaillance à mettre en exergue est relative à la soudaine remise en question des principes «sacro-saints» ardemment défendus par les régulateurs et agences de notation concernant les équilibres budgétaires ! Comme par «magie» des effets vertueux de la crise du Covid-19, les déficits budgétaires sont bien tolérés, voire soutenus par ces mêmes défenseurs rigoristes, dès lors que ce déficit est causé par les dépenses liées à la santé, à l’éducation et aux soutiens du secteur productif et de la consommation.
Force est de constater qu’au-delà des effets néfastes sur l’activité économique en général (plongeant plusieurs pays dans une récession économique certaine), les impacts de la crise sanitaire du Covid-19 atteignent même les fondamentaux de certaines doctrines économiques ayant fait recette auprès de plusieurs décideurs de politique économique (reaganisme, thatchérisme) d’inspiration néo-libérale ou monétariste.
Les «lois économiques» formulées par les uns et les autres après tant d’observations, de modélisations et d’expériences empiriques, qui jadis fonctionnaient, cessent de l’être actuellement. En effet, la plupart des doctrines économiques basaient souvent leur démonstration sur la célèbre hypothèse «toutes choses égales par ailleurs…» Or, avec cette crise sanitaire, plus rien n’est égale par ailleurs, tout est bouleversements.

I. Le dualisme conceptuel de l’interventionnisme économique
L’un des principaux axes des grandes doctrines économiques sur lequel divergent les grands courants de la pensée économique se situe sur la question de l’intervention de l’État dans une économie de marché.
• Pour les uns, l’État doit s’abstenir «autant que faire se peut» d’intervenir sur le marché et laisser celui-ci s’autoréguler. Cette école dont le chef de file est l’auteur de «La Richesse des nations» en 1776 et fondateur du libéralisme économique, Adam Smith. Cette école de pensée dite «classique», dont Adam Smith et David Ricardo défendaient la thèse libérale sous l’adage «laisser-faire, laisser-aller», est reprise avec d’autres variantes par les néo-classiques sous la conduite de l’école autrichienne représentée par les adeptes du marginalisme, Carl Menger, W.S. Jevons et Léon Walras.
• Pour les autres, le marché étant en proie à des dérives et des excès conjugués à l’irrationalisme des agents économiques, l’État doit intervenir pour corriger sa tendance et favoriser les conditions d’une croissance continue. La publication de la «Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie» en 1936 par John Maynard Keynes constitue la référence de ce courant de pensée appelé «le keynésianisme».
La macroéconomie est désormais l’outil de prédilection dans l’analyse et l’action sur le marché. Les néo-keynésiens et les post-keynésiens contribuèrent à enrichir ce courant de pensée, à l’époque qualifié de révolutionnaire, par des apports analytiques, notamment l’attribution à la monnaie d’un rôle endogène dans l’économie. La confrontation de ces deux doctrines économiques en particulier ne s’est pas limités à la sphère académique, théorique, doctrinale ou conceptuelle, mais a exercé une influence directe sur les décideurs en politique économique au cours des dernières décennies.
Ainsi, suite aux conséquences de la crise de 1929, la politique économique engagée par le Président américain Franklin D. Roosevelt, dite «New Deal» pour lutter contre les effets économiques de la grande dépression est éminemment une politique d’inspiration keynésienne. En revanche, dans les années 1980, le Président américain Ronald Reagan et la Première ministre britannique Margaret Thatcher ont communément défendu la politique économique d’obédience néo-libérale. L’État s’abstient de tout interventionnisme, voire se retire de tout investissement dans le secteur productif des biens ou des services, d’où des privatisations à la pelle et une mondialisation de l’économie sans précédent.
La crise sanitaire du Covid-19, avec sa nébuleuse de crises diverses, économiques, sociales et politiques à l’échelle universelle, transforme également les dogmes des doctrines de la pensée économique, qu’elle soit libérale, keynésienne ou monétariste. Elle renverse les axiomes, préjugés ou certitudes acquises de longue date comme évidence en incertitudes et doutes. Le temps du dualisme conceptuel en politique économique sur la question de l’interventionnisme de l’État est bien révolu. La nécessaire implication de la force publique dans la chose économique est saluée, souhaitée, voire sollicitée par tous.
Le rigorisme prévalant dans le respect des règles de gestion des déficits budgétaires vole en éclats à présent. Le seuil du fameux déficit à 3% du PIB soutenu par Jacques Delors en France, puis élargi à l’Union européenne (UE) dans le cadre du traité de Maastricht  en 1992 et les pactes de stabilité qui suivirent, est bien dépassé à ce jour. L’endettement supplémentaire des États au-delà des normes et standards unanimement acceptés par le passé est largement admis, soutenu par une politique monétaire très conciliante et généreuse. Voilà quelques exemples de transformation des convictions censées être immuables avant, et qui ont fondu à la première vague de cette crise sanitaire.

II. Dualisme et politique monétaire
La domination de la référence du dollar dans le système monétaire international se traduit, entre autres, par la détention des actifs financiers dans le monde et le taux de pénétration de cette référence monétaire dans les marchés des changes. D’après le rapport du Fonds monétaire international (FMI) de 2019, 61% des réserves des Banques centrales dans le monde sont en dollar et le marché des changes affiche un taux de pénétration de 88% pour le compte du dollar. Incontestablement, le SMI est basé sur «l’étalon dollar» adossé à un régime de change flottant.
Les Banques centrales sont des acteurs pivots dans cet échiquier du système monétaire international, notamment la FED (Réserve fédérale des États-Unis), la BCE (Banque centrale européenne) et la Banque d’Angleterre, pour n’en citer que celles-ci, opérant en Europe et aux États-Unis. Parmi les objectifs des Banques centrales, figure celui de veiller à la stabilité de la monnaie par le biais de 3 indicateurs, le prix, le taux d’intérêt et enfin le taux de change. Sur un marché domestique restreint, les politiques monétaires peuvent permettre d’atteindre les objectifs cités ci-dessus, mais sur un marché mondial, dominé par une devise forte, toute politique monétaire demeure assujettie au comportement de cette monnaie dominante dans le SMI. Le système monétaire est structurellement fragilisé par cet état de fait.
Déjà en 1976, l’économiste autrichien Friedrich Von Hayek publiait l’ouvrage «Pour une vraie concurrence des monnaies», à travers lequel il prônait l’abolition du monopole de la Banque centrale sur la monnaie. En extrapolant l’idée maîtresse de cette théorie, on constatera l’absence ou, du moins, la faiblesse de la concurrence des autres monnaies face au dollar, et par voie de conséquence, l’illustration de la fameuse loi de Gresham, «la mauvaise monnaie chasse la bonne», justifiant l’augmentation constante de la demande des actifs financiers en dollars, au détriment des autres monnaies.
Force est de constater que les principales Banques centrales des grandes puissances économiques sont désormais devenues otages de ce système monétaire international déséquilibré. Pis, même les politiques monétaires mises en place ne donnent plus les résultats escomptés et n’atteignent plus les objectifs assignés. À titre d’exemple, la BCE a injecté environ 2.600 milliards d’euros après la crise de 2008 dans la perspective de relancer les économies de l’Union européenne, mais les résultats étaient décevants. Actuellement, la même BCE récidive avec un plan de relance au budget de 500 milliards d’euros, dont la moitié sera affectée au secteur de la santé, auquel il y a lieu d’ajouter les plans de relance de chaque État-membre.
La baisse des taux directeurs à des niveaux historiquement très bas, voire à zéro (cas de la FED), sans aucun effet sur la relance de la demande de crédit sur les marchés. Même des effets classiques jugés quasi automatiques par les adeptes de l’école de Chicago (monétaristes) et les défenseurs du principe de l’égalité entre l’évolution de la masse monétaire et la production réelle, tels l’Inflation, la hausse des crédits, s’avèrent inexistants ! 
L’engagement des Banques centrales à mettre en place des plans de rachat massifs des actifs financiers (bons du Trésor, obligations, titres de créances...) pour assurer la liquidité, et calmer les «traders» des grandes Places financières. Hélas, cet instrument de QE (Quantitative Easing) censé être exceptionnel est devenu fréquent et source de bulles dangereuses pour le système financier mondial, comme c’était le cas en 2008.
Cette injection massive s’inscrit dans le cadre des politiques monétaires non conventionnelles, dites «Quantitative Easing» QE, assurant à la fois la liquidité du marché et incitant les Banques commerciales à financer l’économie avec plus d’aisance. Toutes ces batteries de mesures d’accompagnement aux plans de relance Covid-19 initiés par chaque pays, engagées par les Banques centrales, sont à inscrire dans le cadre d’une dualité conceptuelle aux principes contradictoires, notamment :
• Liberté des marchés vantés par tous les décideurs, louant les vertus de la concurrence, et subventions de l’économie tant décriées par toutes les organisations internationales.
• Principe des équilibres budgétaires et creusement illimité du déficit budgétaire et endettement de l’État.
• Contrôle de la croissance de la masse monétaire et injection sans plafond de liquidités par le truchement des rachats sur le marché.
• Indépendance des Banques centrales vis-à-vis des marchés et rôle accru d’opérateurs via la détention d’importants volumes d’actifs financiers acquis en QE.
• Incitation donnée aux Banques commerciales pour le financement de l’économie et l’application des règles contraignantes dites prudentielles issues de Bâle III dans la gestion de ces mêmes Banques.
Ces variantes aux multiples dualismes et contradictions, parfois schizophréniques, altèrent inévitablement l’efficience de certaines politiques monétaires et entravent les effets vertueux tant attendus. À cela, se greffera la dépendance de ces Banques centrales vis-à-vis de l’Étalon dollar dont le comportement sera de plus en plus erratique, avec tant d’incertitudes et de menaces qui continueront à peser quant à sa place de monnaie dominante dans le SMI.

III. L’avènement d’un nouveau Système monétaire international
Tout laisse penser que le dollar US, pilier de l’actuel SMI, arrive bien à la fin de sa période de domination dont le début remonte au 22 juillet 1944. La mondialisation entamée au début des années 1980 a atteint un niveau très avancé dans l’intégration des économies du monde, renforcé son interdépendance et sa fragilité, mais a permis aussi de donner naissance à de nouvelles puissances économiques, telles la Chine et bien d’autres économies émergentes.
Cette nouvelle donne impose de nouvelles règles d’un nouveau stade de capitalisme dit numérique, avec un nouveau Système monétaire international à même d’assurer la stabilité et la pérennité de la croissance économique mondiale. Pour atteindre ces objectifs, le nouveau SMI doit être construit sur des bases d’équité entre les économies du monde avec une référence monétaire neutre vis-à-vis d’une puissance économique et qui polarise la confiance de tous, avec un système de taux de change transparent. La substitution à la domination actuelle du dollar d’une autre monnaie paraît invraisemblable et difficile à mettre en place.
La monnaie DTS (droits de tirage spéciaux) du FMI aurait pu constituer une alternative à la monnaie de référence internationale, au regard de sa neutralité (elle n’est la monnaie d’aucune puissance) et de sa qualité d’être un actif de réserve International, mais, encore une fois, la représentativité des instances de gouvernance est contestée par plusieurs économies émergentes. La question de la constitution de son panier limité à 5 monnaies depuis seulement 2016 (le dollar, l’euro, la livre, le yen et le yuan) restera posée. Néanmoins, deux espaces économiques à monnaie unique émergent en concurrents potentiels du dollar :
• La Zone euro dont la puissance économique peut largement rivaliser avec le dollar US, mais qui est lourdement affaiblie par les divergences politiques et des visions stratégiques désarticulées. Le Brexit a laissé des séquelles malheureuses pour cette zone économique. Les récentes déclarations de la Cour constitutionnelle allemande, exigeant de la BCE la justification du bien-fondé de sa politique monétaire de relance économique post-Covid-19, risquent de créer de nouvelles scissions au sein de l’UE.
• La Zone yuan avec l’économie chinoise en tête et son espace économique naturel, incluant la Russie, l’Inde, le Pakistan et probablement l’Iran et la Turquie, en plus d’une dizaine de pays de l’Asie Centrale. Cette zone constitue une véritable alternative pour concurrencer le dollar à l’avenir. L’expression de cette volonté chinoise sur le terrain est déjà en marche. La naissance d’un paradigme du nouvel ordre économique mondial est annoncée dans les sillages de la crise sanitaire du Covid-19. 

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