Après de longues vacances estivales qui ont duré, pour la première fois, plus de trois mois, les élèves ont rejoint les bancs de l’école le 1er octobre dernier. L’interruption prolongée des cours a déstabilisé plusieurs d’entre eux qui ont eu du mal à se réadapter au rythme de la vie scolaire. La situation est un peu plus compliquée pour les élèves souffrant de troubles d’apprentissage. Ces enfants ont tendance à oublier la majorité des notions acquises l’année précédente. «Les enfants ayant des troubles d’apprentissage ont l’habitude d’oublier ce qu’ils ont appris durant l’année scolaire, pendant les vacances d’été. Mais depuis le déclenchement de la crise sanitaire de la Covid-19, les choses ont empiré. Les mesures des restrictions sanitaires ont eu un impact négatif sur la scolarité de ces enfants, comme l’échec scolaire de certains d’entre eux. En effet, les conditions particulières d’apprentissage que les élèves ont connues durant les deux dernières années ont perturbé leur courbe d’apprentissage naturel», souligne Balli Khadija, vice-présidente de l’Association marocaine des troubles et difficultés d’apprentissage (AMTDA). Et d’ajouter : «Selon les bilans neuropsychologiques et orthophoniques réalisés durant les deux précédentes années, nous avons constaté un véritable problème traduit par la diminution de leurs capacités cognitives, à savoir l’apprentissage, l’attention, la perception neuro-visuelle, laconcentration…».
Sensibilisation des équipes pédagogiques
Malgré les efforts des parents et des organisations de la société civile œuvrant dans le domaine de la prise en charge des enfants ayant des troubles d’apprentissage, ce problème est très rarement pris en considération par les enseignants. Ce sont généralement les parents qui fournissent tout l’effort de recherche pour mieux comprendre le souci de leur enfant et tentent ensuite de l’expliquer à l’école. «Concernant la prise de conscience des enseignants au niveau des écoles et l’adaptation des examens pour les enfants ayant des troubles d’apprentissage, nous avons remarqué quelques progrès ces dernières années. Néanmoins, beaucoup reste à faire. De nombreuses écoles privées sont devenues encore plus exigeantes qu’auparavant et la plupart n’acceptent pas les enfants avec des difficultés ou en situation de handicap. Et pour cette rentrée, on a appris que les enseignants ont commencé par des séances de soutiens suite aux recommandations ministérielles, mais ils n’accordent pas suffisamment de temps pour soutenir les enfants qui ont des difficultés», affirme Samira Laghrib.Afin d’assurer un meilleur accompagnement à ces enfants dans leur scolarité et ne pas les priver de leurs droits à l’éducation, il est important d’œuvrer davantage pour la sensibilisation des équipes pédagogiques. La formation des enseignants est la solution qui leur permettra de mieux comprendre les enfants qui souffrent de ces troubles et de les aider ainsi à poursuivre leur scolarité normalement évitant ainsi le décrochage scolaire. Dans ce sens, l’AMD a lancé, en décembre 2020, le programme national «Youssr», qui a pour objectif de soutenir les enfants dyslexiques ou ayant des troubles d’apprentissage. Ce programme, initié avec l’appui du ministère de la Solidarité, a permis de former 53 cadres du système de l’éducation et de la formation au traitement de ces troubles durant la première phase. Ce programme vise, dans sa deuxième promotion, à tripler le nombre de bénéficiaires de la formation en accompagnant le rythme de la dyslexie afin d’inclure toutes les régions du Royaume.Questions à la psychologue spécialisée dans les troubles des apprentissages
Jihane Saadi : «Il faut encourager les parents et enseignants à coordonner leurs actions pour mieux aider l’enfant»
Quelles sont les difficultés que peuvent rencontrer les enfants souffrant de troubles d’apprentissage lors de cette rentrée surtout après de longues vacances ?
La difficulté majeure est la réadaptation au rythme scolaire soutenu. L’usage du distanciel leur permettait d’adapter leur environnement ainsi que l’organisation de leur journée a minima, alors qu’ils doivent dorénavant revenir au rythme scolaire. Il faut rester vigilant à leur fatigue mentale et veiller à ce que les aménagements et l’étayage de l’enseignant restent adaptés afin qu’ils puissent progresser à leur rythme, tout en avançant dans le programme scolaire. L’usage du distanciel ne leur a pas forcément été favorable, il est difficile de pouvoir tirer profit d’un apprentissage sans la guidance immédiate de l’enseignant pour orienter l’attention de l’enfant et l’aider en cas de difficulté. Il ne faut donc pas hésiter à revenir sur certains apprentissages qui ont été faits en distanciel, afin de vérifier s’ils ont bien été acquis. Certaines prises en charge paramédicales (psychologie, orthophonie, psychomotricité, etc.) ont également été mises en pauses du fait des vacances d’été, puis de la rentrée retardée, et il serait préférable de les reprendre au plus vite afin qu’ils se réadaptent au rythme des séances. Néanmoins, cette rentrée présente un élément positif pour ces enfants, qui est la reprise d’une routine qui organise leur semaine et leur procure un cadre sécurisant. Le retour en classe leur est également bénéfique du fait qu’ils peuvent bénéficier de la guidance de l’enseignant en situation hic et nunc, car les enfants ayant des difficultés scolaires s’appuient surtout sur la médiation de l’enseignant et les interactions avec ce dernier pour mettre du sens sur leur apprentissage.D’après vous, quel a été l’impact de la crise sanitaire sur ces enfants ?
La crise aurait pu avoir plus d’impact si l’enseignement en distanciel était le plus privilégié. L’absence d’interaction physique avec l’enseignant fait qu’il peut être difficile pour l’enfant de rester attentif en cours des séances en visioconférence. Interagir directement avec un adulte n’est pas la même chose pour un enfant que regarder un écran. Les enfants que je reçois m’ont également confié qu’ils n’osaient pas prendre la parole pour exprimer leur difficulté, étant donné qu’ils pouvaient voir tous leurs camarades sur l’écran et qu’ils étaient intimidés. L’usage de l’écran est aussi difficile pour eux, car ils ont du mal à l’investir comme outil d’apprentissage alors qu’il a toujours été perçu comme ludique. Néanmoins, si ces enfants ont continué de bénéficier des prises en charge paramédicales (psychologie, orthophonie, psychomotricité, etc.) durant l’année, cela leur a permis d’acquérir des automatismes qui réduisent leur fatigabilité une fois qu’ils retournent en classe.Quels conseils pouvez-vous donner aux élèves souffrant de troubles d’apprentissage, aux parents et aux enseignants ?
Le premier conseil est d’organiser une réunion dès que possible pour resituer le profil de l’enfant, rappeler les aménagements qu’il nécessite et encourager les parents et enseignants à coordonner leurs actions. Il faut également être vigilant au phénomène de fatigue mentale. Du fait que certaines compétences ne sont pas automatisées (écriture, lecture, etc.), ces enfants risquent de se retrouver souvent en situation de double tâche, c’est-à-dire qu’ils doivent accorder plus de ressources cognitives que leurs camarades pour réaliser des tâches, d’où leur rapide fatigabilité. Il est important de s’adapter au rythme de progression de l’enfant, surtout après une transition du distanciel au présentiel. L’objectif est de maintenir sa motivation et son appétence pour les apprentissages. Le retour en classe peut également être anxiogène, à savoir gérer à nouveau un espace avec plusieurs camarades, le bruit environnant… mais aussi du fait du cadre scolaire, qui peut réactiver leurs expériences passées de souffrance ou de difficultés. Il ne faut donc pas hésiter à dialoguer avec l’enfant au sujet de ses appréhensions et le valoriser afin qu’il ait confiance en lui. Il faut également veiller à ce que les prises en charge paramédicales reprennent au plus vite afin qu’il puisse en tirer profit lorsqu’il est en classe. De manière générale, un dialogue constant entre les différents intervenants (parents, enseignants, professionnels) permet de saisir l’enfant dans sa globalité, coordonner efficacement les actions et surtout lui faire sentir qu’il est accompagné et soutenu dans tous ses milieux de vie, peu importe la nature de ses difficultés.