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Vendredi 24 Avril 2026
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Abandon du GMT+1 : une étude recommande des adaptations sectorielles

Remise sur le tapis ces derniers mois par une pétition citoyenne et un débat de plus en plus animé, la question du GMT+1 permanent au Maroc continue de diviser. Une étude du Centre Sanabil des études et des politiques publiques (CSEPP) permet d’y voir plus clair. Elle montre surtout que l’heure légale en vigueur ne se résume pas à une histoire d’horloge, mais à un équilibre à trouver entre les besoins de l’économie, le rythme du corps et la vie quotidienne. Un équilibre qui, pour l’instant, reste à définir.

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Depuis 2018, le Maroc vit au rythme de l’heure d’été toute l’année, sauf pendant le mois du Ramadan. Certes, le sujet a toujours fait débat, mais derniers mois, il est revenu avec force sur le devant de la scène politique et médiatique, entre pétitions citoyennes et déclarations de responsables publics. Dans ce contexte, une étude du Centre Sanabil des études et des politiques publiques (CSEPP), intitulée «GMT+1 au Maroc : évaluation des politiques publiques à la lumière des spécificités géographiques et des expériences internationales comparées», apporte un éclairage utile. Son apport ne réside pas tant dans la nouveauté des constats que dans leur mise en cohérence, en croisant les dimensions sanitaire, sociale, économique et géographique, en se basant sur la littérature scientifique, des données empiriques et des comparaisons internationales.

Pourquoi ce décalage pose problème ?

L’idée est simple : en hiver, avec le GMT+1, le soleil se lève plus tard. Résultat, beaucoup de Marocains commencent leur journée dans l’obscurité. Or le corps humain fonctionne avec la lumière naturelle. Plusieurs études scientifiques citées dans le rapport, notamment celles de l’Université de Stanford ou de l’Académie américaine de médecine du sommeil, montrent que ce décalage perturbe l’horloge biologique. Il se traduit par un sommeil plus court, une fatigue accrue, une baisse de concentration et, à plus long terme, par des risques élevés pour la santé. Ce phénomène porte un nom : le désalignement circadien.

Un décalage pensé ailleurs, appliqué ici

L’étude insiste aussi sur un point souvent oublié : la géographie. En effet, le changement d’heure a été conçu pour des pays du nord, situés à des latitudes élevées, où la durée du jour varie fortement entre été et hiver. Dans ces régions, l’amplitude peut dépasser 8 à 10 heures de différence de luminosité entre les saisons. Le recours au décalage horaire permet alors de mieux ajuster les activités humaines à la lumière naturelle, en particulier en fin de journée.

Au Maroc, la situation est différente. Situé entre les latitudes 30° et 35° Nord, le pays connaît des variations saisonnières plus limitées, de l’ordre de 3 à 4 heures de différence entre hiver et été. Cela réduit mécaniquement l’intérêt du changement d’heure. En revanche, ses effets sur le rythme biologique sont plus perceptibles. En hiver, le passage au GMT+1 retarde le lever du soleil parfois au-delà de 8 h du matin, ce qui prolonge l’exposition à l’obscurité au moment du réveil. Or la lumière matinale joue un rôle clé dans la synchronisation de l’horloge interne, en régulant notamment la sécrétion de mélatonine (hormone du sommeil) et de cortisol (hormone de l’éveil).

Un débat mondial... pas tranché

Le cas marocain s’inscrit dans un débat plus large. Aujourd’hui, seule une minorité de pays continue d’appliquer le changement d’heure : environ 70 pays, tandis que plus de 170 États ont opté pour un temps fixe, ce qui concerne près de 90% de la population mondiale. La situation varie selon les régions. En Afrique, la grande majorité des pays n’applique pas ce système, à l’exception notable du Maroc et de l’Égypte, qui appliquent le décalage permanent. En Asie, des économies majeures comme la Chine, l’Inde ou le Japon ont depuis longtemps renoncé à ce dispositif. En Amérique du Sud, un seul pays continue de l’utiliser, après que le Brésil y a mis fin en 2019.
À l’inverse, l’Europe reste l’un des principaux espaces où le changement d’heure est encore en vigueur, même si son abandon est régulièrement débattu. Certains pays ont même fait marche arrière après avoir testé différentes formules. La Russie est revenue à un horaire standard après avoir expérimenté le décalage permanent. Le Brésil et le Mexique ont abandonné le changement d’heure après avoir jugé ses bénéfices insuffisants. En Europe, la question reste ouverte et fait l’objet de discussions depuis plusieurs années.

Dans ce contexte, le Maroc apparaît comme un cas particulier, avec un système hybride qui continue d’alimenter le débat. «La spécificité du cas marocain apparaît clairement : le Maroc fait partie des rares pays au monde à adopter l’heure d’été toute l’année, avec une suspension uniquement pendant le mois du Ramadan», note l’analyse. «Ce modèle temporel hybride crée une forme d’instabilité, à la fois institutionnelle et sociale, qui n’a pas d’équivalent largement répandu dans les expériences internationales», ajoute-t-on.

Des effets visibles dans la vie quotidienne

Les conséquences du GMT+1 ne sont pas seulement théoriques. Elles se manifestent dans la vie de tous les jours. Elles sont particulièrement visibles chez les élèves, pour qui les matinées hivernales sont souvent synonymes de fatigue et de difficultés de concentration. Elles concernent aussi les actifs, qui peuvent éprouver des difficultés à démarrer leur journée, ainsi que l’organisation des familles, dont les rythmes sont décalés. Des données récentes ont confirmé qu’une part importante de la population perçoit un impact négatif du GMT+1 sur sa qualité de vie. L’étude du CSEPP permet de faire le lien entre ces perceptions et des mécanismes scientifiques bien identifiés.

Des bénéfices... mais limités

Si le GMT+1 a été adopté, c’est principalement pour des raisons économiques. Il permet notamment de mieux s’aligner sur l’Europe, principal partenaire commercial du Maroc, et de faciliter les échanges. L’étude reconnaît cet avantage, mais elle en souligne les limites. Les économies d’énergie apparaissent faibles, de l’ordre d’environ 0,5% de la consommation nationale, avec un gain estimé entre 100 et 150 MW en heure de pointe. En parallèle, les effets sur la productivité, notamment en début de journée, peuvent être négatifs, certaines études évoquant une baisse de performance liée à la fatigue et au manque de sommeil. Ces conclusions rejoignent les récentes déclarations de la ministre de la Transition énergétique, Leïla Benali, qui a reconnu que les gains énergétiques étaient marginaux, en particulier en hiver. Dans le même temps, la ministre de l’Économie et des finances, Nadia Fettah Alaoui, défend le maintien du dispositif au nom de la stabilité économique.

Que proposent les chercheurs ?

L’étude ne se limite pas au constat. Elle avance des pistes concrètes. Elle recommande d’abord un retour à l’heure naturelle, le GMT, jugé plus cohérent avec le rythme du soleil et mieux adapté au contexte marocain. Elle propose également d’introduire plus de flexibilité dans les horaires pour les secteurs tournés vers l’international comme l’export, l’offshoring ou les services numériques, afin de préserver les impératifs économiques sans imposer le même rythme à toute la population.

Par ailleurs, elle insiste sur la nécessité d’agir sur d’autres leviers, comme le développement du télétravail, l’adaptation des horaires scolaires, l’amélioration de l’efficacité énergétique des bâtiments publics ou encore une organisation du travail plus souple. L’étude souligne par ailleurs l’importance d’évaluer régulièrement ces politiques à partir de données concrètes, qu’il s’agisse de santé, d’éducation ou de performance économique.
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