Rarement une région aura affiché, dans le même souffle, une performance économique inédite et une liste aussi longue de vulnérabilités. C’est le paradoxe qu’ont mis sur la table, mardi 3 novembre à Rabat, les participants à la 41e réunion du Comité intergouvernemental de hauts fonctionnaires et d’experts pour l’Afrique du Nord (CIHFE), organe délibérant statutaire du Bureau sous-régional de la Commission économique pour l’Afrique des Nations unies. Réunis jusqu’au 5 novembre, autour du thème «Renforcer les mécanismes de résilience économique pour faire face aux répercussions des chocs mondiaux simultanés en Afrique du Nord», hauts fonctionnaires, experts, partenaires au développement et représentants du secteur privé et de la société civile doivent examiner le bilan annuel du Bureau, arrêter son programme de travail pour 2027 et adopter des recommandations qui seront portées à la Conférence des ministres africains des Finances, de la planification et du développement économique (COM2027), prévue à Addis-Abeba du 17 au 23 mars 2027.
Lors de la séance d’ouverture, le directeur du Bureau, Nassim Oulmane, dont c’est la première session à ce poste, a donné le ton. Après avoir énuméré les chocs encaissés par la sous-région depuis 2020, pandémie, guerre en Ukraine, flambée des prix des denrées, des carburants et des engrais, extrêmes climatiques, durcissement des conditions financières mondiales et, plus récemment, perturbations autour du détroit d’Ormuz, il a rappelé que leur coût cumulé pour les économies de la région se chiffrait «en dizaines de milliards de dollars». Ces chocs, a-t-il insisté, ne sont pas arrivés les uns après les autres. Ils se chevauchent, se répètent et ne frappent pas tous les pays de la même manière.
Lors de la séance d’ouverture, le directeur du Bureau, Nassim Oulmane, dont c’est la première session à ce poste, a donné le ton. Après avoir énuméré les chocs encaissés par la sous-région depuis 2020, pandémie, guerre en Ukraine, flambée des prix des denrées, des carburants et des engrais, extrêmes climatiques, durcissement des conditions financières mondiales et, plus récemment, perturbations autour du détroit d’Ormuz, il a rappelé que leur coût cumulé pour les économies de la région se chiffrait «en dizaines de milliards de dollars». Ces chocs, a-t-il insisté, ne sont pas arrivés les uns après les autres. Ils se chevauchent, se répètent et ne frappent pas tous les pays de la même manière.
Une reprise «inégale et conditionnelle»
Le tableau dressé par la CEA comporte pourtant une face lumineuse. La croissance de l’Afrique du Nord est estimée à 4,6% en 2025, contre 1,1% en 2024, soit la meilleure performance enregistrée depuis plus d’une décennie. La production pétrolière libyenne s’est redressée, l’activité s’est élargie en Algérie, en Égypte et au Maroc, et le Soudan a renoué avec une croissance positive après deux années de profonde contraction. L’inflation a nettement reflué. L’Égypte l’a ramenée de 33% à un peu plus de 20%, tandis que l’Algérie, la Libye, la Mauritanie et le Maroc affichent des taux de 2% ou moins. Les réformes engagées en matière de gestion du taux de change, de politique budgétaire, de climat d’investissement et de protection sociale portent leurs fruits, selon le directeur du Bureau.
C’est précisément là que Nassim Oulmane a choisi de renverser la perspective. «Nous devons être honnêtes sur ce qui se cache derrière ces chiffres», a-t-il averti, avant de qualifier la reprise d’«inégale et conditionnelle». Le déficit budgétaire moyen de la sous-région a atteint 9,2% du PIB en 2025. Le service de la dette absorbe désormais près de 20% des recettes d’exportation, contre 10 à 13% pendant l’essentiel de la période antérieure à 2020. Les déficits courants, a-t-il ajouté, contraignent les marges de manœuvre extérieures.
Le volet social n’est pas moins exigeant. Seuls 40% environ de la population en âge de travailler occupent un emploi, contre une moyenne mondiale de 58%, et la participation des femmes au marché du travail reste très en deçà de celle des hommes. Quant au score de la sous-région sur l’indice des Objectifs de développement durable, il s’établit à 64,8 en 2026. C’est le plus élevé du continent, mais il n’a pas bougé depuis l’an dernier et, a reconnu le responsable onusien, la région n’est pas en voie d’atteindre la plupart des Objectifs à l’horizon 2030. Autrement dit, la résilience affichée depuis 2020 a été payée en déficits et en endettement, sans que l’emploi n’en bénéficie à la hauteur.
C’est précisément là que Nassim Oulmane a choisi de renverser la perspective. «Nous devons être honnêtes sur ce qui se cache derrière ces chiffres», a-t-il averti, avant de qualifier la reprise d’«inégale et conditionnelle». Le déficit budgétaire moyen de la sous-région a atteint 9,2% du PIB en 2025. Le service de la dette absorbe désormais près de 20% des recettes d’exportation, contre 10 à 13% pendant l’essentiel de la période antérieure à 2020. Les déficits courants, a-t-il ajouté, contraignent les marges de manœuvre extérieures.
Le volet social n’est pas moins exigeant. Seuls 40% environ de la population en âge de travailler occupent un emploi, contre une moyenne mondiale de 58%, et la participation des femmes au marché du travail reste très en deçà de celle des hommes. Quant au score de la sous-région sur l’indice des Objectifs de développement durable, il s’établit à 64,8 en 2026. C’est le plus élevé du continent, mais il n’a pas bougé depuis l’an dernier et, a reconnu le responsable onusien, la région n’est pas en voie d’atteindre la plupart des Objectifs à l’horizon 2030. Autrement dit, la résilience affichée depuis 2020 a été payée en déficits et en endettement, sans que l’emploi n’en bénéficie à la hauteur.
Ormuz, le choc suivant avant la fin du précédent
La note conceptuelle de la réunion illustre la nature même du problème. La trajectoire de croissance de 2026, écrit la CEA, subira l’impact des perturbations du commerce et des chaînes d’approvisionnement dues à la crise dans le détroit d’Ormuz. Une part importante du commerce mondial de pétrole et de gaz naturel liquéfié transitant par ce détroit, les tensions récentes ont fait grimper les prix mondiaux de l’énergie, les taux de fret et les primes d’assurance, tout en ravivant les inquiétudes sur la disponibilité et le prix des engrais. Les importateurs nets d’énergie et de céréales, le Maroc, la Mauritanie, le Soudan et la Tunisie en tête, en subissent les effets sur leurs factures d’importation, leurs pressions inflationnistes et leurs coûts de transport et de production. Les exportateurs d’hydrocarbures, l’Algérie et la Libye, engrangent certes des recettes supplémentaires, mais la CEA prévient que le renchérissement des intrants agricoles et industriels pourrait en annuler les gains.
Le document rappelle aussi que la sous-région a su, au cours de la dernière décennie, s’appuyer sur des réformes ciblées pour tenir. Il cite le flottement de la livre égyptienne, les politiques marocaines de développement du secteur privé et d’investissement dans les infrastructures, l’assainissement budgétaire algérien, la gouvernance des ressources naturelles en Mauritanie ou encore le rebond pétrolier libyen. Mais c’est justement ce modèle de résilience, celui qui consiste à absorber le choc après coup, que la réunion d’experts organisée le 4 novembre sur la préparation aux transformations futures propose de dépasser. La note qui lui est consacrée oppose la «résilience par intervention», faite de tampons, de stocks, de soutiens d’urgence et de renflouements, à la «résilience par conception», qui consiste à intégrer dans l’économie elle-même la capacité d’anticiper, d’apprendre et de se réorganiser. Les chocs climatiques, géoéconomiques et technologiques, y lit-on, ne sont plus des événements exceptionnels, mais deviennent des caractéristiques structurelles de l’économie mondiale.
Nassim Oulmane a traduit cette ambition en trois bascules. Le défi, a-t-il résumé, est désormais de rendre la résilience durable, c’est-à-dire «passer de la réaction aux chocs à leur anticipation, de réponses uniquement nationales à des solutions régionales, et de la stabilisation à court terme à une transformation de long terme».
Le document rappelle aussi que la sous-région a su, au cours de la dernière décennie, s’appuyer sur des réformes ciblées pour tenir. Il cite le flottement de la livre égyptienne, les politiques marocaines de développement du secteur privé et d’investissement dans les infrastructures, l’assainissement budgétaire algérien, la gouvernance des ressources naturelles en Mauritanie ou encore le rebond pétrolier libyen. Mais c’est justement ce modèle de résilience, celui qui consiste à absorber le choc après coup, que la réunion d’experts organisée le 4 novembre sur la préparation aux transformations futures propose de dépasser. La note qui lui est consacrée oppose la «résilience par intervention», faite de tampons, de stocks, de soutiens d’urgence et de renflouements, à la «résilience par conception», qui consiste à intégrer dans l’économie elle-même la capacité d’anticiper, d’apprendre et de se réorganiser. Les chocs climatiques, géoéconomiques et technologiques, y lit-on, ne sont plus des événements exceptionnels, mais deviennent des caractéristiques structurelles de l’économie mondiale.
Nassim Oulmane a traduit cette ambition en trois bascules. Le défi, a-t-il résumé, est désormais de rendre la résilience durable, c’est-à-dire «passer de la réaction aux chocs à leur anticipation, de réponses uniquement nationales à des solutions régionales, et de la stabilisation à court terme à une transformation de long terme».
Compter sur soi, la souveraineté financière comme urgence
Tarek Bouhlel, directeur général de la coopération africaine au ministère tunisien de l’Économie et de la planification, qui s’exprimait au nom du bureau sortant présidé par la Tunisie, a inscrit son propos dans la même logique. Rappelant que le thème de la session a été retenu après une consultation des pays membres lancée en juin 2026, il a estimé que la question du renforcement des mécanismes de résilience «devient une urgence plutôt qu’un choix pour les décideurs africains». Les solutions sont multiples, a-t-il nuancé, mais le défi majeur reste leur mise en œuvre effective.
Le responsable tunisien a avancé trois pistes. La première est celle d’une souveraineté financière africaine, devenue selon lui un choix inéluctable, fondée sur le principe du «compter sur soi». Elle passe par un recours accru aux instruments de partage et de transformation des risques, par le passage de projets isolés à de véritables plateformes d’investissement offrant taille et visibilité, et par une mobilisation plus systématique du capital domestique et régional ainsi que des transferts de la diaspora, encore insuffisamment valorisés. Sur ce dernier point, Nassim Oulmane a apporté un éclairage chiffré. Les transferts des migrants figurent parmi les flux extérieurs les plus stables de la région et dépassent à la fois les investissements directs étrangers et l’aide publique au développement. La CEA a d’ailleurs aidé la Tunisie à intégrer des réformes en ce sens dans son plan de développement 2026-2030 et engagé un dialogue avec l’Égypte pour orienter ces fonds vers l’investissement productif.
La deuxième piste de Tarek Bouhlel est une alliance structurée entre institutions financières africaines pour atténuer les effets de la fragmentation, adossée à la mise en œuvre effective de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf). La troisième consiste à porter la voix de l’Afrique au G7, au G20, à la COP31 et dans les enceintes onusiennes, sur la réforme de l’architecture financière internationale, les compensations et l’appui à l’adaptation climatique. Sur ce terrain, le directeur du Bureau a annoncé que la CEA avait ouvert une nouvelle ligne de travail sur la croissance résiliente et formulé «une proposition de réduction de dette liée au climat» pour l’Afrique, qu’elle entend discuter avec les négociateurs africains en amont des débats sur la dette et le financement climatique.
Au chapitre du bilan de l’année écoulée, Nassim Oulmane a cité l’appui à la stratégie égyptienne de la dette à moyen terme 2026-2029, dans un contexte où l’Égypte a enregistré une hausse de 30% de ses recettes fiscales en 2025-2026, la stratégie tunisienne de finance verte et durable, l’évaluation de la préparation des sept pays membres au Protocole sur le commerce numérique de la ZLECAf, ou encore des diagnostics sur le financement des PME et l’informalité en Algérie, menés auprès de centaines d’entreprises.
Le responsable tunisien a avancé trois pistes. La première est celle d’une souveraineté financière africaine, devenue selon lui un choix inéluctable, fondée sur le principe du «compter sur soi». Elle passe par un recours accru aux instruments de partage et de transformation des risques, par le passage de projets isolés à de véritables plateformes d’investissement offrant taille et visibilité, et par une mobilisation plus systématique du capital domestique et régional ainsi que des transferts de la diaspora, encore insuffisamment valorisés. Sur ce dernier point, Nassim Oulmane a apporté un éclairage chiffré. Les transferts des migrants figurent parmi les flux extérieurs les plus stables de la région et dépassent à la fois les investissements directs étrangers et l’aide publique au développement. La CEA a d’ailleurs aidé la Tunisie à intégrer des réformes en ce sens dans son plan de développement 2026-2030 et engagé un dialogue avec l’Égypte pour orienter ces fonds vers l’investissement productif.
La deuxième piste de Tarek Bouhlel est une alliance structurée entre institutions financières africaines pour atténuer les effets de la fragmentation, adossée à la mise en œuvre effective de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf). La troisième consiste à porter la voix de l’Afrique au G7, au G20, à la COP31 et dans les enceintes onusiennes, sur la réforme de l’architecture financière internationale, les compensations et l’appui à l’adaptation climatique. Sur ce terrain, le directeur du Bureau a annoncé que la CEA avait ouvert une nouvelle ligne de travail sur la croissance résiliente et formulé «une proposition de réduction de dette liée au climat» pour l’Afrique, qu’elle entend discuter avec les négociateurs africains en amont des débats sur la dette et le financement climatique.
Au chapitre du bilan de l’année écoulée, Nassim Oulmane a cité l’appui à la stratégie égyptienne de la dette à moyen terme 2026-2029, dans un contexte où l’Égypte a enregistré une hausse de 30% de ses recettes fiscales en 2025-2026, la stratégie tunisienne de finance verte et durable, l’évaluation de la préparation des sept pays membres au Protocole sur le commerce numérique de la ZLECAf, ou encore des diagnostics sur le financement des PME et l’informalité en Algérie, menés auprès de centaines d’entreprises.
Le Maghreb, échelle manquante de la résilience
La dimension régionale a été portée par le secrétariat général de l’Union du Maghreb arabe (UMA). Dans une allocution du secrétaire général, lue en son nom, Tarek Ben Salem a affirmé que la réponse aux chocs ne peut être obtenue par les seuls efforts nationaux isolés. Il appelle à intensifier les échanges commerciaux et les investissements entre pays de la région, à développer des chaînes de valeur régionales, à encourager l’innovation, la transformation numérique et l’investissement dans les énergies renouvelables, afin de diversifier les économies et de renforcer leur capacité de résistance. L’UMA propose concrètement de poursuivre les consultations avec le Bureau de la CEA pour actualiser un programme de travail conjoint, assorti d’activités précises et de mécanismes de suivi, et de développer les échanges d’experts et les ateliers thématiques communs.
Pays hôte, le Maroc est cité par la CEA parmi les économies dont les réformes ont permis de préserver la stabilité macroéconomique et d’attirer l’investissement. Nassim Oulmane a remercié le Royaume pour son soutien continu et généreux au Bureau, établi au Maroc depuis 1963, et rappelé que la voix de l’Afrique du Nord s’était fait entendre à Tanger, en mars dernier, lors de la Conférence des ministres. Il a également demandé aux délégations d’indiquer «très franchement» les domaines dans lesquels le Bureau peut apporter le plus de valeur ajoutée, et de maintenir ce dialogue tout au long de l’année, et pas uniquement lors de la session annuelle.
Les recommandations adoptées à Rabat, qui succédera à la Tunisie à la présidence du bureau pour le mandat 2026-2027, seront transmises à la COM2027 d’Addis-Abeba. Son thème, l’emploi des jeunes en Afrique, renvoie directement au chiffre le plus préoccupant de cette 41e session, celui des 40% de Nord-Africains en âge de travailler qui occupent effectivement un emploi.
Pays hôte, le Maroc est cité par la CEA parmi les économies dont les réformes ont permis de préserver la stabilité macroéconomique et d’attirer l’investissement. Nassim Oulmane a remercié le Royaume pour son soutien continu et généreux au Bureau, établi au Maroc depuis 1963, et rappelé que la voix de l’Afrique du Nord s’était fait entendre à Tanger, en mars dernier, lors de la Conférence des ministres. Il a également demandé aux délégations d’indiquer «très franchement» les domaines dans lesquels le Bureau peut apporter le plus de valeur ajoutée, et de maintenir ce dialogue tout au long de l’année, et pas uniquement lors de la session annuelle.
Les recommandations adoptées à Rabat, qui succédera à la Tunisie à la présidence du bureau pour le mandat 2026-2027, seront transmises à la COM2027 d’Addis-Abeba. Son thème, l’emploi des jeunes en Afrique, renvoie directement au chiffre le plus préoccupant de cette 41e session, celui des 40% de Nord-Africains en âge de travailler qui occupent effectivement un emploi.
