Menu
Search
Mercredi 15 Avril 2026
S'abonner
close

Campagne agricole, résilience, agrégations agricoles... les grandes révélations d’Ahmed El Bouari

À la veille du SIAM 2026, le ministre de l’Agriculture, Ahmed El Bouari, accorde au journal « Le Matin » un entretien exclusif, où il dresse un tableau sensiblement plus favorable pour le secteur agricole après sept années de sécheresse. Portée par une pluviométrie exceptionnelle (+54 %), la campagne 2025-2026 amorce un véritable tournant, avec des barrages remplis à 75 %, une forte reprise des superficies céréalières (+46 %) et des perspectives jugées « bonnes à très bonnes ». En parallèle, l’État accélère ses chantiers structurants : 5,55 milliards de dirhams déjà mobilisés pour la reconstitution du cheptel en vue de l’Aïd Al-Adha, extension rapide de l’irrigation localisée (900.000 hectares), montée en puissance des projets hydro-agricoles et consolidation du financement agricole, passé de 10,4 à 14,5 milliards de dirhams en six ans. Sans refonte formelle, les contrats-programmes des filières, eux, entrent dans une phase d’ajustement continu, tandis que la stratégie Génération Green confirme son ancrage autour de la résilience, de l’inclusion des petits agriculteurs et de la souveraineté alimentaire. Voici les grandes révélations du ministre sur un secteur qui consolide d’année en année sa résilience.

Le Matin : Le Salon international de l’agriculture de Meknès s’ouvrira cette année dans un contexte climatique singulier. Après 7 années de sécheresse sévère, le Maroc connaît un retour très favorable de la pluviométrie. Dans quelle mesure cette campagne agricole 2025-2026 marque-t-elle une rupture ? Et quel est l’impact concret de ces précipitations sur la production agricole lors de l’actuelle campagne ?

Ahmed El Bouari : Après plusieurs années de sécheresse sévère, la campagne agricole 2025-2026 marque effectivement un tournant, grâce à une pluviométrie exceptionnelle. Au 10 avril 2026, le cumul moyen national avoisine 520 mm, en hausse d’environ 54% par rapport à une année normale et de plus de 100% par rapport à l'année dernière. Cette amélioration a eu un impact très positif sur la reconstitution des ressources hydriques, avec des barrages remplis à près de 75%, ainsi que sur les parcours pastoraux et les disponibilités fourragères, réduisant ainsi la pression sur l’alimentation du cheptel. Elle offre également des conditions favorables au développement des cultures de printemps et à l’irrigation des cultures arboricoles, tout en préparant dans de bonnes conditions la prochaine campagne agricole.

Sur le plan des réalisations, la superficie totale des trois principales céréales au titre de la campagne 2025-2026 est estimée à 3,9 millions d’hectares, contre 2,6 millions d’hectares la campagne précédente, soit une hausse de 46%. L’état végétatif est globalement satisfaisant, avec plus des trois quarts des surfaces en bon état. Ces conditions profitent également aux filières arboricoles et maraîchères, avec des perspectives de production solides pour l’olivier, les agrumes et les dattes, ainsi qu’un bon développement des cultures de printemps. Dans l’ensemble, les perspectives sont positives et laissent entrevoir une campagne agricole bonne à très bonne, sous réserve du maintien de conditions climatiques favorables, avec un suivi continu permettant d’ajuster, en temps opportun, les mesures d’accompagnement nécessaires.
Cette 18e édition du SIAM est placée sous le thème de la «durabilité de la production animale et de la souveraineté alimentaire». Un choix qui résonne particulièrement après les difficultés qu’ont traversées les filières ovine et bovine ces dernières années. Où en est la reconstitution du cheptel ? Et comment le ministère entend-il concilier la résilience des éleveurs et les prix à l’approche de l’Aïd Al-Adha ?

En exécution des Hautes Instructions de Sa Majesté le Roi, que Dieu L’assiste, le ministère a élaboré, en parfaite coordination avec les ministères de l’Intérieur et des Finances, un nouveau programme de reconstitution du cheptel national visant à instaurer les conditions favorables à la reconstitution du cheptel. Lancé en mai, un recensement national a permis d’établir une base de données précise, avec un cheptel estimé à 32,8 millions de têtes et 1,2 million d’éleveurs. À la suite de ce recensement et de l’opération d'identification (bouclage), le versement des primes pour l'achat d'aliments ainsi que la première tranche du soutien à la sauvegarde des femelles ont commencé début novembre. À ce jour, le nombre de bénéficiaires a atteint 1,2 million, pour un montant global décaissé de 5,55 milliards de dirhams. La mise en œuvre de la deuxième phase du soutien financier direct pour la sauvegarde des femelles reproductrices a débuté le 24 mars 2026. Les commissions locales ont procédé à la vérification du maintien des femelles identifiées lors de la phase précédente, avant le versement du reliquat du soutien financier direct.

Dans la perspective de l’Aïd Al-Adha, le secteur de l’élevage affiche des indicateurs de reconstitution particulièrement favorables. Cette situation favorable résulte d’une conjonction de facteurs, notamment une campagne agricole particulièrement propice, marquée par l’abondance des ressources fourragères, ainsi que la suspension de l’abattage lors de l’année dernière dans l’objectif de préserver le capital productif face aux épisodes successifs de sécheresse. Grâce à l’ensemble de ces interventions et à une conjoncture globalement favorable, toutes les conditions sont réunies pour assurer une offre largement satisfaisante et un approvisionnement optimal du marché, permettant de répondre dans de bonnes conditions aux besoins des Marocains pour le sacrifice de l’Aïd Al-Adha.

L’un des piliers de la stratégie agricole Génération Green reste le développement de l’irrigation. Pouvez-vous nous donner un état des lieux précis : quelle est aujourd’hui la superficie totale équipée en irrigation localisée ? Où en sont les grands projets structurants comme Saïss et Gharb sud-est ? Et quel est le calendrier pour l’achèvement des 60.000 hectares supplémentaires programmés ?

Comme vous le savez, la stratégie Génération Green 2020-2030 érige l’irrigation en un levier majeur de résilience et d’éco-efficience de l’agriculture nationale, à travers notamment la poursuite des programmes de mobilisation et d’économie d’eau, et la mise en œuvre du volet irrigation du Programme d’approvisionnement en eau potable et d’irrigation 2020-2027. La dynamique initiée par le Plan Maroc Vert a été considérablement accélérée depuis 2020. Ainsi, les actions menées par le ministère ont été déterminantes, portant la superficie équipée en techniques modernes d’irrigation de près de 600.000 hectares au lancement de la stratégie à 900.000 hectares à fin 2025, soit 56% de la superficie irriguée nationale. Grâce à un effort soutenu, l’objectif du million d’hectares équipé en irrigation localisée économe en eau à l’horizon 2030 est désormais à portée de main. Cette modernisation contribue à améliorer l’efficacité de l’utilisation de l’eau, à accroître la productivité agricole et à renforcer la résilience face aux aléas climatiques. Avec des retombées positives sur l’ensemble de la chaîne de valeur agricole, l’irrigation devient ainsi un pilier central de la durabilité et de la compétitivité du secteur.

Dans le cadre de l’aménagement hydroagricole pour l’extension sur de nouvelles terres et la pérennisation de l’irrigation, la stratégie agricole Génération Green vise la réalisation de deux projets structurants majeurs, à savoir le projet de sauvegarde de la plaine du Saïss sur 30.000 hectares. Ce projet apporte une réponse durable au stress hydrique en substituant aux eaux souterraines un transfert d’eau du barrage M’Dez pour irriguer 30.000 ha. Il génère des retombées socio-économiques majeures en sécurisant les investissements et les revenus, en soutenant l’emploi rural et en renforçant le développement territorial. À ce jour, 10.000 ha sont déjà desservis, avec des travaux en cours sur les 20.000 ha restants. L’aménagement hydroagricole de la zone Sud-Est de la plaine Gharb sur 30.000 hectares est aussi sur la bonne voie avec un démarrage des travaux prévu à partir de cette année même. Ce projet repose sur un montage hybride combinant une maîtrise d’ouvrage publique pour l’adduction d’eau depuis le barrage Koudiet Borna jusqu’aux périmètres à irriguer, et un partenariat public-privé pour le cofinancement, la conception, la réalisation et l’exploitation des réseaux de distribution d’eau d’irrigation. Le projet bénéficie déjà d’un financement important de l’Agence japonaise de coopération internationale. Ces initiatives s’inscrivent dans un programme global d’aménagement hydro-agricole de 72.450 hectares, qui a pour objectif de valoriser les eaux mobilisées par les barrages. À ce jour, 18.100 hectares sont déjà équipés et mis en service, incluant le périmètre de Boudnib sur 5.000 hectares desservi par le barrage Kaddoussa, le périmètre du Moyen Sebou sur 3.100 hectares desservi par le barrage Idriss 1er et dans la 1re tranche du périmètre du Saïss sur 10.000 hectares.


Les contrat-programmes conclus avec les filières agricoles sont en cours de révision depuis 2025. Où en est précisément ce chantier ? Quelles seront les grandes inflexions par rapport à la génération précédente : nouvelles exigences environnementales, rééquilibrage entre filières d’exportation et filières de souveraineté, renforcement de la résilience face au changement climatique ?

Contrairement à certaines perceptions, il n’y a pas, à ce stade, de révision formelle et globale des contrat-programmes des filières agricoles. Les contrats actuellement en vigueur, inscrits dans le cadre de la stratégie Génération Green 2020-2030, continuent de constituer le référentiel d’intervention. Toutefois, le dispositif repose sur un suivi continu et structuré de la mise en œuvre des engagements contractuels, permettant d’assurer une évaluation régulière des réalisations au regard des objectifs fixés. Cette démarche vise à apprécier les performances enregistrées, à identifier les écarts éventuels et à adapter, le cas échéant, les modalités d’intervention.

Dans ce cadre, il s’agit moins d’une révision que d’un processus dynamique d’ajustement, fondé sur l’analyse des résultats atteints par filière, la prise en compte des contraintes conjoncturelles et structurelles et la mise en place des mécanismes nécessaires pour soutenir et poursuivre le développement des filières de production. À cet égard, la succession de sept campagnes agricoles marquées par la sécheresse a eu des impacts différenciés selon les filières. Cette situation a conduit à renforcer les dispositifs d’accompagnement, de manière ciblée, afin de préserver les acquis, soutenir la résilience des systèmes de production et maintenir les trajectoires de développement.

Ainsi, l’approche adoptée repose sur une gestion adaptative des contrat-programmes, privilégiant l’ajustement opérationnel et le pilotage par les résultats, plutôt qu’une refonte formelle des cadres contractuels existants. L’étude lancée par le département «Bilan à mi-parcours et plan d’accélération de la mise en œuvre de la stratégie Génération Green» permettra de faire le point sur la mise en œuvre à mi-parcours de la stratégie Génération Green et de proposer un plan de réajustement et d’actualisation des contrats programmes pour la période restante à fin 2030.
Autre chantier structurant : la «melkisation» des terres agricoles collectives, engagée dans le cadre de la loi 62-17 relative à l’agriculture collective. Où en est ce processus en termes de superficie atteinte et de nombre de bénéficiaires ? Quels sont les objectifs de superficie à sécuriser d’ici la fin de la stratégie Génération Green, et quels sont les premiers effets observés sur l’investissement agricole dans les territoires concernés ?

Conformément aux Hautes Orientations de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, que Dieu L’assiste, la stratégie «Génération Green 2020-2030» accorde une attention particulière à l’élément humain, notamment à l’insertion des jeunes et des ayants droit en milieu rural. Dans ce cadre, et compte tenu du rôle structurant du foncier collectif en tant que levier essentiel de développement, un programme ambitieux de mobilisation, de melkisation et de valorisation des terres collectives agricoles a été lancé en réponse aux Instructions Royales. Ce programme vise la mobilisation et la valorisation d’un million d’hectares de terres collectives, à travers deux principaux mécanismes : la melkisation et la location de longue durée, au profit des ayants droit, des membres des collectivités ethniques, des jeunes ainsi que des investisseurs privés. À cet effet, le département de l’Agriculture a structuré une offre de valorisation des terres collectives en zones bour, reposant sur la melkisation de 365.000 hectares au profit des membres des collectivités ethniques. La mise en œuvre de cette offre s’accompagne d’un dispositif incitatif reposant sur des aides financières attractives au profit des membres des collectivités ethniques ayant réalisé des projets de melkisation, notamment une prime à l’investissement variant entre 1.000 et 7.000 dirhams par hectare, ainsi qu’une aide complémentaire dont les taux varient entre 10 et 60%, selon la nature des projets et des composantes d’investissement.

Ces incitations, mobilisées dans le cadre du Fonds de développement agricole par le ministère de l’Agriculture, de la pêche maritime, du développement rural et des eaux et forêts, viennent en complément des aides prévues par le régime de soutien agricole en vigueur. S’agissant de la mobilisation du foncier collectif agricole par les Commissions provinciales de melkisation, la situation fait ressortir que 5.058 hectares ont été attribués en Bour, contre 77.323 hectares au niveau des périmètres d’irrigation délimités. Par ailleurs, le gouvernement a pris l’initiative de prendre en charge les frais d’immatriculation foncière de près de 800 000 ha de terres collectives en bour.


La stratégie Génération Green est désormais bien engagée. Pouvez-vous nous livrer quelques chiffres clés sur les avancées concrètes de cette feuille de route ? Je pense notamment à l’entrepreneuriat des jeunes : combien de projets ont été accompagnés ? Où en est le déploiement de l’assurance agricole et son accessibilité pour les petits exploitants ? Et quel est le rythme d’avancement du Registre national agricole, qui doit constituer le socle de la modernisation de la politique agricole ?

La Stratégie «Génération Green 2020-2030» a permis d’enregistrer des avancées significatives sur plusieurs volets. Dans le développement des filières de production, la signature des contrats-programmes a permis le soutien de la production, même dans des conditions climatiques difficiles. En effet, sur la période 2020-2025, les productivités de la tomate, de la pomme de terre et de l’oignon ont augmenté respectivement de 3, de 5 et de 8%. La production maraîchère a atteint 8,1 millions de tonnes par an entre 2023 et 2025, soit une hausse de 9% par rapport à celle de la moyenne de 2017-2020. La production des agrumes durant la campagne 2024-2025 a atteint environ 1,9 million de tonnes, enregistrant une hausse de 24% par rapport à la campagne précédente. Quant à la production d’olives, elle s’élève à environ 2 millions de tonnes pour la campagne agricole 2025-2026, en hausse de 43% par rapport à celle de 2020, et une production d’huile d’olive d’environ 200.000 tonnes.

Sur le volet de la valorisation de l’eau et le développement de l’offre hydrique agricole, les projets menés ont permis une meilleure économie de l’eau d’irrigation grâce à l’équipement d’une superficie de 900.000 ha avec des systèmes d’irrigation économes sur un objectif de près d’un million d’hectares prévu à l’horizon 2030. Autre réalisation, la réhabilitation de plus de 134.000 hectares de la petite et moyenne hydraulique. À cela, s’ajoute l’interconnexion des bassins hydrauliques pour mobiliser plus d’un milliard de mètres cubes de ressources en eau à l’horizon 2030. Le projet de liaison entre les bassins de Sebou et Bouregreg a été réalisé, permettant de transférer environ 400 millions de m³ par an. Je citerai également la mise en œuvre d’un programme de partenariat public-privé visant à diversifier les sources d’eau via le dessalement, pour mobiliser environ 1,7 milliard de m³ d’eau. Dans ce cadre, la station de Chtouka, d’une capacité de production d’environ 100 millions de mètres cubes, visant à préserver l’agriculture irriguée sur une superficie de 15.000 hectares, est réalisée et opérationnelle. Le projet de station de dessalement de l’eau de mer de Dakhla, couplé à une centrale éolienne et un réseau d’irrigation, sur une superficie de 5.200 hectares, est à un taux d’avancement de plus de 90%.
Sur le plan de l’accompagnement financier et technique des jeunes entrepreneurs, 30 Centres régionaux d’entrepreneuriat des jeunes ont été créés (CREJA). À date, plus de 42.500 jeunes et femmes ont été informés et orientés sur l’entrepreneuriat, 5.000 jeunes ont des projets validés par les CREJA et plus de 17. 000 jeunes ont bénéficié du financement public (incitation FDA et agriculture solidaire) pour la mise en place de leur projet. De même, nous avons procédé au lancement de 474 projets de l’agriculture solidaire. Ce qui a permis la plantation de 108.000 hectares dont 35.000 hectares d’oliviers, 25.000 hectares de cactus et 17.000 hectares d’amandiers, en plus de la construction et l’équipement de 53 unités de valorisation, l’amélioration des parcours sur une superficie de 4.118 hectares, la création de 316 points d’eau et l’aménagement de 539 km de pistes.

S’agissant de l’extension de l’assurance agricole pour faire face aux aléas climatiques et économiques, ce programme a couvert en moyenne 1 million d’hectares par an sur la période 2021-2025. En ce qui concerne la généralisation de la protection sociale des agriculteurs : près de 1,5 millions d’agriculteurs sont immatriculés dans les régimes de couverture médicale, dont près de 450.000 ont bénéficié de l’AMO et près de 600.000 éligibles à l’aide sociale directe, bénéficiant de fait de la couverture médicale et des allocations familiales.

Par ailleurs, dans le cadre de la modernisation de l’action publique portée par le ministère de l’Agriculture, le Registre national agricole (RNA) a été mis en place en tant qu’outil structurant au service de la transformation du secteur. Il s’appuie sur un cadre juridique désormais clair et consolidé, fondé notamment sur la loi n°80-21 relative à sa création et ses textes d’application. Depuis l’entrée en vigueur de ce cadre, le département de l’Agriculture a déployé des dispositifs opérationnels dédiés, incluant des interfaces facilitant l’inscription des exploitants agricoles ainsi que la délivrance des attestations d’inscription au RNA.

Des actions sont engagées pour renforcer le système d’information du RNA, en particulier à travers le développement de son interopérabilité, afin d’intégrer progressivement les structures sous tutelle et les partenaires institutionnels. Au-delà de ses réalisations opérationnelles, le RNA constitue un levier stratégique pour améliorer le ciblage des politiques publiques et optimiser les mécanismes de soutien au secteur. Il contribue à structurer davantage le tissu agricole et à renforcer l’intégration des exploitants dans les dispositifs d’accompagnement et de protection sociale, dans une logique de développement agricole durable, inclusif et résilient.


L’un des axes forts de Génération Green est le renouvellement du modèle d’agrégation agricole, avec une ambition de capter davantage de valeur et d’intégrer les enjeux environnementaux. Où en est cette «agrégation de nouvelle génération» ? Quels sont les premiers retours sur le terrain, notamment en termes de revenus pour les petits agriculteurs ?

L’agrégation agricole, innovation introduite par le Plan Maroc Vert, constitue un modèle d’organisation des petits agriculteurs autour d’acteurs privés ou d’organisations professionnelles disposant de capacités fédératrices et managériales. Elle permet notamment de dépasser les contraintes liées à la fragmentation du foncier, tout en offrant aux exploitations agrégées un meilleur accès aux techniques modernes de production, au financement ainsi qu’aux marchés intérieur et extérieur. Ce modèle repose sur un partenariat gagnant-gagnant entre l’amont productif et l’aval commercial et industriel, encadré par des contrats définissant clairement les engagements des différentes parties dans le cadre de projets d’agrégation bien identifiés. Depuis le lancement du Plan Maroc Vert et jusqu’à l’avènement de la stratégie «Génération Green 2020-2030», le département de l’Agriculture a mis en place un ensemble de mesures, notamment un cadre juridique adapté et un dispositif de soutien spécifique aux projets d’agrégation.

Dans le cadre de cette stratégie, dont l’un des principaux fondements est la priorisation de l’élément humain, il est prévu de promouvoir une nouvelle génération d’organisations agricoles. L’agrégation agricole y occupe une place centrale en tant que levier stratégique pour l’émergence de «champions d’agrégation», appelés à jouer un rôle moteur dans le développement et l’organisation des filières aux niveaux local et régional. Le développement de cette nouvelle génération d’agrégation a été appuyé par la mise en place d’un dispositif réglementaire rénové, à travers la publication des textes d’application de la loi 04-12 relative à l’agrégation agricole. Issu d’une large concertation avec les interprofessions, ce dispositif vise notamment à assouplir les procédures d’approbation et d’octroi des subventions, à intégrer de nouveaux modèles et filières, et à renforcer l’adhésion des petits et moyens producteurs grâce à une différenciation du montant des subventions selon les catégories d’agriculteurs.

Dans ce cadre, 189 projets potentiels d’agrégation ont été identifiés par les Directions régionales de l’agriculture (DRA) dans différentes filières, objectif repris dans les contrats-programmes signés en mai 2023. À ce jour, l’Agence pour le développement agricole (ADA), en coordination avec les DRA concernées, a accompagné plus de 90 projets potentiels de nouvelle génération. Ainsi, 63 projets ont été approuvés par le comité technique, dont 44 ayant obtenu l’attestation d’agrégation, portant à 109 le nombre total de projets depuis le lancement du Plan Maroc Vert. Ces projets couvrent une superficie de 167.000 hectares et concernent un cheptel de 163.000 têtes, au profit de 59.000 agrégés, dont 80% disposent de moins de 5 hectares dans les filières végétales et 65% de moins de 5 têtes dans les filières animales. Ce mode d’organisation a eu un impact significatif sur l’amélioration des performances agricoles, avec une hausse des rendements pouvant atteindre 80% selon les filières et une augmentation des revenus des agriculteurs pouvant aller jusqu’à 15.000 dirhams par hectare.


Par ailleurs, comment le ministère évalue-t-il la montée en puissance de l’agriculture biologique et de l’innovation technologique dans les exploitations ?

L’agriculture biologique au Maroc repose sur des potentialités liées à la production agricole diversifiée, la disponibilité de terrains vierges, les pratiques agricoles ancestrales proches du mode biologique ainsi que les opportunités d’accès aux marchés demandeurs. Cette dynamique a été engagée depuis le Plan Maroc Vert et s’est traduite par une évolution importante des superficies qui ont presque triplé pour atteindre 11.000 ha et les exportations qui ont doublé pour atteindre 14.000 tonnes en 2020.

Dans le cadre de la stratégie Génération Green, la filière biologique a été érigée parmi les filières prioritaires en tant que levier de résilience avec des objectifs ambitieux et des leviers d’action couvrant l’ensemble de la chaîne de valeur tout en s’inscrivant dans une logique de durabilité environnementale et de développement de pratiques résilientes face aux changements climatiques. Dans ce cadre, les superficies certifiées cultivées ont atteint un pic de 18.500 ha et les exportations 20.000 tonnes en 2022, en plus d’une superficie de plus de 200.000 ha de plantes spontanées certifiées dominées principalement par l’arganier et les plantes aromatiques et médicinales.

Cependant, suite à une conjoncture marquée par des crises multiples, notamment la crise de Covid-19, la guerre en Ukraine et la succession des années de sécheresse, en plus de la difficulté d’approvisionnement en intrants biologiques, les superficies cultivées certifiées ont légèrement chuté pour atteindre 14.000 ha environ en 2024 en faveur d’une progression des superficies certifiées spontanées qui ont dépassé les 350.000 ha pour la même période. Actuellement, on assiste à une légère reprise des superficies cultivées certifiées qui ont atteint 16.600 ha et un volume d’export de 22.200 tonnes en 2025.
Un dernier chantier législatif majeur est celui de la révision du Code des investissements agricoles. Quels en sont les grands objectifs ? S’agit-il de simplifier le cadre réglementaire, d’intégrer plus fortement les critères environnementaux, ou encore de mieux orienter les subventions vers les filières de souveraineté et les territoires fragiles ? À quelle échéance cette révision pourrait-elle aboutir ?

Le Code des investissements agricoles constitue un cadre structurant qui encadre les dispositifs d’intervention de l’État en matière de développement agricole et d’aménagement hydroagricole, en précisant les modalités de financement, de gestion et de valorisation des investissements. Le Code des investissements agricoles est constitué par un ensemble de textes à caractère législatif et réglementaire promulgués en 1969. Historiquement, cet arsenal juridique constitue une véritable charte agricole qui définit les relations entre l’État, chargé du développement agricole et des aménagements hydroagricoles, y compris à l’intérieur des parcelles, et les exploitants bénéficiaires.

Dans les périmètres irrigués aménagés directement par l’État, et compte tenu de l’importance des investissements (barrages, adduction, distribution de l’eau...), l’État intervient de manière active dans le processus de production afin de valoriser l’eau et rentabiliser les investissements. Les bénéficiaires participent à cet effort en prenant en charge 40% du coût des aménagements (hors petits agriculteurs) et en s’acquittant d’une redevance pour l’usage de l’eau d’irrigation. Par ailleurs, l’État encourage les initiatives individuelles des agriculteurs à travers des appuis techniques et financiers. Le Code prévoit également des organes de consultation et de contrôle pour assurer la bonne application de ses dispositions. Après plus de cinq décennies de mise en œuvre, une réforme s’impose au regard des évolutions du contexte national, juridique et institutionnel, ainsi que des nouvelles orientations des stratégies agricoles et hydriques. L’étude engagée vise à moderniser ce corpus, le rendre plus lisible et cohérent, et aligner ses dispositifs avec les priorités nationales, notamment la stratégie Génération Green.

L’investissement agricole est également porté par l’offre de financement. Quelle est l’évolution des crédits alloués aux projets d’investissement agricole ces dernières années ? Observez-vous une hausse des encours, une diversification des instruments (fonds d’amorçage, lignes de crédits verts, etc.) ? Et dans quelle mesure ces financements répondent-ils aux besoins des différentes catégories d’agriculteurs, des jeunes entrepreneurs aux grandes exploitations ?

Au Maroc, l’investissement du secteur agricole a connu une évolution significative dans le cadre de la stratégie Plan Maroc Vert, soutenu davantage dans le cadre de la stratégie Génération Green, ce qui traduit une priorité stratégique de l’État. Ainsi, les crédits alloués à l’investissement agricole ont progressé de 10,4 milliards de dirhams en 2020 à près de 14,5 milliards en 2026, en lien avec l’augmentation du budget général de l’État et la mobilisation des financements extérieurs, et ce pour soutenir des programmes structurants, notamment en irrigation, gestion de l’eau et développement des filières de production. En plus de ces appuis, le rôle des banques nationales, notamment le groupe Crédit Agricole du Maroc, constitue un pilier d’accompagnement du financement du secteur, avec des offres diversifiées, adaptées aux différentes catégories d’acteurs, des petits exploitants aux agro-industriels, et de plus en plus orientée vers des logiques de chaîne de valeur et d’agrégation.

Le financement du secteur de l’agriculture a connu une transformation importante, en passant d’un appui centré sur la production vers une approche intégrée couvrant l’ensemble de la chaîne de valeur, permettant d’améliorer la compétitivité et la création de valeur au sein des filières agricoles. Les offres de financement se sont modernisées avec la diversification des mécanismes de financement et l’introduction d’instruments innovants tels que les Projets pour résultats, les lignes de financement vertes, les mécanismes mixtes, combinant appui budgétaire et financement de projets, ainsi que le recours progressif à de nouveaux leviers comme les obligations vertes (Green Bonds) au Maroc. Au-delà du financement, une attention particulière est accordée à l’accompagnement : conseil agricole, assistance technique, structuration des projets, appui à l’entrepreneuriat et à l’accès au marché. Ce qui permet de sécuriser les investissements et d’en améliorer la rentabilité et la durabilité tout en adoptant une approche intégrée basée sur le financement-accompagnement.

À ces mécanismes et outils de financement de l’investissement agricole, il y a lieu de s’arrêter sur le rôle capital du Fonds de développement agricole (FDA) qui constitue un levier central de soutien direct à l’investissement agricole à travers des subventions adaptées à toutes les catégories d’agriculteurs. Ce Fonds couvre un large éventail d’interventions, notamment les aménagements hydro-agricoles, en particulier l’irrigation localisée et de complément, l’équipement des exploitations en matériel agricole et d’élevage, l’intensification et l’amélioration de la production animale (génétique, cheptel, bâtiments d’élevage), le développement de l’arboriculture fruitière (olivier, palmier dattier, plantes rosacées), la promotion des semences sélectionnées, la construction et l’équipement des unités de valorisation (stockage, froid, transformation, conditionnement), la promotion des exportations ainsi que les analyses de laboratoire et la certification, notamment en agriculture biologique. Les résultats obtenus traduisent un renforcement notable de l’inclusion des petits agriculteurs. Ainsi en 2025, 72% des subventions ont été accordées aux petits agriculteurs (moins de 10 ha) contre 61% en 2020, reflétant une orientation volontariste vers les exploitations familiales. Parallèlement, les grandes exploitations continuent de bénéficier d’un appui pour des investissements structurants (28% des subventions). En outre, des dispositifs spécifiques soutiennent l’entrepreneuriat des jeunes et la valorisation d’un million d’hectares de terres collectives (melkisation, location, modernisation), à travers des aides à l’investissement, à la location et des incitations complémentaires, contribuant à l’émergence d’une classe moyenne agricole.

En conclusion, l’offre de financement de l’investissement agricole au Maroc se caractérise aujourd’hui par une hausse des ressources, une diversification des instruments et une orientation vers la chaîne de valeur, dans une logique intégrée combinant financement et accompagnement, au service d’une agriculture plus inclusive, résiliente et compétitive.
Lisez nos e-Papers