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Biodiversité : les chiffres du CESE donnent froid dans le dos

Hotspot mondial de biodiversité, le Maroc voit pourtant son capital naturel s'éroder à une vitesse rarement documentée. Dans un avis adopté à l'unanimité le 22 décembre 2025, le Conseil économique, social et environnemental aligne des chiffres qui détonnent – près des trois quarts des variétés locales de céréales disparues en cinquante ans, des stocks halieutiques au bord du basculement, une facture annuelle des espèces invasives pouvant atteindre plus de cinq milliards de dollars – et appelle à une refonte de la gouvernance autour d'une loi-cadre opposable et d'un pilotage rattaché au Chef du gouvernement. Derrière la technicité de l'avis, une thèse : faire du vivant un pilier de souveraineté nationale, au même titre que l'eau ou l'énergie.

Près de 75% des variétés locales de blé et d'orge ont disparu au Maroc en l'espace de cinq décennies. Ce constat figure parmi les plus marquants de l'avis intitulé «La biodiversité au Maroc : pour une gouvernance renouvelée au service d'un développement territorial durable», fruit d'une auto-saisine, d'auditions élargies et d'une consultation citoyenne sur la plateforme Ouchariko qui a recueilli 1.679 contributions. Le rapport rappelle que le Royaume, reconnu parmi les territoires les plus riches du bassin méditerranéen, abrite 25.597 espèces animales et 7.491 espèces végétales et fongiques, avec des taux d'endémisme remarquables, 17,19% pour les plantes vasculaires, 11,7% pour la faune. Une richesse qui doit beaucoup à sa position au carrefour de l'Atlantique, de la Méditerranée et du Sahara.

Un capital naturel sous pression croissante

C'est cette singularité qui se fragilise. Le CESE pointe une combinaison de pressions : de l’artificialisation des sols, la surexploitation, les pollutions et les espèces exotiques envahissantes, à l’urbanisation insuffisamment maîtrisée, amplifiée par le changement climatique. La part des surfaces urbanisées est ainsi passée de 51,4% en 1994 à 62,8% en 2024. La teneur moyenne en matière organique des sols agricoles plafonne à 1,3%, en deçà du seuil requis pour assurer la durabilité de la fertilité. Plus de 17.000 km² de parcours pastoraux sont dégradés dans la seule région de l'Oriental. Le score obtenu par le pays à l'Agrobiodiversity Index (54,1/100) reste supérieur à la moyenne méditerranéenne, mais nettement inférieur à celui de l'Espagne (63) ou de l'Italie (66).



Le constat est encore plus tranché en milieu marin. Plusieurs stocks halieutiques à haute valeur sont exploités au-delà du rendement maximal durable : la crevette rose en Méditerranée n'atteint plus que 23% de sa biomasse optimale, le rouget de vase 35%, tandis que le merlu blanc, la courbine et la daurade rose sont menacés d'effondrement en Atlantique. Les rejets de pêche grimpent jusqu'à 22,8% des captures, et 140.000 tonnes de farine et d'huile de poisson ont été exportées en 2023, traduisant selon le rapport «une logique de valorisation encore largement fondée sur le volume plutôt que sur la valeur ajoutée». Sur les quelque 8.000 espèces marines recensées, seules 60 à 100 font l'objet d'un suivi régulier, alors qu'environ 500 présentent un potentiel d'exploitation.

À ces fragilités s'ajoute le coût rarement chiffré des espèces exotiques envahissantes. Selon la base InvaCost citée par le Conseil, la facture annuelle oscille entre 1,14 et 5,13 milliards de dollars. Le rat brun à lui seul causerait pour 190 millions de dollars de dégâts, le moustique tigre 22 millions. Dans les oliveraies, certaines invasions provoquent des pertes pouvant atteindre 90%. Plus inquiétant encore, plus de 80% des zones clés de biodiversité d'eau douce se situent hors des aires protégées officielles. Et dans le Souss-Massa, où une mission du Conseil s'est rendue les 14 et 15 novembre 2025, «les pertes de biodiversité dépasseraient 80% sous l'effet de la plastification agricole», un constat de terrain qui incarne l'ampleur du décrochage.

Une gouvernance fragmentée que le CESE veut refonder

Face à ce diagnostic, le Conseil pose un principe ferme : «La biodiversité doit être consacrée comme un pilier structurant de la souveraineté nationale et du modèle de développement du Royaume», en articulation étroite avec l'eau, l'énergie, la sécurité alimentaire et la résilience climatique. Le rapport dresse pourtant le bilan d'une «fragilité structurelle» du système national de gouvernance, marqué par des logiques sectorielles cloisonnées, une stratégie et un plan d'action nationaux pour la biodiversité (SPANB) au caractère programmatique non opposable, une territorialisation lacunaire et un cadre juridique fragmenté, la loi 29-05 sur la flore et la faune, la loi 22-07 sur les aires protégées ou le projet de loi 89-21 sur l'accès aux ressources génétiques restant insuffisamment articulés ou en attente d'adoption.

La recommandation phare est sans ambiguïté : l'adoption d'une loi-cadre dédiée à la biodiversité, qui conférerait à la Stratégie et plan d'action nationaux de la biodiversité un caractère opposable et imposerait la cohérence des politiques sectorielles, des plans d'investissement et des mécanismes financiers avec ses objectifs. Le Conseil propose en parallèle de «rehausser le statut de la Commission nationale du changement climatique et de la biodiversité en la rattachant au Chef du gouvernement», afin d'en faire une véritable instance d'arbitrage intersectoriel. La création d'un Fonds national pour la biodiversité, la généralisation de la séquence «éviter-réduire-compenser» dans les projets d'investissement, l'élaboration d'une cartographie nationale des écosystèmes et d'une liste rouge des habitats menacés viennent compléter le dispositif. Sur le terrain financier, l'avis appelle à intégrer les risques liés à la nature dans la régulation bancaire et assurantielle, dans le sillage du cadre international TNFD, et à conditionner les subventions publiques à des critères mesurables de préservation des sols, de l'eau et de la biodiversité.

Le pari d'une valorisation durable comme levier de souveraineté

L'avis opère enfin une rupture conceptuelle assumée : la valorisation économique durable n'est pas l'ennemie de la conservation, elle en est le levier. Le rapport rappelle que la filière argan, portée par plus de 850 coopératives majoritairement féminines, a généré plus de 100 millions de dollars de chiffre d'affaires en 2022, dont 38 millions à l'export. Les plantes aromatiques et médicinales représentent quant à elles 140.000 tonnes de production annuelle, 1,6 milliard de dirhams et près de 500.000 journées de travail. Le Conseil cite également les expériences internationales : conservancies communautaires de Namibie, modèle costaricien d'intégration de la biodiversité dans la fiscalité, régénération naturelle assistée au Niger qui a restauré plus de cinq millions d'hectares de terres agricoles, pour démontrer qu'une approche bien structurée conjugue conservation, emplois ruraux et résilience.

Le rapport ne s'arrête pas aux écosystèmes ruraux. Il consacre un volet à la biodiversité urbaine, encore marginale dans les politiques d'aménagement, et plaide pour des normes contraignantes d'accès à la nature en ville, alignées sur les recommandations de l'Organisation mondiale de la santé : un espace vert de deux hectares à moins de 300 mètres du domicile, vingt hectares à moins de deux kilomètres. Une exigence aujourd'hui peu intégrée dans les documents d'urbanisme, alors même que l'artificialisation s'accélère. À l'arrivée, c'est bien le statut conféré au vivant dans l'architecture des politiques publiques marocaines que l'avis entend voir évoluer. Le CESE n'attend plus que la sphère politique s'en saisisse.
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