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Carburants : pour Ouadie Madih, le soutien aux transporteurs ne profite pas au consommateur final

La nouvelle hausse des prix des carburants, effective depuis le 16 mars à 0 heure, cristallise de nouveau un débat dont les termes, déjà posés en 2022, demeurent entiers : celui d’un choc exogène, d’origine internationale, avec des répercussions directes sur le consommateur, en l’absence de mécanismes d’atténuation. L’analyse de Ouadie Madih, président de la Fédération nationale des associations du consommateur, exposée dans le cadre de «L’Info en Face», est instructive à plus d’un égard. Car, au-delà de la hausse elle-même, c’est moins son principe que ses modalités qui interrogent puisqu’elles incarnent un système où les tensions se répercutent sans véritable régulation, laissant le consommateur en porter l’essentiel du poids.

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L’augmentation était attendue. Elle n’en a pas moins surpris par sa brutalité. En l’espace de quelques heures, les prix à la pompe ont enregistré une hausse marquée, dans un contexte international caractérisé par la remontée du prix du baril, qui flirte désormais avec les 100 dollars. Pour Ouadie Madih, président de la Fédération nationale des associations du consommateur, cette évolution s’inscrit dans une logique économique difficilement contestable. Mais elle met surtout à nu une limite plus structurelle : celle d’un système incapable d’absorber le choc autrement qu’en le transférant immédiatement au consommateur final. «C’est prévisible, mais injuste», résume-t-il, déplaçant ainsi le regard de la cause vers les modalités de répercussion.

Prévisible dans son principe, contestée dans ses modalités

Interrogé sur l’opportunité ou l’inopportunité de cette augmentation, Ouadie Madih n’en conteste pas le principe. Il en rappelle les déterminants : «C’était prévisible avec tout ce qui se passe au niveau mondial», souligne-t-il, évoquant un baril situé «entre 90 et 100 dollars, même à 103 dollars», après avoir évolué autour de 50 dollars. Mais, pour lui, le point de tension ne réside pas dans la hausse elle-même, mais dans la manière dont elle se répercute. «Le consommateur ne devait pas subir cette augmentation d’un seul coup». D’où la question, légitime du reste, du timing : l’augmentation intervient-elle trop tôt, alors même que les carburants disponibles proviennent de stocks constitués auparavant ? Sur ce point, Ouadie Madih ne s’engage pas dans le détail technique. Il dit faire «confiance aux institutions». Reste l’essentiel : une hausse perçue comme immédiate, et, pour cette raison, difficilement soutenable pour le consommateur.

«Le consommateur reçoit la bombe sur sa tête»

Ce dernier voit ainsi son pouvoir d’achat en prendre un sérieux coup. «Ce qui est injuste pour nous, c’est que le consommateur reçoit la bombe sur sa tête du premier coup», insiste M. Madih, donnant à voir, par cette formule, la brutalité de la répercussion. Et c’est d’autant plus pénible à supporter que le militant associatif inscrit cette hausse dans un environnement déjà tendu, évoquant «une situation très difficile», marquée par la cherté de la vie et le mois du Ramadan. L’augmentation du carburant ne fait, selon lui, que s’y ajouter, sans atténuation, et «va impacter le pouvoir d’achat des consommateurs». Face à ceux qui relativisent l’ampleur de la hausse au regard de l’évolution du baril, il opère un déplacement. «Moi, je ne suis pas économiste, je suis consommateur. Ce qui m’importe, c’est ce que paye le consommateur», affirme-t-il, le rappelant à sa manière : au-delà des raisonnements économiques, seul compte le coût réel, celui que le consommateur supporte, concrètement, au quotidien.

Subventions aux transporteurs : une opposition constante

D’aucuns disent sur le gouvernement n’est pas resté les bras croisés en reconduisant le dispositif d’aide aux transporteurs. Sur ce point, la position de Ouadie Madih demeure inchangée. «Nous, en tant que fédération, nous n’acceptons pas cela», tranche-t-il, rappelant que cette opposition s’était déjà exprimée dès 2022, lors de la première mise en œuvre du mécanisme de soutien. Pour M. Madih, cette opposition repose sur une lecture claire. «L’effort financier de l’État n’impacte en rien la facture du consommateur», affirme-t-il, soulignant l’écart persistant entre l’objectif affiché – contenir les effets de la hausse – et la réalité observée. Dans le détail, il met en lumière un circuit où interviennent plusieurs niveaux d’acteurs – chauffeurs, détenteurs d’agréments, propriétaires de véhicules – autant d’intermédiaires susceptibles de capter les bénéfices du dispositif. «Ce sont eux qui bénéficient de cette subvention», relève-t-il, sans qu’elle ne se traduise réellement par une baisse pour l’usager.

À cela s’ajoute une autre limite, plus structurelle. Une partie du transport, notamment celui assuré par de petits véhicules intervenant dans l’acheminement des fruits et légumes, reste en dehors du périmètre de ces aides. «Ces gens-là vont faire le gazole plus cher et le répercuter directement sur le consommateur», observe-t-il. Au final, le mécanisme, loin d’amortir le choc, en laisse intacte la charge – se contentant, selon lui, d’en déplacer le poids vers le consommateur, sans en corriger les effets.

Une inflation au-delà des seuls coûts du carburant

Outre les hausse à la pompe, le renchérissement du pétrole induit des effets indirects inévitables. Ouadie Madih rappelle à ce titre que «le gazole n’est pas seulement un produit pour circuler, c’est une matière première», soulignant ainsi son rôle transversal dans l’ensemble de la chaîne économique. Il met alors en évidence un écart qu’il juge significatif. «Le transport peut augmenter de quelques centimes, mais la tomate augmente de quelques dirhams», déplore-t-il, pointant une disproportion entre l’évolution des coûts et celle des prix à la consommation. Ce décalage, selon lui, ne saurait s’expliquer par les seuls mécanismes économiques. Il renvoie, plus largement, à l’intervention d’intermédiaires et à des pratiques spéculatives qui viennent amplifier la hausse. À cet égard, il évoque des précédents, rappelant les circuits de stockage informels déjà observés lors des épisodes de tension passés.

Le précédent de 2022 toujours présent

L’expérience de 2022 demeure, à ses yeux, très instructive à cet égard. M. Madih rappelle que la décrue des prix des carburants n’avait pas entraîné de baisse équivalente des produits à la consommation. «On est passé de 15 dirhams à 10,50 dirhams, mais les produits n’ont pas baissé», souligne-t-il, mettant en évidence une dissociation durable entre l’évolution des coûts et celle des prix. À l’appui de cette lecture, il évoque le cas de la viande rouge, maintenue «entre 120 et 150 dirhams», comme illustration d’un niveau de prix resté élevé malgré l’accalmie sur le front énergétique. Au nom de la même logique, M. Madih prédit un scénario similaire. «On va vivre la même histoire de 2022», prévient-il, laissant entrevoir la répétition d’un schéma où les hausses se répercutent rapidement, tandis que les baisses, elles, n’opèrent que partiellement et souvent de façon non significative.

Libéralisation et soupçons d’entente

La question du fonctionnement du marché revient alors au cœur de l’analyse, dans un contexte marqué par la libéralisation intervenue en 2015, qui laisse aux opérateurs la pleine maîtrise de la fixation des prix. Ouadie Madih en souligne certaines manifestations qu’il juge préoccupantes. «Quand tout le monde décide d’augmenter à 0 heure, c’est une entente flagrante», avance-t-il, mettant en relief la simultanéité des ajustements tarifaires.

Dans le même esprit, il relève la faiblesse des écarts observés entre distributeurs, souvent limités à quelques centimes, ce qui, selon lui, atténue sensiblement les effets attendus du jeu concurrentiel. Pour lui, cela est d’autant plus condamnable que dans certaines stations, on a refusé de servir les clients avant l’entrée en vigueur des nouveaux tarifs. Il évoque des signalements émanant de consommateurs allant dans ce sens. «Refuser de vendre est interdit», rappelle-t-il, laissant apparaître, en filigrane, les limites des dispositifs de contrôle sur le terrain.

Partant de constant, Ouadie Madih rappelle que l’arsenal juridique existant prévoit des mécanismes pour amortir le choc. Il souligne que la législation, notamment à travers la loi sur la concurrence, prévoit la possibilité d’un encadrement temporaire des prix lorsque la situation l’exige. Pour étayer son propos, il se réfère à un précédent précis. Lors de la crise de Covid-19, les prix des masques avaient été fixés, passant, selon lui, de niveaux élevés à environ «1,50 dirham». Suivant cette logique, l’invité estime que la question ne réside pas dans l’absence de cadre, mais dans son activation. Les mécanismes existent ; ils ne sont pas mobilisés dans le contexte actuel, déplore-t-il.

Fiscalité, une piste à explorer

Autre intervention envisageable dans un tel contexte, le levier fiscal. Ouadie Madih plaide, à ce titre, pour une révision temporaire des prélèvements appliqués aux carburants : «Il faudrait une révision temporaire de la fiscalité des carburants», affirme-t-il. Encore faut-il en préciser les mécanismes. La TVA, de nature proportionnelle, évolue mécaniquement avec les prix, tandis que la TIC représente, selon ses termes, «entre 2 et 3 dirhams» par litre.

Dès lors, il serait bienvenu que l’État vienne en aide au citoyen qui doit «sentir sa contribution» à l’effort global. Autrement dit, il s’agit d’introduire un partage de la charge, afin d’en atténuer la répercussion directe sur le consommateur. D’autant que le marché reste dépendant des fluctuations des cours. Le prix du pétrole peut grimper encore plus, compte tenu de l’instabilité géopolitique au Moyen-Orient. C’est pourquoi, M. Madif appelle à s’y préparer, tout en soulignant l’impact budgétaire pour les ménages, estimé par l’animateur entre 300 et 500 dirhams mensuels supplémentaires. Car selon lui, l’hypothèse d’une nouvelle hausse s’inscrit ainsi dans une dynamique d’incertitude, où les variations des cours continuent de se répercuter, sans visibilité réelle à court terme.
Entre adaptation et limites structurelles
Dans ce contexte tendu, le consommateur doit lui aussi faire preuve de modération. La cherté de la vie est certes inévitable, mais un comportement plus sensé fait parfois la différence. Ouadie Madih déplore à ce titre un niveau de gaspillage qu’il juge préoccupant, estimé à «113 kg par personne», contre 93 kg auparavant, renvoyant ainsi aux données du Conseil économique, social et environnemental (CESE). «On achète plus que ce que nous consommons», constate-t-il, appelant, dans le même mouvement, à «acheter juste». Mais cette invitation à une consommation plus mesurée reste discutable tout de même, sachant que de nombreux ménages évoluent déjà sous contrainte, avec des marges de manœuvre extrêmement réduites.

Dès lors, la question de l’adaptation se pose. Réduction de l’usage de la voiture, recours accru au transport en commun, transition vers d’autres sources d’énergie : autant de pistes évoquées, qui traduisent la nécessité d’ajustements progressifs. Cela permettra certes de faire quelques économies, mais il n’annulera pas l’effet de la hausse des prix. Car, selon lui, d’une manière ou d’une autre, «l’augmentation des prix des carburants va impacter le pouvoir d’achat du consommateur», le maillon faible d’un système qui, paradoxalement, ne protège pas les moins forts.
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