Pour la première fois depuis plusieurs années, l'ensemble de la filière céréalière se retrouve autour d'une même table : ministres, représentants professionnels, dirigeants bancaires, chercheurs et agriculteurs. La Confédération marocaine de l'agriculture et du développement rural (Comader) a voulu faire de cette rencontre un moment de diagnostic partagé et de mobilisation collective, sous le thème «Filière céréalière au Maroc : quels leviers pour renforcer la production nationale et contribuer à la souveraineté alimentaire ?» Le cadre est clair. Comme l'a rappelé le ministre de l’Agriculture, de la pêche maritime, du développement rural et des eaux et forêts, Ahmed El Bouari, en ouvrant les travaux, les Hautes Orientations Royales font de la sécurité alimentaire une priorité stratégique nationale.
Dans ce sillage, la stratégie Génération Green 2020-2030 a tracé une vision qui se voulait structurante : améliorer la productivité, valoriser les produits, renforcer la résilience de l'agriculture marocaine face aux chocs climatiques et aux fluctuations des marchés. «L'enjeu majeur consiste à bâtir une filière céréalière plus flexible et compétitive, capable de garantir la durabilité de la production et d'améliorer la rentabilité pour l'agriculteur, tout en préservant l'équilibre du marché et en renforçant la sécurité alimentaire nationale», a affirmé le ministre. Une ambition que le président de la Comader, Rachid Benali, a traduite en termes concrets : construire un modèle intégré et durable, consolider le stock stratégique national et garantir un approvisionnement stable pour les citoyens.
Le financement, colonne vertébrale de la filière
Mohamed Fikrat, président du directoire du Crédit Agricole du Maroc, a dressé un tableau de l'effort financier déployé en faveur du secteur. Les encours de crédit atteignent 34 milliards de dirhams pour le seul secteur agricole, auxquels s'ajoutent 14 milliards consacrés aux industries agroalimentaires, soit un total de 48 milliards de dirhams. La filière céréalière absorbe à elle seule 87% du portefeuille agricole de la banque, un signe de l'importance stratégique que lui accorde la première institution financière dédiée au monde rural. Le Crédit Agricole intervient sur l'ensemble de la chaîne : financement des intrants, de la mécanisation, du stockage et des opérations de transformation. Des crédits saisonniers sont proposés avec des conditions adaptées à chaque zone géographique et à chaque profil d'exploitant, du Gharb au Souss, en passant par la Chaouia et Doukkala. Pour les agrégateurs travaillant en contrat avec la Société nationale de commercialisation des semences (Sonacos), des avantages spécifiques ont été mis en place afin de fluidifier la collecte et renforcer les liens entre production et commercialisation.
L'assurance agricole a également été au cœur des discussions. Lancé en 2011, régulièrement amélioré et ayant connu au moins quatre révisions majeures depuis sa création, le produit d'assurance multirisques climatiques pour céréales et légumineuses représente une innovation que peu de pays africains ont pu déployer à cette échelle. La succession des épisodes de sécheresse depuis 2019 a certes mis le dispositif sous tension, mais les acteurs du secteur voient dans ces difficultés une raison de renforcer le système plutôt que de le remettre en cause. L'élargissement de la couverture à l'ensemble des zones agro-écologiques et l'amélioration de l'attractivité du produit auprès des petits agriculteurs figurent parmi les priorités identifiées.
La souveraineté semencière, chantier prioritaire
Au cœur des débats, la question des semences a occupé une place centrale. Un représentant de la recherche agronomique nationale a présenté les objectifs fixés à l'horizon 2030 dans le cadre de Génération Green : porter à 40% la part des semences certifiées utilisées dans la filière céréalière, et à 50% la part issue de variétés d'origine nationale. Des cibles qui traduisent une volonté clairement affichée de réduire la dépendance aux intrants étrangers et de consolider ce que plusieurs intervenants ont qualifié de «premier maillon de la souveraineté alimentaire». Pour y parvenir, des partenariats ont été engagés avec l'ONSA et la Sonacos, dans l'objectif d'accélérer les cycles de multiplication semencière.
Une avancée technique a notamment été saluée : la possibilité de passer directement de la génération G1 à la G3 et G4, sans traverser toutes les étapes intermédiaires. «Cela nous permet de gagner une année sur les délais de mise à disposition des nouvelles variétés», a expliqué l'intervenant. Cinq nouveaux sites d'expérimentation ont par ailleurs été créés pour couvrir l'ensemble des zones agroécologiques du pays, une mesure qui garantit que les variétés testées correspondent aux réalités de tous les terroirs marocains, et non aux seules conditions optimales. La culture hors saison, permettant de doubler théoriquement les cycles de production semencière, a également été avancée comme levier d'accélération. Des voix ont toutefois rappelé que l'effort restait à amplifier : une part significative des semences utilisées dans le Royaume provient encore de technologies développées à l'étranger. Loin d'être un constat d'échec, ce diagnostic a été présenté comme une feuille de route et un appel à mieux soutenir la recherche agronomique nationale et à valoriser davantage l'expertise marocaine existante.
Réduire les pertes, valoriser la production
L'un des signaux d'alarme les plus marquants de la conférence a été la mise en lumière des pertes post-récolte. Selon des estimations citées lors des débats, entre 20 et 40% de la production céréalière se perdrait entre la récolte et la consommation finale, soit potentiellement 20 millions de quintaux par an, sur une consommation nationale approchant les 100 millions. Un gisement de valeur considérable, dont la récupération partielle représenterait un gain équivalent à plusieurs bonnes campagnes agricoles. Ce constat a orienté une partie des discussions vers la nécessité de moderniser les infrastructures de collecte, de stockage et de logistique. Plusieurs intervenants ont plaidé pour une meilleure intégration entre producteurs, négociants et minotiers, afin que la valeur créée le long de la chaîne bénéficie davantage à l'amont agricole.
C'est dans cet esprit que s'inscrit l'accord de modération signé en marge de la conférence, moment fort de la journée, entre Omar Yacoubi, président de la Fédération nationale des négociants en céréales et légumineuses, Mohamed Fikrat, pour le Crédit Agricole du Maroc, et Moulay Abdelkader Alaoui, président de la Fédération nationale de la minoterie. Cet accord, relatif à la collecte et à la commercialisation de la production nationale de blé tendre, traduit la volonté commune des pouvoirs publics et des professionnels d'améliorer l'organisation du marché et de garantir une valorisation plus équitable du travail des producteurs. La conférence s'est par ailleurs clôturée par la lecture d'un message de fidélité et de loyalisme adressé à Sa Majesté le Roi Mohammed VI, réaffirmant l'engagement collectif des acteurs du secteur à accompagner les orientations stratégiques du Royaume en matière de souveraineté alimentaire et de développement rural. Il reste du chemin, certes, mais ce 2 avril à Salé, c'est une filière qui a choisi de regarder ses défis en face et de s'organiser pour les surmonter.
