Une candidature adossée à des responsabilités déjà exercées
L’un des arguments les plus tangibles du dossier marocain se trouve aujourd’hui à quelques couloirs seulement de la salle du Conseil de sécurité. Depuis janvier, le Maroc préside la Commission de consolidation de la paix, organe intergouvernemental chargé de rapprocher les dimensions politique, sécuritaire et économique des sorties de crise. La Commission conseille notamment le Conseil de sécurité et l’Assemblée générale et peut réunir États, organisations régionales, institutions financières et acteurs du développement autour des pays fragilisés par les conflits.
Cette présidence a placé la diplomatie marocaine au centre de plusieurs séquences onusiennes en 2026. En juin, Omar Hilale, ambassadeur représentant permanent du Maroc auprès de l’ONU, a présidé la session marquant les vingt ans de l’architecture onusienne de consolidation de la paix, en présence du Secrétaire général, António Guterres. À l’occasion de la 81e session de l’Assemblée générale de l’ONU, Nasser Bourita a lui-même présidé à New York une réunion ministérielle de la Commission consacrée au renforcement des institutions nationales dans les processus de paix. La Vice-Secrétaire générale de l’ONU, Amina Mohammed, y a remercié le ministre pour son initiative et salué le leadership du Maroc à la tête de la Commission.
Dans le même cadre, le ministre marocain s’est entretenu avec le président de la 81e Assemblée générale. Selon le compte rendu officiel des Nations unies, leurs échanges ont porté sur le renforcement du multilatéralisme, la consolidation de la paix, les opérations de maintien de la paix et la réforme de l’ONU. À cette présence institutionnelle s’ajoute une expérience de terrain ancienne. Le Maroc participe aux opérations de maintien de la paix depuis 1960. L’ONU recense plus de 1.300 Marocains servant dans ces missions et rappelle que 65 Casques bleus marocains ont perdu la vie sous le drapeau des Nations unies.
2012 : quand le Maroc présidait le Conseil
S'il était élu, le Royaume ne découvrirait pas la mécanique du Conseil. Il y a déjà siégé à trois reprises : en 1963-1964, en 1992-1993 et en 2012-2013. Son dernier mandat offre un précédent éclairant. En décembre 2012, le Maroc assurait la présidence tournante du Conseil. En un mois, celui-ci avait tenu 34 réunions et adopté 18 résultats formels – sept résolutions, quatre déclarations présidentielles, six déclarations à la presse et un élément à la presse. Surtout, Rabat avait pris l’initiative d’un débat de haut niveau sur le Sahel et d’un débat sur la consolidation de la paix après les conflits. Quatorze ans plus tard, ces dossiers restent au premier plan. Le Sahel continue de concentrer des défis sécuritaires majeurs, tandis que la question du financement et de l’avenir des opérations de paix en Afrique occupe une part croissante des discussions onusiennes.
Un siège sans veto, mais pas sans influence
Reste la question centrale : que peut réellement peser un membre élu face aux cinq permanents (P5) ? «Les membres élus sont nécessaires pour adopter une résolution», rappelle au «Matin» Malte Brosig, professeur de relations internationales et directeur du département des Relations internationales de l’Université du Witwatersrand, en Afrique du Sud. Neuf voix sont nécessaires pour faire adopter un texte : les P5 ne peuvent donc pas décider seuls. Selon le chercheur, les membres élus participent également de plus en plus à la co-rédaction de résolutions, peuvent profiter de leur mois de présidence pour avancer certaines priorités et disposent de formats comme les réunions Arria pour élargir l’agenda du Conseil. Pour le Maroc, une autre marge d’action pourrait passer par la coordination des trois représentants africains, les «A3». Brosig souligne qu’une position africaine commune possède un poids politique particulier sur les dossiers concernant le continent : l’ignorer peut créer un coût de légitimité pour les auteurs d’une résolution. Le chercheur identifie d’ailleurs le Sahel et l’avenir des opérations de maintien de la paix en Afrique parmi les terrains sur lesquels un éventuel mandat marocain pourrait légitimement investir son expertise.
Dans un échange avec «Le Matin», Thomas G. Weiss, professeur émérite de science politique au Graduate Center de la City University of New York et spécialiste reconnu des Nations unies, souligne que le poids structurel des P5 demeure considérable et que les rapports de puissance ont suffisamment changé depuis 2012-2013 pour que l’expérience du précédent mandat ne puisse être simplement reproduite. C’est précisément là que se jouera, au-delà de l’élection, la valeur d’un éventuel quatrième mandat marocain.
Entretien avec le professeur à l’Université Ibn Tofaïl et directeur du Centre international de sécurité, de migrations et du développement
Abderrazzak Kabbouri : «Le Maroc ambitionne de renforcer sa contribution à la gouvernance internationale de la paix et de la sécurité»
Le Matin : Que révèle cette candidature du positionnement international du Maroc ?
Abderrazzak Kabbouri : Cette candidature dépasse sa seule dimension électorale. Elle traduit l’ambition du Maroc de renforcer sa contribution à la gouvernance internationale de la paix et de la sécurité. Elle s’inscrit dans la continuité d’une diplomatie qui cherche à articuler souveraineté, stabilité et coopération internationale. La présidence marocaine de la Commission de consolidation de la paix des Nations unies en 2026 en constitue une illustration concrète.
Dans un système international marqué par la fragmentation des intérêts et la multiplication des crises, le Maroc cherche également à se positionner comme un acteur de convergence, capable de contribuer au dialogue, à la médiation et à la recherche de compromis. Cette candidature comporte enfin une dimension africaine importante. Le Royaume appartient à un continent confronté à des défis majeurs en matière de sécurité, de terrorisme, de développement et de gouvernance. Il a d’ailleurs déjà exercé ses trois précédents mandats au Conseil de sécurité – 1963-1964, 1992-1993 et 2012-2013 – au titre du groupe africain.
Quels sont, selon vous, les principaux atouts du Maroc ?
Le premier est son expérience. Trois mandats au Conseil ont permis au Royaume d’acquérir une connaissance concrète de ses mécanismes, de ses négociations et des contraintes propres à la recherche de compromis sur les questions de paix et de sécurité. Cette expérience institutionnelle est complétée par un engagement ancien sur le terrain. Le Maroc participe aux opérations de maintien de la paix de l’ONU depuis 1960. Sa diplomatie dispose ainsi d’une expérience opérationnelle qui va au-delà des seules positions politiques. Il faut aussi souligner la profondeur africaine de son action. Le Maroc défend une vision de la sécurité étroitement liée au développement. L’initiative destinée à faciliter l’accès des pays du Sahel à l’Atlantique illustre cette approche : infrastructures, connectivité et ouverture économique sont également envisagées comme des facteurs de stabilisation.
Enfin, la diversification des partenariats du Royaume constitue un atout dans un environnement international fragmenté. Maintenir des canaux avec des partenaires différents peut favoriser les convergences et faciliter la recherche de compromis. La présidence de la Commission de consolidation de la paix est également significative, puisqu’elle place le Maroc à l’intersection de la prévention des conflits, de la gouvernance, du développement et de la stabilité.
Quelle marge d’action réelle possède un membre non permanent face aux cinq membres permanents ?
Il faut éviter de réduire le Conseil à une opposition entre membres permanents puissants et membres élus dépourvus d’influence. Un élu n’a pas de droit de veto, mais il participe pleinement à la construction des décisions. Pour adopter une résolution, neuf voix sont nécessaires. Les membres non permanents participent donc directement à la constitution des majorités. Leur influence se joue surtout en amont du vote : rédaction et amendement des projets de résolution, consultations, négociations informelles et recherche de formulations susceptibles de rassembler suffisamment de soutiens.
Lorsqu’il existe de fortes divergences entre grandes puissances, un membre élu peut également jouer un rôle de passerelle : identifier les points de convergence, reformuler des propositions et préserver un espace de dialogue. Cette influence est loin d’être théorique. Les décisions du Conseil portent notamment sur les sanctions, les opérations de maintien de la paix ou encore la protection des populations. La capacité à agir sur le contenu d’un texte peut donc avoir des conséquences très concrètes.
Quelles pourraient être les priorités d’un mandat marocain en 2028-2029 ?
La première serait, à mon sens, de faire de cette présence un espace d’écoute, de médiation et de pragmatisme dans un contexte international de plus en plus fragmenté. L’Afrique et le Sahel devraient naturellement occuper une place importante. Le Maroc peut porter une approche intégrée reliant sécurité, développement économique, renforcement des institutions et création d’opportunités. Sur le terrorisme et les groupes armés, cela implique également de s’attaquer aux circuits de financement, au trafic d’armes et aux soutiens logistiques qui entretiennent les conflits.
La question palestinienne restera également centrale. Le Maroc défend de longue date une paix juste et durable fondée sur la solution à deux États, ainsi que la protection des populations civiles et la préservation du statut juridique et historique des Lieux saints, dans le cadre du rôle de S.M. le Roi Mohammed VI en tant que Président du Comité Al-Qods. Un autre chantier important concerne la consolidation de la paix. Prévenir le retour de la violence suppose de reconstruire des institutions nationales légitimes et résilientes, capables d’assurer durablement la stabilité.
Enfin, le Conseil devra davantage intégrer les nouveaux facteurs d’instabilité : changement climatique, raréfaction de l’eau et insécurité alimentaire. Dans plusieurs régions fragiles, ces phénomènes agissent déjà comme des accélérateurs de tensions. L’enjeu pour le Maroc serait ainsi de transformer un éventuel siège en instrument de dialogue, de prévention des crises et de construction de solutions durables.
