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Mercredi 15 Juillet 2026
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Diplomatie énergétique : le Maroc accélère son développement stratégique

Interconnexions électriques, hydrogène vert, corridors gaziers, gouvernance des normes... Dans un ouvrage collectif publié par la Fondation Konrad-Adenauer, huit chercheurs marocains dressent le portrait d'un Royaume qui a progressivement fait de l'énergie un instrument de politique étrangère. Le rapport salue la stratégie engagée par le Maroc pour s'imposer comme carrefour énergétique entre l'Europe, l'Afrique et l'Atlantique, tout en estimant que la prochaine étape sera de transformer cette avance industrielle en influence réglementaire et diplomatique.

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Le Maroc s'est «progressivement affirmé comme un acteur crédible et ambitieux de la transition énergétique», écrit Samir Rachidi, directeur général de l'Institut de recherche en énergie solaire et énergies (IRESEN), en ouverture d'un ouvrage collectif de 146 pages consacré à La diplomatie énergétique marocaine dans l'espace euro-méditerranéen et atlantique. Publié en mai et vient d’être rendu public par la Konrad-Adenauer-Stiftung sous la direction de Steven Höfner, représentant-résident de la fondation, et du docteur en droit des énergies Rabii El Bacha, le volume réunit huit contributeurs marocains, juristes et chercheurs, qui croisent droit, géopolitique et ingénierie pour raconter comment l'énergie est devenue, en une décennie, un instrument de politique étrangère à part entière. «L'énergie ne relève plus seulement de l'économie», résume la préface, elle «devient un instrument de positionnement stratégique».
Le point de départ est connu : dès le sommet Maroc-Union européenne de 2014, Sa majesté le Roi Mohammed VI plaidait pour une politique énergétique euro-méditerranéenne «maîtrisée, sûre et durable». Ce que l'ouvrage documente, chiffres à l'appui, c'est la manière dont cette Orientation Royale s'est traduite en infrastructures concrètes, et la difficulté croissante à faire reconnaître ces efforts dans un cadre européen de plus en plus normatif. Le Royaume, selon M. Rachidi, ne se contente plus de produire de l'énergie : il devient «une plateforme d'intégration énergétique, au service d'une coopération régionale renforcée».

Câbles, gazoducs et ports : la mer comme levier diplomatique

Le Maroc reste le premier pays africain physiquement interconnecté au réseau électrique européen, une antériorité qui remonte à la première liaison Maroc-Espagne mise en service en 1997 entre Fardioua et Tarifa, d'une capacité de 700 MW. La documentation technique de l'espagnol Red Electrica, citée dans l'ouvrage, décrit cette liaison comme une «pierre angulaire» de la coopération euro-méditerranéenne. Un deuxième circuit a doublé la capacité totale à 1.400 MW pour un budget de 115 millions d'euros, financé à parts égales par REE et l'ONEE, une infrastructure qui, note le chercheur Amine Lehna, «institue une co-propriété fonctionnelle et donc une codépendance» entre les deux rives. Une troisième interconnexion, à l'étude depuis 2019, vise une mise en service que l'ouvrage qualifie de «non confirmée» à ce stade.

C'est toutefois le projet Sila Atlantik qui incarne la nouvelle ambition. Officialisé le 9 février 2026 par le développeur Xlinks et soutenu par Berlin, il prévoit d'acheminer 3,6 GW d'électricité renouvelable vers l'Allemagne via deux câbles sous-marins de 4.800 kilomètres, adossés à 15 GW de capacité solaire et éolienne installée au Maroc. Coût annoncé : entre 30 et 40 milliards d'euros, pour environ 5 % de la consommation électrique allemande. Ce projet succède, précise l'ouvrage, à l'interconnexion Maroc-Royaume-Uni abandonnée après le refus de Londres en juin 2025, illustrant selon les auteurs «la vulnérabilité des projets transfrontaliers devant la volatilité des mécanismes de soutien européens» plutôt qu'une fragilité marocaine.

Sur la façade atlantique, le corridor gazier Nigeria-Maroc progresse par «couches» institutionnelles, entre comités de pilotage et signatures de mémorandums d'entente, avec un financement de 20 milliards de dollars en cours de bouclage et une première livraison espérée pour 2029-2030. Les infrastructures portuaires accompagnent ce mouvement : Nador West Med, dont l'ouverture opérationnelle est envisagée au quatrième trimestre 2026, doit intégrer un terminal GNL, un réseau de gazoducs vers Nador, Kénitra et Mohammedia, ainsi qu'une centrale à cycle combiné gaz de 1.200 MW. Le port en eau profonde de Dakhla Atlantique, avec un tirant d'eau annoncé de 23 mètres, doit suivre en 2028. Un communiqué officiel du 30 janvier a certes différé l'ouverture des offres pour le volet gazier de Nador West Med, une décision que les auteurs replacent dans une «logique de réévaluation technique» plutôt que dans un recul du chantier. Mise bout à bout, cette architecture forme, selon l'ouvrage, «trois niveaux» : câbles, corridors, ports, qui transforment «la position géographique avantageuse du Maroc en puissance d'interface énergétique et logistique».

Reste une anomalie que l'ouvrage relève sans détour : malgré son statut avancé auprès de l'UE, le seul accordé à un pays africain, le Maroc ne bénéficie toujours pas du statut de projet d'intérêt mutuel pour ses interconnexions électriques, contrairement à la Tunisie pour sa liaison avec l'Italie.

L'hydrogène vert, ou l'art de transformer l'ambition en preuve

Le Royaume affiche des fondamentaux solides : une capacité renouvelable installée qui dépassait 45% du parc électrique national début 2025, avec un objectif de 52% à l'horizon 2030. La sélection, le 6 mars 2025, de cinq investisseurs pour six projets d'hydrogène vert dans le cadre de l'Offre Maroc, portant sur un investissement cumulé de 319 milliards de dirhams, illustre cette dynamique. La Fondation RES4Africa calcule même un indice d'exposition au futur mécanisme carbone européen négatif (-0,0030), preuve que les exportations marocaines sont déjà moins carbonées que la moyenne européenne.

Mais l'instabilité normative européenne pèse sur ces arbitrages. Entré dans sa phase définitive le 1er janvier 2026, le Mécanisme d'ajustement carbone aux frontières (CBAM) pourrait coûter aux exportateurs marocains entre 376 et 572 millions d'euros par an dès 2026-2027, concentrés à 95% sur les engrais, avec un surcoût unitaire de 130 à 200 euros par tonne et une perte de compétitivité estimée entre 15 et 25%. Des estimations reprises par la presse marocaine et attribuées à BKGR évoquent un manque à gagner potentiel de six milliards de dirhams sur plus de 10% des exportations. Un policy brief du Norwegian Institute of International Affairs résume l'enjeu en une formule que l'ouvrage reprend à son compte : le CBAM agit comme un «examen de passage industriel», qui pousse le Maroc «à passer d'une stratégie d'image à une stratégie de preuve».

Pour les PME, qui représentent environ 90% du tissu industriel marocain, l'équation est particulièrement sensible : peu d'entre elles disposent des moyens techniques nécessaires pour répondre aux obligations de mesure et de vérification des émissions. C'est précisément le chantier qu'entend combler le programme «Énergie verte» du Partenariat vert UE-Maroc, doté de 50 millions d'euros, en appuyant la modernisation de l'ANRE et le déploiement d'instruments de traçabilité pour le secteur privé. La Banque européenne d'investissement a de son côté signé en 2025 un niveau record de 740 millions d'euros de financements au Maroc, dont 170 millions dédiés à la modernisation du réseau électrique, tandis que le plan REPowerEU prévoit d'importer 10 millions de tonnes d'hydrogène renouvelable d'ici 2030 une dépendance européenne que l'ouvrage qualifie d'«interdépendance réelle».

De la diplomatie de l'ambition à la diplomatie de la démonstration

L'ouvrage ne cède pourtant pas à l'autosatisfaction. «Le Maroc ne manque ni de projets ni de récits publics», observent les auteurs, qui rappellent que l'Agence internationale de l'énergie ne recensait, à l'échelle mondiale, que 7% des projets hydrogène respectant leur calendrier initial, et que l'Afrique n'a capté qu'environ 13 millions de dollars sur les 8 milliards investis dans l'hydrogène propre en 2024. Le constat est sans détour : «La prochaine frontière n'est plus la promesse mais la démonstration réglementaire». C'est le sens de l'appel lancé par Rabii El Bacha lui-même dans le corps de l'ouvrage : l'enjeu n'est plus seulement de planifier des projets, mais de les rendre juridiquement compatibles avec les standards européens, «sous peine de produire des molécules qui ne seraient pas valorisables sur les marchés-cibles».

Cette asymétrie normative, que la littérature académique qualifie de «Brussels Effect», place le Maroc dans une position singulière : celle d'un partenaire avancé qui doit composer avec des règles qu'il n'a pas contribué à écrire, au risque, avertissent certains travaux cités dans l'ouvrage, d'une perception de «protectionnisme vert» si l'Union n'accompagne pas ses exigences d'un effort de coopération réel. La diplomatie bleue, concluent les auteurs, «rejoint la diplomatie normative» : la maîtrise des infrastructures ne suffit plus, il faut désormais être présent dans les enceintes où s'écrivent les règles. Transformer les lettres d'intention en décisions finales d'investissement, et les contrats préliminaires en flux commerciaux certifiés : c'est, selon l'ouvrage, le chantier qui définira la prochaine décennie de la diplomatie énergétique marocaine.
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