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Lundi 21 Septembre 2026
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Elections 2026 : passer de la facilitation de la participation des MRE à l’institutionnalisation de leur représentation

Malgré les avancées introduites cette année, l’exercice du droit de vote depuis l’étranger demeure limité. À deux jours du scrutin, le Dr Yassine El Yattioui analyse les contraintes qui persistent et les voies d’une représentation politique effective des Marocains du monde. Il explique pourquoi il est primordial de passer «d’une logique consistant à faciliter ponctuellement leur participation à une logique visant à institutionnaliser durablement leur représentation».

Alors que les Marocains s’apprêtent à élire, dans deux jours, les membres de la Chambre des représentants, la participation politique de la diaspora demeure une question entière. Depuis 2011, l’article 17 de la Constitution leur reconnaît les droits de pleine citoyenneté, y compris ceux d’être électeurs et éligibles, et prévoit l’exercice effectif de ces droits à partir de leurs pays de résidence. Quinze ans plus tard, leur mise en œuvre reste pourtant limitée : pas de vote direct dans les consulats, pas de circonscriptions électorales de l’étranger et pas de représentation parlementaire propre à une communauté qui compte aujourd’hui plusieurs millions de personnes.

Cette situation nourrit un paradoxe de plus en plus difficile à éluder. Les MRE sont régulièrement présentés comme une force économique, un vivier de compétences et un relais du rayonnement du Royaume à l’international. Leur contribution ne se résume d’ailleurs plus aux transferts financiers ou aux retours estivaux. Constituée désormais de plusieurs générations, la diaspora marocaine entretient avec le pays des liens familiaux, culturels, professionnels et affectifs qui prennent des formes de plus en plus diverses. Mais cette place reconnue dans le développement national ne trouve pas encore sa pleine traduction sur le terrain de la représentation politique.



La réforme électorale de 2026 a certes introduit certaines avancées. Elle a simplifié le recours à la procuration, qui peut désormais être établie par voie électronique, et renforcé les incitations financières accordées aux partis présentant des candidats MRE. Mais ces mesures suffisent-elles à combler le décalage entre la reconnaissance constitutionnelle et la réalité politique ? Pour le Dr Yassine El Yattioui, professeur invité à l’ILERI Nice et secrétaire général de NejMaroc, Centre marocain de recherche sur la globalisation, la modernisation des procédures ne règle qu’une partie du problème. Elle laisse entière la question de l’autonomie de l’électeur établi à l’étranger, de la représentativité des candidats issus de la diaspora et de la place accordée aux nouvelles générations, souvent nées et socialisées politiquement dans leur pays de résidence.

Dans cet entretien, il analyse les limites du dispositif actuel, interroge le rôle des partis politiques et examine les différentes pistes susceptibles de rendre cette participation plus effective, du vote consulaire à la création de circonscriptions de l’étranger. Au-delà du scrutin du 23 septembre, il met surtout en lumière un enjeu de long terme : la capacité du Maroc à transformer l’attachement durable de ses ressortissants à leur pays en une citoyenneté politique pleinement vécue et en une représentation à la mesure des mutations de sa diaspora.

Dr Yassine El Yattioui, professeur à l’Institut libre d’étude des relations internationales de Nice : «L’enjeu est de rapprocher l’urne du citoyen, et non le citoyen de la procuration»

Le Matin : En tant qu’expert mais aussi Marocain résidant à l’étranger, comment percevez-vous le décalage entre les droits électoraux reconnus aux MRE par l’article 17 de la Constitution et les possibilités qui leur sont offertes pour les exercer depuis leur pays de résidence ?

Elections 2026 : passer de la facilitation de la participation des MRE à l’institutionnalisation de leur représentation



Dr Yassine El Yattioui : Le décalage entre les droits politiques constitutionnellement reconnus aux Marocains résidant à l’étranger et les conditions concrètes de leur exercice me paraît effectivement profond. L’article 17 de la Constitution de 2011 est pourtant dépourvu d’ambiguïté sur le principe : les MRE «jouissent des droits de pleine citoyenneté», y compris les droits d’être électeurs et éligibles, et le constituant prévoit expressément l’exercice effectif du droit de vote et de candidature «à partir des pays de résidence». Toute la question réside donc dans la traduction institutionnelle de cette citoyenneté transnationale.

Or, sociologiquement, les Marocains du monde ne constituent ni une population marginale, ni un groupe homogène. Le Conseil économique, social et environnemental (CESE) estime qu’ils représentent près de 15% de la population du Maroc et souligne simultanément l’importance de leur contribution économique et sociale. Les données de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) montrent par ailleurs l’ampleur de leur implantation européenne : en 2020, la France et l’Espagne accueillaient à elles seules environ 60% des émigrés marocains établis dans les pays de l’OCDE, avec approximativement 1,02 million de personnes nées au Maroc en France et 940.000 en Espagne, auxquelles s’ajoutaient environ 450.000 en Italie, 230.000 en Belgique, 175.000 aux Pays-Bas et 130.000 en Allemagne. Les données plus récentes de l’OCDE indiquent, par exemple, 244.300 personnes nées au Maroc en Belgique en 2024, où le Maroc constitue le premier pays de naissance parmi la population née à l’étranger.

Le CESE souligne d’ailleurs que les Marocains du monde comptent désormais deux, trois (comme ma famille), voire quatre générations et que 27,4% des émigrés marocains possèdent une double nationalité. Près des deux tiers des jeunes Marocains d’Europe auraient la nationalité de leur pays de résidence. Cette transformation sociologique rend à mes yeux insuffisante une conception des MRE comme simple prolongement démographique du territoire national.

Un Franco-Marocain de troisième génération, un travailleur installé en Espagne, un entrepreneur en Belgique, un universitaire au Canada ou un cadre expatrié dans le Golfe ne rencontrent ni les mêmes contraintes ni nécessairement les mêmes attentes vis-à-vis du Maroc. À titre personnel, en tant que Marocain établi à l’étranger mais aussi chercheur travaillant sur les dynamiques politiques marocaines, je constate précisément cette pluralisation des formes d’appartenance : on peut être profondément attaché au Maroc tout en étant socialisé politiquement dans un autre espace national. Les données du CESE sont révélatrices : lors de sa consultation de 2022 auprès de 4.651 MRE répartis dans 53 pays, 65,22% qualifiaient leurs liens avec le Maroc de «forts» et 27,72% estimaient qu’ils étaient «à renforcer». Il existe donc moins une disparition du lien qu’un enjeu de transformation de ses modalités politiques.

Dans cette perspective, l’hypothèse de circonscriptions législatives de l’étranger, organisées par grandes zones géographiques et dotées de représentants élus directement par les MRE, mériterait selon moi d’être sérieusement examinée. Elle permettrait de faire entrer au Parlement des problématiques aujourd’hui difficilement territorialisables dans les circonscriptions marocaines : protection consulaire, transmission linguistique et culturelle, mobilité, fiscalité, investissement, retraites, reconnaissance des diplômes, discriminations dans les pays de résidence ou encore relations entre générations issues de l’émigration. Ce serait de passer d’une citoyenneté constitutionnellement reconnue à une représentation politique territorialement adaptée à une population devenue transnationale.

La procuration, désormais établie par voie électronique, vous paraît-elle répondre aux attentes des MRE ou demeure-t-elle une solution insuffisante, notamment au regard du caractère personnel et secret du vote ?

La procuration électronique constitue certes une modernisation procédurale, mais elle me paraît très insuffisante si l’objectif poursuivi est de rendre pleinement effectif le droit politique consacré par l’article 17. Il faut ici distinguer deux choses : numériser une procédure existante et transformer véritablement l’accès au suffrage. Faciliter l’établissement d’une procuration réduit éventuellement certains coûts administratifs. Mais cela ne résout pas la question fondamentale de l’autonomie électorale du citoyen établi à l’étranger.

Le vote constitue, dans la théorie démocratique moderne, un acte personnel, libre et secret. Dès lors que l’électeur doit déléguer matériellement l’exercice de son suffrage à une autre personne, on introduit nécessairement une médiation entre sa volonté politique et l’acte électoral. Cela ne signifie pas que la procuration soit en elle-même antidémocratique, de nombreuses démocraties l’utilisent sous des conditions précises, mais qu’elle devrait être pensée comme un dispositif subsidiaire destiné aux personnes empêchées plutôt que comme le principal instrument permettant à plusieurs millions de citoyens établis hors du territoire d’exercer leurs droits politiques.

La question est d’autant plus importante que la relation des Marocains du monde avec le Royaume ne se résume nullement aux transferts financiers ou aux retours estivaux. La consultation du CESE révèle des liens familiaux et personnels avec le Maroc chez 87,76% des répondants, culturels chez 77,83%, de solidarité et d’engagement chez 65,59%, et professionnels chez 57,22%. Autrement dit, nous sommes face à une population transnationale qui continue de participer à plusieurs dimensions de la société marocaine tout en étant durablement intégrée dans les sociétés de résidence.

L’enjeu devrait donc être de rapprocher matériellement l’urne du citoyen, et non simplement de rapprocher numériquement le citoyen de la procuration. À cet égard, le réseau diplomatique et consulaire marocain pourrait être envisagé comme l’une des infrastructures permettant l’organisation du vote à l’étranger, sous réserve naturellement des accords nécessaires avec les États de résidence, des garanties de neutralité administrative, de contrôle électoral, de secret du scrutin et de sécurisation des opérations. Plusieurs modalités pourraient faire l’objet d’une évaluation comparative : bureaux de vote dans les consulats ou dans des locaux spécialement habilités, vote anticipé, vote postal sécurisé ou, à plus long terme, dispositifs numériques répondant à des exigences particulièrement élevées d’identification et de cybersécurité. Il ne s’agit donc pas de considérer les consulats comme des acteurs politiques, ce qui serait problématique au regard de l’indispensable neutralité de l’administration, mais comme des infrastructures administratives facilitant l’exercice d’un droit politique individuel.

Et il existe enfin un enjeu sociologique majeur : les nouvelles générations issues de l’émigration ont grandi dans des environnements où elles peuvent voter directement dans leur commune, leur circonscription ou leur pays de nationalité. Leur demander, lorsqu’elles souhaitent participer à une élection marocaine, de dépendre principalement d’une procuration risque d’entretenir une distance symbolique avec les institutions marocaines. Or cette distance est précisément ce qu’il faudrait réduire. L’enjeu dépasse donc la technique électorale : il concerne la socialisation politique, le sentiment d’appartenance et l’inclusion institutionnelle des générations futures. Une politique ambitieuse consisterait ainsi à considérer le vote depuis l’étranger non comme une concession logistique accordée à une population expatriée, mais comme la conséquence institutionnelle d’un principe déjà inscrit au sommet de la hiérarchie des normes : celui de la pleine citoyenneté des Marocains résidant à l’étranger.

La réforme de 2026 renforce les incitations financières accordées aux partis qui présentent des candidats MRE. Pensez-vous que cette mesure puisse garantir une représentation réelle de la diaspora ?

Le nouveau dispositif prévoit notamment que le soutien financier correspondant à chaque siège remporté dans une circonscription locale par un jeune ou un MRE atteigne désormais six fois le montant accordé aux autres candidatures, contre cinq fois auparavant. Le discours institutionnel présente explicitement cette mesure comme un instrument destiné à accroître la présence des MRE à la Chambre des représentants. La question essentielle demeure cependant celle du passage d’une incitation financière à une représentation politique substantielle.

Le problème tient notamment à l’architecture du dispositif : le MRE demeure dépendant de la sélection opérée par les organisations partisanes et doit entrer dans une compétition électorale territorialisée au Maroc. Or les législatives de 2026 restent organisées autour de circonscriptions situées sur le territoire national. Le calendrier officiel indique d’ailleurs un scrutin le 23 septembre «sur l’ensemble du territoire national». Il existe donc une forme de paradoxe de représentation : on souhaite favoriser la candidature du citoyen expatrié sans construire véritablement une circonscription politique de l’expatriation. Un Marocain établi à Bruxelles, Montréal ou Madrid peut ainsi être juridiquement identifié comme candidat MRE, mais il doit politiquement conquérir un électorat local au Maroc dont les préoccupations immédiates ne coïncident pas nécessairement avec celles des citoyens marocains établis à l’étranger.

Cette difficulté doit être replacée dans la sociologie du champ politique marocain. Sans réduire l’ensemble des élections marocaines à une logique unique, l’implantation territoriale, les réseaux locaux, les ressources sociales et la capacité de mobilisation personnelle continuent de peser sur la sélection et la performance électorales. Dans certaines configurations locales, la personnalité du candidat, ses réseaux familiaux, professionnels ou associatifs et son ancrage territorial peuvent ainsi concurrencer l’identification idéologique au parti. Cela contribue à expliquer ce que je qualifierais de phénomène de «mercato politique» : à l’approche des échéances électorales, certaines trajectoires individuelles d’un parti vers un autre peuvent brouiller davantage encore la lisibilité idéologique de l’offre politique.

Dans cette configuration, les MRE peuvent être structurellement désavantagés. Ils disposent parfois d’un capital universitaire, professionnel ou international considérable, mais d’un capital électoral local beaucoup plus faible. Surtout, leur socialisation politique peut s’être effectuée dans des démocraties où le militantisme partisan, les primaires internes, la communication politique ou les rapports entre élus et électeurs obéissent à d’autres normes. C’est ici que la notion bourdieusienne d’«habitus» me paraît particulièrement féconde : les dispositions acquises dans les sociétés française, belge, néerlandaise, allemande, espagnole ou canadienne peuvent produire des manières différentes de concevoir l’engagement, le parti, la responsabilité de l’élu ou la compétition électorale. Cette différence ne doit pas être essentialisée, mais elle peut générer des difficultés d’intégration dans le champ politique national. Il y a un risque de marginalisation institutionnelle et partisane : les MRE peuvent apparaître comme des profils politiquement moins immédiatement rentables lorsqu’ils ne possèdent pas les réseaux territoriaux permettant de transformer leur expertise en voix électorales. C’est précisément pourquoi une politique reposant uniquement sur des incitations financières risque de traiter les conséquences plutôt que les causes.

Cette situation contraste d’ailleurs avec la reconnaissance croissante de la diaspora dans d’autres domaines. En 2024, la restructuration annoncée des institutions chargées des Marocains du monde avait explicitement pour objectif de mieux prendre en compte les nouveaux besoins d’une communauté dont le Conseil de la communauté marocaine à l’étranger (CCME) doit refléter les différentes composantes. En 2025, les autorités estimaient la communauté à près de six millions de personnes, tandis que ses transferts avaient atteint 117,7 milliards de dirhams en 2024, soit plus de 7% du PIB. La question devient dès lors politique : comment expliquer qu’une population considérée comme une ressource stratégique pour l’investissement, les compétences, le rayonnement international et le développement puisse rester beaucoup plus difficile à intégrer lorsqu’il s’agit de la production des élites représentatives ? L’enjeu de la réforme devrait donc dépasser la seule bonification financière des candidatures : il s’agit de construire des mécanismes permettant aux MRE d’être non seulement candidats, mais acteurs autonomes et durablement intégrés au champ politique marocain.

Depuis l’étranger, constatez-vous chez les MRE une véritable volonté de participer à la vie politique marocaine ?

Je constate effectivement une volonté d’engagement chez une partie des Marocains du monde, notamment parmi les nouvelles générations diplômées, les entrepreneurs, les universitaires, les cadres, les responsables associatifs et les personnes déjà socialisées politiquement dans leur pays de résidence, tout en étant nuancé.Le premier obstacle me semble être celui de la lisibilité du système partisan. Pour un jeune Franco-Marocain, Belgo-Marocain ou Maroco-Néerlandais socialisé politiquement dans son pays de naissance ou de résidence, entrer dans la politique marocaine suppose de comprendre non seulement les institutions constitutionnelles, mais également les différences entre partis, leurs traditions historiques, leurs réseaux militants et leurs positionnements programmatiques. Or les frontières idéologiques peuvent lui apparaître difficiles à identifier, notamment lorsque les coalitions gouvernementales, les changements d’affiliation de certaines personnalités ou la prépondérance des enjeux territoriaux donnent davantage de visibilité aux acteurs qu’aux doctrines. Le problème n’est donc pas nécessairement une absence d’intérêt politique : il peut s’agir d’un déficit d’intermédiation politique.

À cela s’ajoute une faiblesse fondamentale : l’insuffisance de structures partisanes permanentes et facilement identifiables dans les principaux pays de résidence. Les partis pourraient développer davantage de sections, permanences, écoles de formation politique, universités d’été, consultations programmatiques et plateformes numériques spécifiquement destinées aux Marocains du monde. Il ne suffirait pas d’apparaître quelques mois avant une échéance électorale. Pour produire de l’engagement, un parti doit créer de la socialisation politique dans la durée : expliquer son histoire, ses valeurs, son programme, recruter, former, permettre la contradiction interne et surtout offrir des perspectives d’accès aux responsabilités.

Les évolutions de 2024-2026 montrent d’ailleurs que les autorités elles-mêmes reconnaissent l’existence d’un problème institutionnel plus général. En novembre 2024, la restructuration annoncée du dispositif consacré aux Marocains du monde visait explicitement à éviter le chevauchement des compétences et l’éparpillement des intervenants, tout en adaptant les institutions aux nouveaux besoins de la diaspora. En 2025, la Journée nationale des MRE a été placée sous le thème de la digitalisation comme levier des services de proximité, précisément afin de réduire la distance géographique avec les administrations. En 2026, enfin, le législateur a renforcé les incitations destinées aux candidatures MRE. Il existe donc une dynamique institutionnelle réelle. La question est désormais de savoir si elle produira une intégration politique durable.

C’est pourquoi je qualifierais aujourd’hui l’espace politique marocain destiné aux jeunes MRE non pas d’espace fermé, mais de terrain encore insuffisamment balisé et institutionnellement peu accueillant. C’est regrettable parce que la diaspora ne devrait être pensée ni comme un simple réservoir de devises ni comme une catégorie que l’on sollicite ponctuellement. Les données de 2025 rappellent justement que ses transferts dépassent 117 milliards de dirhams, mais les autorités soulignent parallèlement la nécessité de mobiliser davantage ses compétences, son expertise et son expérience internationale. Cette logique pourrait être étendue au domaine politique. Un jeune Marocain ayant étudié ou travaillé à Paris, Bruxelles, Madrid, Montréal, Amsterdam ou Berlin peut avoir acquis des compétences en administration publique, entrepreneuriat, politiques publiques, gouvernance locale, numérique ou société civile. Cette pluralité des socialisations politiques peut constituer une ressource pour le Maroc. L’enjeu des prochaines années sera précisément de transformer cette richesse sociologique en participation politique effective, en construisant des passerelles durables entre partis, institutions et Marocains du monde.

Parmi les solutions régulièrement évoquées, à savoir le vote dans les consulats, le vote électronique, les circonscriptions de l’étranger ou les sièges réservés, laquelle vous semble la mieux adaptée aux réalités vécues par les MRE et quelles réformes juridiques nécessiterait-elle ?

Parmi les différentes solutions envisagées, les circonscriptions électorales de l’étranger me paraissent constituer la piste la plus structurante à examiner pour répondre à la singularité sociologique et géographique des Marocains du monde. Les circonscriptions de l’étranger toucheraient, elles, à une question plus fondamentale : qui représente politiquement les citoyens marocains établis hors du territoire national, et devant quel électorat ces représentants sont-ils responsables ? Dans ce système, les citoyens non-résidents constituent des circonscriptions propres et élisent des parlementaires chargés de les représenter au niveau national. La France, l’Italie et la Colombie figurent notamment parmi les États utilisant cette formule.

Cette solution me semble particulièrement pertinente pour le Maroc parce qu’elle permettrait de reconnaître politiquement ce que la sociologie des migrations a déjà produit : il n’existe plus une diaspora marocaine, mais des diasporas marocaines. Les trajectoires migratoires, les générations, les catégories socioprofessionnelles et les rapports au pays d’origine diffèrent considérablement selon les espaces d’installation. Les données disponibles montrent d’ailleurs la très forte concentration européenne de l’émigration marocaine : l’enquête du Haut-Commissariat au Plan (HCP) sur la migration internationale estimait que 86,4% des migrants marocains vivaient en Europe, avec des concentrations particulièrement importantes en France, en Espagne et en Italie. À cette géographie européenne s’ajoutent les communautés établies en Amérique du Nord, dans les États du Golfe et dans d’autres régions du monde. En 2026, les autorités marocaines évoquent désormais une communauté de plus de six millions de personnes à travers le monde. Dans un précédent entretien au journal «Le Matin», le 4 mars dernier, j’avais même mis en avant cet aspect : «À titre d’illustration, plusieurs dizaines de milliers de Marocains résident dans les monarchies du Golfe, notamment en Arabie saoudite (environ 50.000 ressortissants) et aux Émirats arabes unis (près de 40.000). En 2023, ces communautés des deux pays ont concentré à elles seules près de 15% des transferts de devises des Marocains résidant à l’étranger (MRE), pour un montant avoisinant 17 milliards de dirhams par an.

À titre comparatif, la diaspora marocaine en Espagne, dix fois plus nombreuse que la diaspora présente à Riyad et à Abou Dhabi, environ 900.000 ressortissants, a généré un volume de transferts estimé à 14 milliards de dirhams annuels. Ces données mettent en évidence une contribution financière proportionnellement plus élevée des Marocains établis dans les États du Golfe, malgré un effectif démographique nettement inférieur à celui de la communauté marocaine en Espagne».

Des circonscriptions extérieures permettraient précisément de territorialiser politiquement cette diversité sans prétendre qu’elle est homogène. On pourrait imaginer, après une étude démographique rigoureuse et dans le respect du principe d’égalité du suffrage, plusieurs grands ensembles électoraux correspondant aux principaux bassins d’implantation. Leur délimitation devrait relever du législateur et reposer sur des critères objectifs : population électorale, dispersion géographique, continuité des communautés et non sur un découpage opportuniste. L’enjeu ne serait donc pas simplement de faire entrer quelques «profils MRE» au Parlement, mais de créer une véritable relation de responsabilité politique : un député élu par les Marocains du monde devrait rendre compte de son mandat aux électeurs marocains du monde qui l’ont élu.

L’intérêt parlementaire serait considérable. Ces élus pourraient introduire dans le travail législatif une connaissance directe de problématiques encore insuffisamment représentées : conventions bilatérales de sécurité sociale, retraites, reconnaissance des qualifications, fiscalité transnationale, mobilité des étudiants, investissement, transmission linguistique et culturelle, protection consulaire, retour au Maroc, difficultés administratives ou encore situation des nouvelles générations possédant plusieurs appartenances nationales. Mais leur rôle ne devrait surtout pas être réduit à une sorte de «commission permanente de la diaspora». Élus de la Nation, ils participeraient également aux débats sur l’éducation, l’économie, la santé, les politiques sociales, les relations internationales ou la transition numérique. La diaspora apporterait ainsi au Parlement non seulement des revendications spécifiques, mais des expériences comparées de politiques publiques et de cultures démocratiques acquises dans plusieurs sociétés.

Une telle réforme nécessiterait cependant un chantier juridique beaucoup plus substantiel qu’une simple modification réglementaire. Il faudrait articuler le principe posé par l’article 17 de la Constitution, qui reconnaît aux Marocains résidant à l’étranger la pleine citoyenneté et les droits d’être électeurs et éligibles, avec une modification de la loi organique n°27.11 relative à la Chambre des représentants, afin de définir l’existence, le nombre et le découpage des circonscriptions extérieures, les modalités d’inscription sur les listes électorales, les conditions de candidature, les règles de campagne et de financement, ainsi que les mécanismes de contrôle du scrutin. Le dispositif électoral actuel continue en effet de ne pas organiser de circonscriptions extérieures propres aux MRE et de ne pas rompre avec le modèle qui reposait historiquement sur la procuration ou le déplacement au Maroc pour voter.

Il faudrait ensuite résoudre une question décisive : où voter ? La création de circonscriptions extérieures aurait peu de sens si l’électeur devait revenir physiquement au Maroc. Les consulats, comme je l’ai suggéré précédemment, pourraient constituer une infrastructure administrative, complétée lorsque les effectifs le justifient par des bureaux de vote délocalisés et autorisés par les États d’accueil. La réforme devrait enfin garantir le secret du vote, la sincérité du scrutin, l’observation électorale, la sécurité des listes et l’égalité entre électeurs. C’est donc une réforme ambitieuse, mais elle aurait l’avantage de transformer la question MRE : on passerait d’une logique consistant à faciliter ponctuellement leur participation à une logique visant à institutionnaliser durablement leur représentation.

À deux jours du scrutin du 23 septembre, estimez-vous que le Maroc a franchi une étape significative dans la participation politique des MRE ou que, du point de vue de la diaspora, l’essentiel reste encore à accomplir ?

Les évolutions récentes témoignent certes d’une prise en considération croissante de cette population, mais il faut distinguer la reconnaissance institutionnelle de la diaspora de son intégration effective dans les mécanismes ordinaires de la démocratie représentative. La première progresse, la seconde reste beaucoup plus limitée. Cette question devient d’autant plus urgente que nous assistons à une transformation générationnelle majeure. Les premières générations de l’émigration marocaine européenne, notamment celles arrivées en France, en Belgique et aux Pays-Bas dans le contexte des migrations de travail des décennies 1960 et 1970, vieillissent et disparaissent progressivement. Elles entretenaient souvent avec le Maroc une relation directement biographique : elles y étaient nées, y avaient grandi, y possédaient une famille, parfois un logement ou des terres, et envisageaient fréquemment leur migration dans une temporalité du retour. Leurs enfants, petits-enfants et désormais arrière-petits-enfants peuvent entretenir une relation profondément différente avec le Royaume. Leur marocanité peut être héritée, familiale, culturelle, affective ou juridique sans nécessairement être fondée sur une expérience prolongée de résidence au Maroc.

Les vagues migratoires vers l’Espagne et l’Italie se sont massifiées plus tardivement et présentent des configurations sociologiques différentes, alors que l’Allemagne possède sa trajectoire propre. Même au sein de l’Europe, nous avons donc affaire à des temporalités migratoires distinctes. Cela signifie que les politiques publiques destinées aux MRE ne peuvent plus seulement reproduire les instruments construits pour la génération des travailleurs migrants du XXe siècle. La véritable interrogation des prochaines décennies sera moins : «comment maintenir les liens des émigrés marocains avec leur pays d’origine ?» que «comment permettre à des citoyens marocains nés et socialisés ailleurs de construire leur propre relation avec le Maroc ?»

Cette distinction est fondamentale. L’appartenance ne se transmet pas automatiquement avec le passeport. Elle se construit par les pratiques, les interactions, les institutions, la langue, la famille, les expériences vécues et le sentiment d’être reconnu. Le risque à moyen terme n’est donc pas nécessairement une rupture spectaculaire avec le Maroc, mais un détachement progressif et silencieux : venir moins souvent, comprendre moins bien les institutions, ne pas identifier les partis, ne plus envisager d’y travailler ou d’y investir et, finalement, considérer la nationalité marocaine comme un héritage familial davantage que comme une citoyenneté active. La participation politique peut jouer ici un rôle essentiel, parce que voter et être représenté constituent aussi des mécanismes de production de l’appartenance civique.

Cette problématique rejoint d’ailleurs une orientation exprimée au plus haut niveau de l’État. Dans Ses discours consacrés aux Marocains du monde, Sa Majesté le Roi Mohammed VI a insisté sur la nécessité de construire une «relation structurelle suivie» avec les compétences marocaines à l’étranger, en soulignant que le pays avait besoin de ses compétences scientifiques, économiques, politiques, culturelles et sportives.

Les politiques publiques de 2026 prolongent cette orientation sur le terrain économique : les autorités présentent désormais la diaspora non seulement comme une source de transferts financiers, mais comme une force d’innovation, de réseaux internationaux, de connaissances et de transformation. La question politique consiste désormais à savoir si cette reconnaissance du capital économique et professionnel des MRE sera accompagnée d’une reconnaissance comparable de leur capital civique et politique.

C’est ici que l’opération Marhaba prend une signification qui dépasse largement sa dimension logistique. Au cours de cet été 2026, elle a accompagné plus de 4 millions d’arrivées de Marocains résidant à l’étranger, avec 26 sites d’accueil sur l’ensemble du pourtour méditerranéen et jusqu’à 70.000 arrivées quotidiennes lors des journées de pointe. L’opération Marhaba constitue donc un formidable indicateur de la permanence du lien. Mais précisément : la réussite logistique du retour estival pourrait inspirer une ambition comparable en matière d’intégration civique, administrative, économique et politique.

La comparaison avec le football marocain est également éclairante, à condition de la comprendre comme une métaphore sociologique plutôt que comme un modèle institutionnel. Le sport a montré combien l’articulation entre talents formés au Maroc et talents issus de la diaspora pouvait devenir une ressource collective lorsque l’appartenance commune l’emporte sur l’opposition entre «Marocains de l’intérieur» et «Marocains de l’extérieur». Cette logique pourrait inspirer d’autres secteurs de la société. Les compétences acquises à l’étranger ne diminuent pas nécessairement l’appartenance nationale. Elles peuvent au contraire élargir le répertoire de ressources dont dispose le pays.

Le défi dépasse donc très largement les élections du 23 septembre prochain, car l’objectif pourrait être extrêmement ambitieux : faire du Maroc non seulement l’un des États africains disposant de l’une des diasporas les plus structurantes pour son développement, mais un laboratoire de citoyenneté transnationale, capable de transformer la dispersion géographique de ses citoyens en ressource institutionnelle. L’opération Marhaba montre déjà que le Maroc sait organiser matériellement la rencontre annuelle entre son territoire et sa diaspora. Le prochain chantier consiste à faire de cette rencontre non plus seulement un mouvement de personnes, mais une circulation durable des droits, des compétences, des responsabilités et de la représentation politique.

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