La ville de Rabat a abrité, jeudi, une conférence internationale réunissant trois secrétaires généraux de formation politique de la gauche marocaine : Nabil Benabdallah (Parti du progrès et du socialisme), Abdeslam El Aziz (Fédération de la gauche démocratique) et Jamal Lasri (Parti socialiste unifié), autour d'une question vitale : comment unifier des forces politiques fragmentées avant les élections législatives de septembre 2026, alors qu'elles partagent la même lecture des maux du champ politique, mais divergent radicalement sur les solutions ? Organisée par le Forum Pensée et Citoyenneté, présidé par Ouafa Hajji, cette rencontre a révélé non seulement l'ampleur de la crise de la gauche marocaine, absente des grandes villes, sans influence régionale, réduite au rôle de «force d'appoint», mais surtout l'incompatibilité des stratégies défendues par ses leaders.
Présentée par Ouafa Hajji, présidente du Forum, et nourrie par la synthèse de quatre policy papers exposés par Samira Mizbar, cette rencontre revêtait le caractère d'un exercice d'autocritique rare dans le paysage politique marocain. L'enjeu dépasse la simple esquisse programmatique : il s'agit de diagnostiquer pourquoi une famille politique qui avait marqué le discours public marocain depuis l'indépendance s'est progressivement vidée de substance, incapable de jouer les rôles d'encadrement ou d'expression des aspirations des citoyens.
Ce constat d'affaiblissement, les trois formations présentes le reconnaissent sans détour. Nabil Benabdallah, secrétaire général du Parti du progrès et du socialisme, affirme sans euphémisme : «Il existe un grand vide, un recul important de notre présence, un grand recul des valeurs et des principes auxquels nous avons toujours cru». Cette parole ne tombe pas par hasard. Elle authentifie le diagnostic que le Forum avait établi auparavant : aux élections de 2021, la gauche marocaine avait confirmé son dépérissement «dans toutes ses composantes et ses expressions organisationnelles». Pas une région, pas une grande ville où son influence demeure déterminante. Pas d'accès au contrôle réel du Parlement. Mais s’accorder sur le diagnostic ne signifie pas s'accorder sur le remède. C'est précisément là que le débat du 23 avril s'est cristallisé autour de trois approches incompatibles, chacune porteuse d'une logique stratégique profonde et d'une vision de ce que doit être la gauche marocaine en 2026.
Présentée par Ouafa Hajji, présidente du Forum, et nourrie par la synthèse de quatre policy papers exposés par Samira Mizbar, cette rencontre revêtait le caractère d'un exercice d'autocritique rare dans le paysage politique marocain. L'enjeu dépasse la simple esquisse programmatique : il s'agit de diagnostiquer pourquoi une famille politique qui avait marqué le discours public marocain depuis l'indépendance s'est progressivement vidée de substance, incapable de jouer les rôles d'encadrement ou d'expression des aspirations des citoyens.
Ce constat d'affaiblissement, les trois formations présentes le reconnaissent sans détour. Nabil Benabdallah, secrétaire général du Parti du progrès et du socialisme, affirme sans euphémisme : «Il existe un grand vide, un recul important de notre présence, un grand recul des valeurs et des principes auxquels nous avons toujours cru». Cette parole ne tombe pas par hasard. Elle authentifie le diagnostic que le Forum avait établi auparavant : aux élections de 2021, la gauche marocaine avait confirmé son dépérissement «dans toutes ses composantes et ses expressions organisationnelles». Pas une région, pas une grande ville où son influence demeure déterminante. Pas d'accès au contrôle réel du Parlement. Mais s’accorder sur le diagnostic ne signifie pas s'accorder sur le remède. C'est précisément là que le débat du 23 avril s'est cristallisé autour de trois approches incompatibles, chacune porteuse d'une logique stratégique profonde et d'une vision de ce que doit être la gauche marocaine en 2026.
Les trois stratégies qui divisent
M. Benabdallah pose d'abord le diagnostic le plus large. Il note les «grands reculs» au niveau de la pratique démocratique réelle, du fonctionnement constitutionnel, des libertés et des droits. Il observe une «orientation fondamentalement oligarchique» de l'économie, liée au service d'intérêts de catégories déterminées. Puis il bascule vers une stratégie que l'on pourrait qualifier de stratégie de la reconquête intellectuelle. La gauche, dit-il en substance, doit «recréer une forme d'hégémonie» dans les espaces qu’elle dominait autrefois : la jeunesse, l'espace étudiant, les professions, l'espace féminin. «Notre influence et notre rayonnement intellectuel doivent revenir d'abord, avant même l'influence organisationnelle ou politique». Cette vision s'inscrit dans une temporalité à moyen terme. L'élection n'est pas le point focal ; elle est une étape dont la préparation aurait dû commencer bien avant.
Abdeslam El Aziz, secrétaire général de la Fédération de la gauche démocratique, rejette cette approche, insuffisante à ses yeux. Son diagnostic pose le problème différemment. Il insiste sur le fait que le champ politique marocain demeure prisonnier d'une «centralité de l'action politique». La gouvernance, telle qu'elle est présentée, n'est pour lui qu'un leurre destiné à remplacer la démocratie réelle. «Personnellement, j'ai un problème avec la notion de “gouvernance” lorsqu'elle devient un substitut à la démocratie. Là réside le véritable problème», énonce M. El Aziz. Il met en avant une exigence d'ordre constitutionnel : la transition démocratique reste bloquée par des volontés politiques et surtout par des intérêts économiques bien identifiés. Pour lui, toute stratégie qui n'affronte pas cette question fondamentale est condamnée à l'inefficacité. «Le véritable enjeu n'est pas un problème d'expertise ou de compétences. Le Maroc regorge de compétences. Le problème fondamental, c'est l'absence de transition démocratique.»
Jamal Lasri, secrétaire général du Parti socialiste unifié, enfonce le clou. Il refuse les ronds de jambe rhétoriques et impose une exigence radicale : la souveraineté populaire. Non pas la gouvernance, non pas l'hégémonie intellectuelle, mais le pouvoir réel des citoyens. Et il va plus loin, posant la question de manière exagérée : «Depuis 1962 jusqu'à aujourd'hui, avons-nous connu une seule élection véritablement libre et transparente ?» La réponse qu'il formule lui-même est : non. Et la raison est technique, mais lourdement politique : «Ces élections sont organisées par le ministère de l'Intérieur». M. Lasri adopte une stratégie de rupture. Pour lui, les gouvernements se succèdent, mais les politiques demeurent identiques. Le changement ne viendra pas des ajustements institutionnels, mais de la pression sociale. Il le formule en ces termes : «Il n'y a pas d'alternative au fait de descendre dans la rue».
À l’évidence, ces trois visions ne sont pas des nuances d'une même approche. Ce sont des stratégies profondément différentes, qui reposent sur des analyses divergentes de l'obstacle principal. Pour M. Benabdallah, l'obstacle est culturel et intellectuel. Pour M. El Aziz, il est institutionnel et constitutionnel. Pour M. Lasri, il est structurellement autoritaire et ne peut être contourné que par la mobilisation de masse.
Abdeslam El Aziz, secrétaire général de la Fédération de la gauche démocratique, rejette cette approche, insuffisante à ses yeux. Son diagnostic pose le problème différemment. Il insiste sur le fait que le champ politique marocain demeure prisonnier d'une «centralité de l'action politique». La gouvernance, telle qu'elle est présentée, n'est pour lui qu'un leurre destiné à remplacer la démocratie réelle. «Personnellement, j'ai un problème avec la notion de “gouvernance” lorsqu'elle devient un substitut à la démocratie. Là réside le véritable problème», énonce M. El Aziz. Il met en avant une exigence d'ordre constitutionnel : la transition démocratique reste bloquée par des volontés politiques et surtout par des intérêts économiques bien identifiés. Pour lui, toute stratégie qui n'affronte pas cette question fondamentale est condamnée à l'inefficacité. «Le véritable enjeu n'est pas un problème d'expertise ou de compétences. Le Maroc regorge de compétences. Le problème fondamental, c'est l'absence de transition démocratique.»
Jamal Lasri, secrétaire général du Parti socialiste unifié, enfonce le clou. Il refuse les ronds de jambe rhétoriques et impose une exigence radicale : la souveraineté populaire. Non pas la gouvernance, non pas l'hégémonie intellectuelle, mais le pouvoir réel des citoyens. Et il va plus loin, posant la question de manière exagérée : «Depuis 1962 jusqu'à aujourd'hui, avons-nous connu une seule élection véritablement libre et transparente ?» La réponse qu'il formule lui-même est : non. Et la raison est technique, mais lourdement politique : «Ces élections sont organisées par le ministère de l'Intérieur». M. Lasri adopte une stratégie de rupture. Pour lui, les gouvernements se succèdent, mais les politiques demeurent identiques. Le changement ne viendra pas des ajustements institutionnels, mais de la pression sociale. Il le formule en ces termes : «Il n'y a pas d'alternative au fait de descendre dans la rue».
À l’évidence, ces trois visions ne sont pas des nuances d'une même approche. Ce sont des stratégies profondément différentes, qui reposent sur des analyses divergentes de l'obstacle principal. Pour M. Benabdallah, l'obstacle est culturel et intellectuel. Pour M. El Aziz, il est institutionnel et constitutionnel. Pour M. Lasri, il est structurellement autoritaire et ne peut être contourné que par la mobilisation de masse.
Quand la jeunesse dénonce la «vitrine électorale»
C'est dans cet espace de tensions que s'insère le plaidoyer porté par Rawya Eddahbi et Nouhaïla Errafi, jeunes du Forum. Ce qui émerge de leur intervention est une critique structurelle, non pas tant des trois stratégies que du fonctionnement même des partis de gauche. Ces jeunes femmes identifient une «crise de crédibilité» qui dépasse les seuls résultats électoraux. Elle touche aux «fondements mêmes de la structure intellectuelle et organisationnelle» de la gauche marocaine.
Le constat est précis : les partis se sont vidés de leur substance interne. Sur le plan organisationnel, «un manque de mécanismes de renouvellement» a transformé ces formations en «espaces fermés, reproduisant les mêmes élites». Le discours demeure «prisonnier de références classiques, sans réelle adaptation aux transformations culturelles et sociales». Il existe une «rupture avec les espaces de mobilisation et les mouvements sociaux». Pendant que les jeunes inventent de nouvelles formes d'engagement, la gauche reste «en position d'observateur».
Mais la critique la plus corrosive concerne le rapport entre les partis et la jeunesse elle-même. Les jeunes dénoncent ce qu'ils nomment explicitement la «vitrine électorale» : la pratique consistant à utiliser la jeunesse uniquement pour «décorer» les campagnes électorales, sans lui accorder un accès réel aux responsabilités. Mmes Eddahbi et Errafi exigent un passage «d'une représentation symbolique à une participation effective». Cela signifie concrètement «le transfert de réelles capacités de décision, de planification et de gestion aux jeunes au sein des structures partisanes». Cette exigence révèle un enjeu que les trois secrétaires généraux, malgré leurs divergences, n'avaient pas nommé directement : la légitimité même des appareils partisans est en question.
La participation à ce débat de Farida Amrani, députée de La France insoumise, apporte une perspective internationale qui souligne l'enjeu. Elle rappelle que sa propre entrée en politique n'a pas commencé par l'adhésion à un parti, mais par une action locale. Et elle insiste sur un point crucial : «La gauche ne peut pas penser son renouvellement uniquement en fonction des élections». Ce que la gauche marocaine doit réinvestir, selon elle, c'est le terrain, les quartiers, les espaces numériques. Elle mentionne l'existence de «5.000 groupes d'action» au sein de La France insoumise qui travaillent localement. C'est moins une leçon directe qu'un miroir révélateur : la mobilisation suppose des structures décentralisées.
Le constat est précis : les partis se sont vidés de leur substance interne. Sur le plan organisationnel, «un manque de mécanismes de renouvellement» a transformé ces formations en «espaces fermés, reproduisant les mêmes élites». Le discours demeure «prisonnier de références classiques, sans réelle adaptation aux transformations culturelles et sociales». Il existe une «rupture avec les espaces de mobilisation et les mouvements sociaux». Pendant que les jeunes inventent de nouvelles formes d'engagement, la gauche reste «en position d'observateur».
Mais la critique la plus corrosive concerne le rapport entre les partis et la jeunesse elle-même. Les jeunes dénoncent ce qu'ils nomment explicitement la «vitrine électorale» : la pratique consistant à utiliser la jeunesse uniquement pour «décorer» les campagnes électorales, sans lui accorder un accès réel aux responsabilités. Mmes Eddahbi et Errafi exigent un passage «d'une représentation symbolique à une participation effective». Cela signifie concrètement «le transfert de réelles capacités de décision, de planification et de gestion aux jeunes au sein des structures partisanes». Cette exigence révèle un enjeu que les trois secrétaires généraux, malgré leurs divergences, n'avaient pas nommé directement : la légitimité même des appareils partisans est en question.
La participation à ce débat de Farida Amrani, députée de La France insoumise, apporte une perspective internationale qui souligne l'enjeu. Elle rappelle que sa propre entrée en politique n'a pas commencé par l'adhésion à un parti, mais par une action locale. Et elle insiste sur un point crucial : «La gauche ne peut pas penser son renouvellement uniquement en fonction des élections». Ce que la gauche marocaine doit réinvestir, selon elle, c'est le terrain, les quartiers, les espaces numériques. Elle mentionne l'existence de «5.000 groupes d'action» au sein de La France insoumise qui travaillent localement. C'est moins une leçon directe qu'un miroir révélateur : la mobilisation suppose des structures décentralisées.
L'impératif de septembre 2026
À l'arrière-plan de ces débats, une horloge tourne. Ouafa Hajji l'énonce clairement en ouverture : «Cette conférence se tient à un moment important dans la vie du Maroc, qui vivra, à partir de septembre 2026, des élections législatives puis territoriales dont les résultats engageront le pays pour au moins 2 décennies, d'ici 2040, sur les plans institutionnels, économique et social». Ce constat temporel redéfinit la nature du défi. Il ne s'agit pas pour la gauche de réfléchir abstraitement à son renouvellement, mais de concrétiser une unification dans un laps de temps limité.
Abderrahman Lamrani, membre du Forum, apporte une perspective plus nuancée. Il rappelle que les valeurs de gauche demeurent vivantes chez les jeunes, y compris dans les pays développés. Il pointe aussi que les élites intellectuelles dominantes ne sont plus uniquement celles des institutions financières internationales : des voix du Sud global influencent désormais les cadres d'analyse. Mais il insiste sur un point crucial : «La gauche ne peut pas penser son renouvellement uniquement en fonction des élections. Cela pose un problème fondamental».
Le défi est donc double : comment unifier la gauche autour d'un projet commun sans écraser les divergences qui l'animent ? Et comment le faire dans les quelques mois qui séparent avril 2026 de septembre 2026 ? Les policy papers élaborés par le Forum esquissent des pistes. Ils proposent une réflexion systémique sur quatre dimensions : gouvernance, économie et durabilité, société et état social, culture-éducation-citoyenneté. Ces éléments forment un tout cohérent capable de servir de socle à un projet commun. Le Forum, selon Samira Mizbar, entend poursuivre le contact avec les trois leaders politiques pour voir comment ils pourront poursuivre les actions communes en vue d’une unité possible.
Abderrahman Lamrani, membre du Forum, apporte une perspective plus nuancée. Il rappelle que les valeurs de gauche demeurent vivantes chez les jeunes, y compris dans les pays développés. Il pointe aussi que les élites intellectuelles dominantes ne sont plus uniquement celles des institutions financières internationales : des voix du Sud global influencent désormais les cadres d'analyse. Mais il insiste sur un point crucial : «La gauche ne peut pas penser son renouvellement uniquement en fonction des élections. Cela pose un problème fondamental».
Le défi est donc double : comment unifier la gauche autour d'un projet commun sans écraser les divergences qui l'animent ? Et comment le faire dans les quelques mois qui séparent avril 2026 de septembre 2026 ? Les policy papers élaborés par le Forum esquissent des pistes. Ils proposent une réflexion systémique sur quatre dimensions : gouvernance, économie et durabilité, société et état social, culture-éducation-citoyenneté. Ces éléments forment un tout cohérent capable de servir de socle à un projet commun. Le Forum, selon Samira Mizbar, entend poursuivre le contact avec les trois leaders politiques pour voir comment ils pourront poursuivre les actions communes en vue d’une unité possible.
