Le Matin : Pourquoi les soft skills s'imposent-elles aujourd'hui comme un objet de recherche à part entière, au croisement des sciences de la communication, du management et des sciences humaines ?
Maha Soulami : Les softs skills (ou compétences comportementales et transversales) sont devenues aujourd’hui un objet scientifique majeur parce qu’elles représentent le chaînon pour comprendre comment l’humain s’adapte, collabore et survit dans des environnements de travail de plus en plus automatisés et complexes. Mais cet intérêt croissant pour les soft skills n’est pas un effet de mode, il traduit une transformation profonde de la manière de concevoir le travail, la performance et les relations humaines, dans un environnement professionnel en mutation rapide, marqué par l’incertitude, l’accélération numérique et le développement de l’IA et où les compétences techniques (ou les hard skills) ne suffisent plus. Il faut également savoir communiquer, coopérer, gérer les désaccords, exercer son esprit critique, réguler ses émotions et construire du sens collectivement. C’est précisément ce qui fait des softs skills un objet de recherche transversal.
Le système universitaire marocain prépare-t-il suffisamment les étudiants à ces nouvelles exigences ? Et comment dépasser le discours sur les soft skills pour en faire de véritables compétences enseignées, expérimentées et évaluées ?
Le système universitaire marocain a engagé des réformes significatives pour mieux articuler formation, compétences transversales et employabilité. Toutefois, il serait prématuré de considérer que les besoins sont pleinement satisfaits. La question n’est plus de savoir si les soft skills figurent dans les programmes, mais de déterminer dans quelle mesure les étudiants ont réellement l’occasion de les développer et de les mobiliser. Dans ce sens, trois priorités s’imposent à l’université.
De l'intelligence artificielle aux rapports de pouvoir, en passant par la santé, l'éducation et les transformations du travail, ce colloque embrasse des réalités très diverses. Quels enseignements majeurs en retenez-vous et, surtout, quelles perspectives ouvre-t-il pour la recherche et les pratiques organisationnelles au Maroc ?
Le colloque «Soft Skills et communication des organisations à l’ère de l’incertitude» organisé par le Laboratoire LOGOS (Laboratoire de recherches en communication et philosophie) de la Faculté des lettres et des sciences humaines Ben M'Sik de l’Université Hassan II de Casablanca a permis de croiser les regards d’enseignants-chercheurs, de doctorants, et de professionnels des secteur public et privé sur le rôle stratégique des «soft skills» et de la communication organisationnelle face aux transformations. Les échanges ont révélé que les soft skills ne pouvaient être appréhendées isolément. Elles se trouvent au croisement des grandes transformations technologiques, éducatives, sociales et éthiques qui redéfinissent en profondeur le travail et les relations humaines. Il ressort de ces échanges trois enseignements majeurs :
Maha Soulami : Les softs skills (ou compétences comportementales et transversales) sont devenues aujourd’hui un objet scientifique majeur parce qu’elles représentent le chaînon pour comprendre comment l’humain s’adapte, collabore et survit dans des environnements de travail de plus en plus automatisés et complexes. Mais cet intérêt croissant pour les soft skills n’est pas un effet de mode, il traduit une transformation profonde de la manière de concevoir le travail, la performance et les relations humaines, dans un environnement professionnel en mutation rapide, marqué par l’incertitude, l’accélération numérique et le développement de l’IA et où les compétences techniques (ou les hard skills) ne suffisent plus. Il faut également savoir communiquer, coopérer, gérer les désaccords, exercer son esprit critique, réguler ses émotions et construire du sens collectivement. C’est précisément ce qui fait des softs skills un objet de recherche transversal.
Longtemps reléguées au second plan derrière les compétences techniques, les aptitudes relationnelles et émotionnelles semblent désormais occuper une place centrale dans les organisations. Assiste-t-on à un véritable changement de paradigme ou à une prise de conscience tardive de leur importance ?
Je parlerais moins d’un changement de paradigme que d’une prise de conscience accrue, car les compétences relationnelles et émotionnelles ont toujours été essentielles à la vie collective. Ce qui change aujourd’hui, c’est la place accordée aux soft skills au cœur de la performance organisationnelle. Les transformations du travail montrent bien que la performance ne dépend pas uniquement de ce que chacun sait faire individuellement, mais également de sa capacité à collaborer avec les autres, à apprendre continuellement et à faire face à des situations inédites. Mais il ne s’agit pas non plus de substituer les soft skills aux compétences techniques, mais de reconnaître leur complémentarité. L’ingénieur de demain devra conjuguer expertise technique, capacité d’adaptation, coopération et aptitude à interagir efficacement avec les humains comme avec l’intelligence artificielle.
Je parlerais moins d’un changement de paradigme que d’une prise de conscience accrue, car les compétences relationnelles et émotionnelles ont toujours été essentielles à la vie collective. Ce qui change aujourd’hui, c’est la place accordée aux soft skills au cœur de la performance organisationnelle. Les transformations du travail montrent bien que la performance ne dépend pas uniquement de ce que chacun sait faire individuellement, mais également de sa capacité à collaborer avec les autres, à apprendre continuellement et à faire face à des situations inédites. Mais il ne s’agit pas non plus de substituer les soft skills aux compétences techniques, mais de reconnaître leur complémentarité. L’ingénieur de demain devra conjuguer expertise technique, capacité d’adaptation, coopération et aptitude à interagir efficacement avec les humains comme avec l’intelligence artificielle.
L'intelligence artificielle peut désormais rédiger, analyser, conseiller et même simuler l'empathie. À mesure que les machines gagnent en capacités, qu'est-ce qui demeure irréductiblement humain dans le travail et dans les relations professionnelles ?
C’est une question qui est certes préoccupante, car face aux avancées d’une intelligence artificielle capable de simuler une écoute attentive et de fournir des réponses chaleureuses, la frontière de ce qui nous rend fondamentalement humains s'est déplacée. Mais si l’IA peut imiter la forme de l'empathie, rédiger un message délicat, générer une réponse apparemment empathique à un collaborateur en difficulté, elle ne garantit ni une compréhension vécue de sa souffrance, ni un engagement authentique envers lui. Dans le travail de demain, la valeur d'un professionnel ne résidera plus dans sa capacité à traiter l'information, mais dans sa capacité à s'engager sincèrement envers les autres, à développer l’esprit critique et la capacité à vérifier les résultats produits par les systèmes automatisés.
C’est une question qui est certes préoccupante, car face aux avancées d’une intelligence artificielle capable de simuler une écoute attentive et de fournir des réponses chaleureuses, la frontière de ce qui nous rend fondamentalement humains s'est déplacée. Mais si l’IA peut imiter la forme de l'empathie, rédiger un message délicat, générer une réponse apparemment empathique à un collaborateur en difficulté, elle ne garantit ni une compréhension vécue de sa souffrance, ni un engagement authentique envers lui. Dans le travail de demain, la valeur d'un professionnel ne résidera plus dans sa capacité à traiter l'information, mais dans sa capacité à s'engager sincèrement envers les autres, à développer l’esprit critique et la capacité à vérifier les résultats produits par les systèmes automatisés.
Le système universitaire marocain prépare-t-il suffisamment les étudiants à ces nouvelles exigences ? Et comment dépasser le discours sur les soft skills pour en faire de véritables compétences enseignées, expérimentées et évaluées ?
Le système universitaire marocain a engagé des réformes significatives pour mieux articuler formation, compétences transversales et employabilité. Toutefois, il serait prématuré de considérer que les besoins sont pleinement satisfaits. La question n’est plus de savoir si les soft skills figurent dans les programmes, mais de déterminer dans quelle mesure les étudiants ont réellement l’occasion de les développer et de les mobiliser. Dans ce sens, trois priorités s’imposent à l’université.
• Premièrement, de privilégier l’apprentissage par l’expérience. Les soft skills ne se développent pas uniquement dans les cours théoriques, mais à travers des projets collectifs, des débats, des négociations et des situations concrètes qui permettent aux étudiants d’apprendre à communiquer, à coopérer et à prendre des décisions.
• Deuxièmement, d’inscrire ces compétences dans l’ensemble du parcours universitaire. Elles doivent être intégrées aux enseignements, aux projets et aux stages, avec des méthodes pédagogiques favorisant l’interaction, l’autonomie et la réflexion critique.
• Deuxièmement, d’inscrire ces compétences dans l’ensemble du parcours universitaire. Elles doivent être intégrées aux enseignements, aux projets et aux stages, avec des méthodes pédagogiques favorisant l’interaction, l’autonomie et la réflexion critique.
• Troisièmement, de mettre en place une évaluation adaptée. Il s’agit d’apprécier des compétences observables, comme l’écoute, l’argumentation ou la coopération, sans réduire les soft skills à des normes de personnalité ou de comportement.
Derrière l'injonction à être adaptable, résilient, empathique ou performant se pose aussi la question du pouvoir dans les organisations. À force de demander aux individus de mieux gérer leurs émotions et de s'adapter au changement, ne risque-t-on pas de faire peser sur eux la responsabilité de dysfonctionnements qui relèvent parfois des structures elles-mêmes ?
C’est une question fondamentale car elle nous oblige à adopter une lecture critique des discours contemporains sur les softs skills. Je pense qu’il faut rester vigilant face à une certaine idéalisation des soft skills. La résilience, l’adaptabilité et l’intelligence émotionnelle sont indispensables, mais elles ne doivent pas devenir des exigences permanentes imposées aux salariés pour leur demander de supporter toutes les contraintes. On ne peut pas demander aux individus de s’adapter continuellement sans interroger les conditions dans lesquelles ils travaillent. Les Soft skills ne relèvent pas uniquement de la responsabilité individuelle, elles dépendent aussi des relations humaines, du management et de la culture organisationnelle.
C’est une question fondamentale car elle nous oblige à adopter une lecture critique des discours contemporains sur les softs skills. Je pense qu’il faut rester vigilant face à une certaine idéalisation des soft skills. La résilience, l’adaptabilité et l’intelligence émotionnelle sont indispensables, mais elles ne doivent pas devenir des exigences permanentes imposées aux salariés pour leur demander de supporter toutes les contraintes. On ne peut pas demander aux individus de s’adapter continuellement sans interroger les conditions dans lesquelles ils travaillent. Les Soft skills ne relèvent pas uniquement de la responsabilité individuelle, elles dépendent aussi des relations humaines, du management et de la culture organisationnelle.
De l'intelligence artificielle aux rapports de pouvoir, en passant par la santé, l'éducation et les transformations du travail, ce colloque embrasse des réalités très diverses. Quels enseignements majeurs en retenez-vous et, surtout, quelles perspectives ouvre-t-il pour la recherche et les pratiques organisationnelles au Maroc ?
Le colloque «Soft Skills et communication des organisations à l’ère de l’incertitude» organisé par le Laboratoire LOGOS (Laboratoire de recherches en communication et philosophie) de la Faculté des lettres et des sciences humaines Ben M'Sik de l’Université Hassan II de Casablanca a permis de croiser les regards d’enseignants-chercheurs, de doctorants, et de professionnels des secteur public et privé sur le rôle stratégique des «soft skills» et de la communication organisationnelle face aux transformations. Les échanges ont révélé que les soft skills ne pouvaient être appréhendées isolément. Elles se trouvent au croisement des grandes transformations technologiques, éducatives, sociales et éthiques qui redéfinissent en profondeur le travail et les relations humaines. Il ressort de ces échanges trois enseignements majeurs :
• Le premier est que l’Intelligence artificielle et les technologies ne garantissent pas, à elles seules, une transformation réussie. Tout dépend des usages, des choix organisationnels et de la place accordée aux personnes concernées.
• Le deuxième est que la communication organisationnelle joue un rôle central dans la construction et la régulation du sens, la coopération et l’accompagnement du changement, particulièrement dans un contexte d’infobésité et d’incertitude.
• Troisièmement, les soft skills ne peuvent se développer durablement sans des environnements de travail fondés sur la confiance, la reconnaissance, l’autonomie et la justice organisationnelle.
• Le deuxième est que la communication organisationnelle joue un rôle central dans la construction et la régulation du sens, la coopération et l’accompagnement du changement, particulièrement dans un contexte d’infobésité et d’incertitude.
• Troisièmement, les soft skills ne peuvent se développer durablement sans des environnements de travail fondés sur la confiance, la reconnaissance, l’autonomie et la justice organisationnelle.
Au Maroc et à l’international, ces constats ouvrent des perspectives particulièrement intéressantes. Sur le plan scientifique, il devient nécessaire de renforcer les recherches empiriques sur les pratiques managériales, les usages de l’IA et les effets des transformations numériques sur les relations de travail et le bien être professionnel. Sur le plan universitaire, il convient d’articuler savoirs disciplinaires, compétences transversales et expériences professionnelles. On pourrait expérimenter des dispositifs associant des projets interdisciplinaires, simulations professionnelles, accompagnement réflexif et évaluation progressive des compétences. Enfin, sur le plan organisationnel, le développement des soft skills doit s’inscrire dans une politique globale de développement humain et de gouvernance responsable. L’enjeu est donc de renforcer les collaborations entre chercheurs, entreprises, et pouvoirs publics afin de transformer les réflexions en projets de recherche, en expérimentations pédagogiques et en recommandations concrètes.
