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Mercredi 29 Juillet 2026
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Feux de forêt : comment le réchauffement climatique intensifie le risque au Maroc

Avec 310 incendies de forêt recensés entre le 1er janvier et le 20 juillet 2026, soit 32% de plus que la moyenne de la dernière décennie, le Maroc connaît une multiplication des départs de feu. Parallèlement, les superficies parcourues par les flammes ont reculé de près de 30%, à 1.850 hectares, reflet d’une capacité de détection et d’intervention renforcée. Cette amélioration ne suffit toutefois pas à dissiper une menace que la chaleur, la sécheresse et le dessèchement de la végétation rendent plus fréquente et plus difficile à maîtriser. Quelles sont donc les transformations qui redessinent la géographie du risque incendie au Maroc ? Dans une interview accordée au journal «Le Matin», Dalila Loudyi, professeur à l’Université Hassan II Casablanca et spécialiste du changement climatique et de la gestion des catastrophes naturelles, apporte un éclairage édifiant sur ce phénomène, son évolution inexorable, le degré d’exposition du Maroc et les leviers à actionner pour limiter les dégâts.

Longtemps perçus comme des accidents circonscrits aux mois les plus chauds de l’année, les incendies de forêt se présentent désormais comme une réalité climatique inévitable. La chaleur s’installe plus tôt, les épisodes de sécheresses s’étirent et les écosystèmes forestiers se fragilisent. Il suffit alors de quelques heures pour qu’un feu franchisse les lisières, gagne les reliefs, menace des habitations, interrompe les routes et place des villages entiers sous la menace de l’évacuation. Par leur soudaineté, leur puissance et l’extrême difficulté à contenir leur progression, ces incendies figurent aujourd’hui parmi les catastrophes naturelles les plus les plus fréquents et les plus redoutées. Pays du bassin méditerranéen, le Maroc est directement exposé à ces phénomènes. Il connaît des vagues de chaleur plus fréquentes, des périodes de sécheresse plus longues et une pression croissante sur des espaces forestiers, un patrimoine s’étendant sur près de 9 millions d’hectares, dont 5,8 millions de forêts naturelles.



La chaleur exceptionnelle devient moins exceptionnelle
La saison des incendies tend en effet à s’allonger au Maroc. Les vagues de chaleur peuvent apparaître dès le mois de mai et se prolonger jusqu’en septembre, tandis que les séquences de plusieurs jours au-dessus de 45°C, autrefois exceptionnelles, reviennent presque chaque été et touchent un nombre croissant de régions. Cette évolution ne s’interrompt pas à la tombée du jour. La pression thermique se maintient durant la nuit : les sols se refroidissent moins, les arbres continuent à perdre de l’eau et la végétation dispose de périodes de récupération toujours plus courtes. Les écosystèmes forestiers entrent ainsi dans un état de stress hydrique prolongé.

Selon le MedECC, le Réseau méditerranéen d’experts sur les changements climatiques et environnementaux, les températures augmentent dans le bassin méditerranéen environ 20% plus rapidement que la moyenne mondiale et pourraient dépasser de 2,2°C les niveaux préindustriels d’ici à 2040. Le recul des précipitations, l’intensification des sécheresses et la multiplication des vagues de chaleur accentuent encore la vulnérabilité des massifs forestiers. À plus long terme, les scénarios du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) font état d’une hausse possible de 2 à 4°C des températures au Maroc d’ici à la fin du siècle. Le risque incendie ne relève donc plus de quelques épisodes estivaux isolés, mais d’une transformation durable des conditions climatiques.

La végétation, premier point de bascule
Un incendie suppose la réunion de trois éléments : un combustible, en l’occurrence la végétation ; un comburant, l’oxygène présent dans l’air ; et une source d’ignition, telle qu’une étincelle, une flamme ou une forte chaleur. Le changement climatique agit d’abord sur le combustible. Lorsque les températures augmentent et que les pluies se raréfient, l’eau contenue dans les feuilles, les herbes, les arbustes et les branches s’évapore. Le couvert végétal perd alors son humidité naturelle et devient plus inflammable.

En 2026, les fortes pluies de l’hiver ont favorisé une croissance abondante de la végétation herbacée. Quelques mois plus tard, les vagues de chaleur de la fin mai puis du début juillet ont brutalement desséché cette biomasse. Ce qui avait poussé en abondance s’est transformé en réserve de combustible. Un hiver pluvieux ne garantit donc pas un été moins dangereux. Il peut produire une végétation dense qui, une fois asséchée, alimente plus facilement les flammes. Le même phénomène est observé en Espagne, au Portugal, en Grèce ou encore en Californie. Le vent accentue encore le danger. Au Maroc, le Chergui assèche davantage l’air et les végétaux, attise les flammes et transporte les braises à distance. Il ne provoque pas le départ du feu, mais peut en modifier très rapidement la vitesse, l’intensité et la trajectoire.

L'homme allume souvent l'étincelle, mais le climat prépare le terrain
Le changement climatique ne provoque pas directement la majorité des incendies. Dans les pays méditerranéens, l’essentiel des départs de feu reste lié aux activités humaines : mégots abandonnés, brûlage de déchets agricoles, travaux produisant des étincelles, feux mal éteints, équipements défaillants ou actes volontaires. Cette prédominance se retrouve en France, où près de 90% des départs seraient d’origine humaine, contre moins de 10% pour les causes naturelles, principalement la foudre. Les données concernant le Maroc demeurent moins documentées, mais les observations de terrain conduisent à un constat comparable, explique Dalila Loudiyi, professeur à l’Université Hassan II Casablanca et spécialiste du changement climatique et de la gestion des catastrophes naturelles.

Le climat intervient surtout une fois le feu déclenché. Une étincelle sans conséquence sur une végétation encore humide peut, après plusieurs semaines de chaleur, provoquer un incendie de grande ampleur. La température, l’humidité, l’état de sécheresse du couvert végétal et la force du vent déterminent alors son intensité, sa vitesse de progression et la difficulté à le contenir. Dalila Loudiyi le résume ainsi : «L’homme allume souvent l’étincelle, mais le climat prépare le terrain.» La prévention doit, dès lors, être de mise sur les deux fronts : réduire les comportements à risque et suivre de près l’état de la végétation, les prévisions météorologiques et l’humidité des sols.

Le risque gagne de nouveaux territoires
Les forêts du Rif ont longtemps concentré une part importante du risque, notamment dans les provinces de Chefchaouen, Larache, Tétouan, Ouezzane et Taounate. La densité forestière, le relief et la pression humaine y favorisent la progression des flammes. Cette concentration tend toutefois à s’atténuer. Les données de l’Agence nationale des eaux et forêts font désormais apparaître d’importantes superficies touchées dans les régions de Souss-Massa, Béni Mellal-Khénifra et Marrakech-Safi. Les incendies enregistrés en juillet 2026 à Taroudant, Al Haouz, Béni Mellal et Azilal confirment cette tendance. Le bulletin de risque d’incendie des forêts classe également, à certaines périodes estivales, plusieurs provinces en niveau extrême, parmi lesquelles Berkane, Nador, Taourirt, Guercif, Ifrane, Taza, Khénifra, Essaouira et Agadir-Ida Ou Tanane.

Cette extension ne tient pas au seul facteur climatique. La hausse des températures et les sécheresses se combinent avec l’accumulation de biomasse, l’essor de l’habitat au contact des forêts, certaines pratiques agricoles et pastorales, ainsi qu’avec le recul des modes traditionnels d’entretien des massifs. Le danger déborde ainsi les seuls espaces boisés. Il menace aussi les habitations, les terres agricoles, les routes, les équipements et les activités économiques. À mesure que les zones de contact entre forêt et habitat se densifient, l’incendie forestier prend pleinement la dimension d’un risque territorial.

Plus de départs, mais moins de superficies brûlées
Entre le 1er janvier et le 20 juillet 2026, le Maroc a enregistré 310 incendies de forêt, soit une hausse d’environ 32% par rapport à la moyenne des dix dernières années. Les flammes ont toutefois parcouru 1.850 hectares. Les formations forestières arborées représentent 45% de cette superficie, contre 55% pour les essences secondaires et les formations herbacées. Malgré la hausse du nombre de départs, les surfaces touchées ont reculé de près de 30% par rapport à la moyenne décennale, établie à 2.660 hectares. Cet écart traduit les progrès de la détection précoce et de l’intervention rapide : les feux sont plus nombreux, mais ils sont plus souvent circonscrits avant de prendre une ampleur incontrôlable.

Pour autant, cette amélioration ne suffit pas à inverser la tendance générale. L’allongement des périodes à risque, la multiplication des foyers et leur apparition dans de nouveaux territoires exercent une pression croissante sur les moyens humains, techniques et financiers. À plus long terme, toute la difficulté sera de maintenir cette capacité d’intervention, alors que les conditions favorables au déclenchement et à la propagation des incendies continuent de se renforcer.

De l’extinction à la gestion territoriale du risque
L’amélioration des capacités de lutte demeure essentielle. Elle ne peut cependant constituer l’unique réponse à un phénomène que le changement climatique exacerbe et transforme durablement. La prévention doit aussi trouver sa place dans les politiques d’aménagement, les stratégies d’adaptation climatique et les dispositifs de réduction des risques de catastrophe. Elle suppose de mieux protéger les zones de contact entre forêt et habitat, d’adapter la gestion des massifs, de restaurer les écosystèmes fragilisés et d’associer plus étroitement les collectivités territoriales, les coopératives et les populations locales.

L’action commence bien avant l’apparition des flammes, par l’entretien des forêts, la surveillance des conditions météorologiques, l’identification des zones les plus exposées et une organisation du territoire qui tienne compte de cette menace. Le changement climatique n’efface pas la responsabilité humaine dans le déclenchement des feux. Il oblige en revanche à penser la prévention à une échelle plus large. La forêt reste en première ligne, mais les habitations, les terres agricoles, les infrastructures et les activités économiques sont elles aussi exposées. C’est donc l’ensemble du territoire qui doit se préparer à un danger aussi imminent que ravageur.

Dalila Loudyi, professeur à l’Université Hassan II Casablanca, et spécialiste du changement climatique et de la gestion des catastrophes naturelles : «Le véritable défi n’est plus seulement d’éteindre les incendies, mais de construire des territoires capables de mieux résister à un climat qui change»

La progression du nombre d’incendies, conjuguée au recul des superficies parcourues par les flammes, témoigne des acquis du dispositif national autant qu’elle révèle la montée du risque. Dalila Loudyi, professeur à l’Université Hassan II Casablanca et spécialiste du changement climatique et de la gestion des catastrophes naturelles, revient sur les moyens de prévention et de surveillance, les pratiques de gestion forestière à renforcer, les dommages écologiques et économiques provoqués par les feux, ainsi que les adaptations que le Maroc devra engager dans les prochaines décennies.
Le Matin : Les feux de forêts font des ravages dans nombre de pays méditerranéens et le Maroc est également touché, bien que ce soit dans une moindre proportion. Les dispositifs actuels de prévention, de surveillance, d’alerte et d’intervention sont-ils suffisamment adaptés à l’évolution du risque ?

Feux de forêt : comment le réchauffement climatique intensifie le risque au Maroc



Dalila Loudyi :
Le Maroc a considérablement renforcé ses capacités de prévention et de lutte contre les incendies au cours des dernières années. Les résultats obtenus montrent que les investissements réalisés commencent à porter leurs fruits. Cependant, face à un risque qui évolue sous l’effet du changement climatique, la question n’est plus de savoir si le dispositif est performant aujourd’hui, mais s’il sera encore suffisant demain.

Les chiffres de l’Agence nationale des eaux et forêts (ANEF) sont révélateurs. Entre le 1er janvier et le 20 juillet 2026, le Royaume a enregistré 310 départs de feu, soit une augmentation de 32% par rapport à la moyenne des dix dernières années. Pourtant, dans le même temps, les superficies brûlées ont diminué d’environ 30%, passant de 2.660 hectares en moyenne à 1.850 hectares. Cette évolution peut paraître paradoxale, mais elle traduit une réalité encourageante : les incendies sont détectés plus rapidement et maîtrisés avant qu’ils ne deviennent incontrôlables. Cette performance repose sur une coordination remarquable entre plusieurs institutions : l’ANEF, le ministère de l’Intérieur, la Protection civile, les Forces Armées Royales, les Forces Royales Air, la Gendarmerie Royale, les Forces auxiliaires et les autorités territoriales.

Le Maroc investit également dans des technologies de plus en plus avancées. Les images satellites permettent aujourd’hui de repérer les foyers quelques minutes après leur apparition. Des drones équipés de caméras thermiques, multispectrales et Lidar survolent les zones sensibles. L’ANEF utilise désormais des nanosatellites capables de fournir des images de très haute résolution en moins de deux heures, tandis que le Bulletin de risque d’incendie des forêts identifie chaque semaine les provinces les plus exposées. Cette évolution suit une tendance mondiale. En Australie, au Canada, aux États-Unis ou en Chine, la télédétection par satellite est devenue un outil incontournable. Chaque année, plusieurs millions de départs de feu sont détectés grâce à des satellites comme MODIS ou VIIRS, capables d’identifier simultanément les feux actifs et leur intensité.

Mais la technologie, aussi performante soit-elle, ne suffit pas. Le changement climatique impose désormais de développer une véritable culture de l’anticipation. Les systèmes d’alerte doivent intégrer les prévisions météorologiques, l’humidité des sols, l’état de la végétation, la vitesse du vent et même les comportements humains à risque. L’objectif n’est plus uniquement de réagir rapidement, mais de prévoir plusieurs jours à l’avance où un incendie risque de se produire, afin d’y concentrer les moyens de surveillance. En gestion des catastrophes, on résume souvent cette idée par une formule simple : la meilleure intervention est celle qui n’a jamais été nécessaire parce que le risque a été anticipé.

Quelles pratiques de gestion forestière permettraient de réduire la vulnérabilité des massifs et de ralentir la progression des feux ?
Face au changement climatique, il devient indispensable de passer d’une logique de lutte contre les incendies à une logique de gestion durable du combustible forestier. Une forêt mal entretenue ressemble à une maison dans laquelle on accumulerait du bois sec dans toutes les pièces. Le jour où une étincelle apparaît, le feu devient extrêmement difficile à maîtriser.

La première mesure consiste donc à réduire la quantité de végétation inflammable. Cela passe par le débroussaillement régulier des sous-bois, l’élimination des arbres morts, l’entretien des pare-feux, la création de pistes d’accès pour les secours et la limitation des accumulations de biomasse. Il faut également adapter les programmes de reboisement. Pendant longtemps, les politiques forestières ont parfois privilégié des espèces à croissance rapide. Aujourd’hui, il devient préférable de favoriser des espèces autochtones, mieux adaptées au climat marocain et souvent plus résistantes à la sécheresse. C’est d’ailleurs l’une des orientations de la stratégie «Forêts du Maroc 2020-2030», qui privilégie désormais les essences locales. En 2025, près de 58% des plants produits étaient des espèces autochtones. Le programme national prévoit également la restauration de 600.000 hectares de forêts d’ici à 2030, dont plus de 200.000 hectares ont déjà été reboisés. L’utilisation de nouvelles techniques, comme le système Waterboxx, qui améliore fortement la survie des jeunes plants dans les zones arides, constitue également une innovation importante.

Mais la protection des forêts ne peut pas reposer uniquement sur les administrations. Les populations locales doivent devenir de véritables partenaires de la prévention. Les coopératives forestières, les éleveurs, les apiculteurs, les collectivités territoriales, les associations de riverains et les habitants connaissent souvent parfaitement leur territoire. Leur implication dans la surveillance, l’entretien des massifs et les opérations de sensibilisation constitue un facteur déterminant dans la prévention des catastrophes. Le Conseil économique, social et environnemental insiste d’ailleurs sur cette dimension en recommandant une gouvernance plus participative des espaces forestiers, fondée sur une meilleure implication des populations locales. Comme le montre l’expérience internationale, une forêt protégée uniquement par l’administration reste plus vulnérable qu’une forêt dont les habitants se sentent collectivement responsables.
Quels dommages les incendies provoquent-ils sur la biodiversité, les sols, les ressources en eau et la capacité des forêts à stocker le carbone ?
Les flammes détruisent bien davantage que des arbres. Chaque incendie bouleverse durablement le fonctionnement de tout un écosystème. La première victime est évidemment la biodiversité. Les animaux les plus mobiles parviennent parfois à fuir, mais les reptiles, les amphibiens, les insectes, les oiseaux nicheurs ou les jeunes mammifères disparaissent souvent avec leur habitat. Certaines espèces végétales mettent plusieurs décennies à se reconstituer, tandis que d’autres ne reviennent jamais lorsque les incendies deviennent trop fréquents. À titre d’exemple, les feux qui ont ravagé la moitié de la forêt de Bouhachem, dans le nord du Maroc, en août 2022, ont tué des centaines de macaques de Barbarie, une espèce en voie de disparition. Les conséquences touchent également les sols. Après un incendie, le sol perd sa couverture végétale protectrice. Lors des premières pluies, il devient extrêmement vulnérable à l’érosion. Les terres fertiles sont entraînées vers les cours d’eau, provoquant des coulées de boue et accélérant l’envasement des barrages. Au Maroc, où chaque mètre cube d’eau devient stratégique, cette dégradation représente un enjeu majeur.

Les incendies aggravent également le changement climatique. Une forêt agit normalement comme un immense puits de carbone. Elle absorbe le dioxyde de carbone atmosphérique et le stocke dans le bois, les racines et les sols. Lorsqu’elle brûle, ce carbone est brutalement relâché dans l’atmosphère. On assiste alors à un véritable cercle vicieux. Le changement climatique favorise les incendies. Les incendies libèrent davantage de gaz à effet de serre. Ces émissions renforcent ensuite le changement climatique. Autrement dit, les incendies ne sont plus seulement une conséquence du réchauffement climatique ; ils deviennent eux-mêmes un facteur qui l’accélère.
Quelles conséquences économiques et sociales les incendies entraînent-ils pour les populations, l’agriculture, le tourisme et les activités locales ?
Le coût d’un incendie ne se mesure pas uniquement en hectares brûlés. Il faut également prendre en compte tout ce que la forêt produisait avant sa destruction. Les espaces forestiers marocains fournissent du bois, du liège, des plantes aromatiques et médicinales, du miel, des champignons, du fourrage et de nombreuses autres ressources utilisées quotidiennement par les populations rurales. Lorsque la forêt disparaît, ce sont souvent des années de revenus qui disparaissent avec elle. L’agriculture est également touchée. Les incendies détruisent parfois des vergers, des oliveraies, des parcours pastoraux, des clôtures et des infrastructures agricoles. Le tourisme souffre lui aussi. Les paysages forestiers constituent un patrimoine naturel essentiel pour des régions comme Chefchaouen, Ifrane, le Moyen Atlas ou le Haut Atlas. Un incendie majeur peut réduire durablement leur attractivité touristique. À ces pertes économiques s’ajoutent les coûts directs de la lutte contre les incendies : mobilisation des Canadair, des hélicoptères, des pompiers et des forces de sécurité, puis dépenses de reboisement, de restauration écologique et de réparation des infrastructures.

À l’échelle mondiale, les mégafeux représentent désormais plusieurs dizaines de milliards de dollars de pertes chaque année. Même si les superficies brûlées restent relativement limitées au Maroc comparativement à l’Espagne, au Portugal ou au Canada, chaque incendie rappelle que prévenir coûte toujours beaucoup moins cher que reconstruire. En économie des ressources naturelles, les forêts sont des ressources renouvelables et des actifs naturels dotés d’une capacité de régénération. Leur gestion suppose d’aligner le taux d’exploitation, d’extraction ou de perte par incendie sur leur rythme de croissance naturelle. Une gestion durable de ces ressources communes et partagées doit donc prendre en considération les pertes occasionnées par les incendies afin de restaurer ce patrimoine naturel de grande valeur écologique, économique et sociale.
Que prévoient les projections climatiques pour les prochaines décennies et quelles transformations le Maroc devrait-il engager ?
Les projections climatiques convergent toutes vers le même constat : le risque d’incendie continuera d’augmenter au Maroc au cours des prochaines décennies si le réchauffement climatique se poursuit. Les scientifiques prévoient des températures plus élevées, une diminution des précipitations dans plusieurs régions, des sécheresses plus longues et une augmentation des vagues de chaleur. Toutes ces évolutions auront une conséquence directe : la saison des incendies commencera plus tôt, se terminera plus tard et concernera davantage de territoires. Autrement dit, les régions historiquement les plus exposées resteront vulnérables, mais de nouveaux territoires pourraient progressivement entrer dans la zone à risque. Cette évolution est déjà observable partout dans le monde. Au Canada, les mégafeux atteignent aujourd’hui des régions qui brûlaient très rarement il y a quelques décennies. En Grèce, en Espagne ou au Portugal, les incendies dépassent désormais les capacités classiques d’intervention. Même la France connaît une extension du risque vers des régions jusque-là relativement épargnées, comme la forêt de Fontainebleau ou certaines zones de l’ouest du pays.

Le Maroc dispose néanmoins d’un atout important : il agit avant que la situation ne devienne comparable à celle de plusieurs pays méditerranéens. La stratégie «Forêts du Maroc 2020-2030», les investissements dans les nouvelles technologies, le renforcement de la gouvernance forestière et la mobilisation de financements internationaux témoignent d’une volonté d’anticipation. Mais il faudra aller plus loin. À mon sens, la prochaine étape consiste à intégrer pleinement les incendies de forêt dans les politiques nationales d’adaptation au changement climatique et dans les stratégies de réduction des risques de catastrophe.

Les incendies ne doivent plus être considérés comme un simple problème forestier ; ils constituent désormais un enjeu de sécurité environnementale, de développement territorial et de résilience nationale. Cela suppose une approche intégrée associant l’aménagement du territoire, la protection des ressources en eau, la gestion durable des écosystèmes, la recherche scientifique, l’innovation technologique et la participation active des citoyens. Le véritable défi n’est donc plus seulement d’éteindre les incendies, mais de construire des territoires capables de mieux résister à un climat qui change. C’est cette capacité d’adaptation qui fera la différence entre subir les catastrophes de demain et apprendre à vivre avec un risque désormais appelé à devenir permanent.
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