Menu
Search
Dimanche 17 Mai 2026
S'abonner
close

Infirmiers en Afrique : entre pénurie et impératif de mise à niveau technologique

Face à la pénurie croissante de personnels de santé en Afrique et à l’accélération des transformations technologiques du secteur, Casablanca veut faire entendre une voix continentale. Réunie du 14 au 16 mai à l’Université Mohammed VI des sciences et de la santé, la deuxième édition du Congrès africain des sciences infirmières et professions de la santé (CASIPS) a rassemblé plusieurs centaines d’experts, universitaires et décideurs autour d’une même ambition : ancrer les pratiques avancées au cœur des systèmes de soins africains et faire émerger un modèle de formation pensé depuis le continent, pour le continent.

No Image
Près de sept cents participants venus d'une vingtaine de pays, cent dix experts mobilisés trois jours durant : la première édition du CASIPS, tenue en mai 2024, avait posé les jalons d'une plateforme scientifique panafricaine. Deux ans plus tard, le campus Anfa City de l'UM6SS accueille, du 14 au 16 mai, une seconde édition qui ambitionne, autour du thème «L'ancrage des pratiques avancées en sciences infirmières et professions de la santé en Afrique», de convertir l'élan en doctrine et la doctrine en feuille de route. La cérémonie d'ouverture, retransmise en direct, a réuni ambassadeurs de pays africains, doyens, chercheurs, représentants institutionnels et délégations venues, entre autres, du Côte d'Ivoire, du Burkina Faso et du Canada.

Le défi des six millions

L'enjeu, posé d'emblée, est de taille. Selon les projections internationales reprises par les organisateurs, le continent africain aura besoin d'environ six millions de professionnels de santé supplémentaires à l'horizon 2030 pour répondre aux objectifs de couverture sanitaire universelle. «Ce défi n'est pas uniquement quantitatif, il est tout aussi qualitatif, structurel et stratégique», a souligné le professeur Younes Dijou, directeur délégué de la Fondation Mohammed VI des sciences et de la santé, dans une intervention qui a donné le ton de la rencontre. Pour lui, l'équation est résumée dans une formule devenue le fil rouge du congrès : «Former davantage est indispensable, mais former autrement est devenu une urgence». Cette urgence dessine en creux le portrait d'une nouvelle génération de soignants africains, dont les compétences ne se limitent plus au geste clinique. «Nous devons construire une nouvelle génération de professionnels de santé africains capables d'évoluer dans des environnements complexes, numérisés et en mutation permanente», a poursuivi le professeur Dijou, citant la maîtrise des outils numériques, de l'intelligence artificielle, de la recherche clinique et de la gestion des données de santé, sans rien céder, a-t-il insisté, sur «les dimensions humaines et éthiques du soin». Une redéfinition qui consacre, selon lui, la centralité longtemps déniée du personnel paramédical : «Longtemps perçus comme des acteurs d'exécution, les professionnels infirmiers occupent aujourd'hui une place centrale dans l'évolution des systèmes de santé modernes.»

Une réforme nationale en miroir

Le CASIPS s'inscrit dans le sillage du grand Chantier Royal de généralisation de la protection sociale, dont la trajectoire offre au congrès son arrière-plan politique. Représentant le ministre de la Santé et de la protection sociale, Amine Tahraoui, le professeur Moulay Hicham Afif, directeur général du Groupement sanitaire territorial de la région de Casablanca-Settat, a rappelé que la réforme du système national reposait sur quatre piliers structurants : refonte de la gouvernance, renforcement de l'offre de soins, digitalisation et valorisation des ressources humaines, désormais placées «au cœur» du dispositif. «Les pratiques avancées ne constituent plus aujourd'hui une réflexion académique ou prospective, elles deviennent une nécessité opérationnelle et un levier concret pour améliorer l'accès aux soins, renforcer la qualité et la continuité des prises en charge, développer la prévention et accompagner les maladies chroniques», a-t-il développé, faisant écho, presque mot pour mot, à la formule du directeur délégué : «Former davantage est une nécessité, former autrement est une priorité stratégique

Sur ce terrain, l'UM6SS revendique une avance opérationnelle quantifiée. Son président, le professeur Mohammed Adnaoui, a fait état de plus de cent cinquante doctorants accompagnés par la Fondation, et d'au moins cinq masters en pratiques infirmières avancées réaccrédités cette année. Une architecture pédagogique qui prolonge la philosophie de l'inter-professionnalisation portée par l'établissement, où médecine, pharmacie, médecine dentaire, sciences infirmières et ingénierie en santé forment un même écosystème. «Les pratiques avancées sont un pont pour la qualité des soins qui seront prodigués à nos citoyens, mais c'est un pont aussi pour la recherche et pour le doctorat», a-t-il résumé, saluant au passage le partenariat réaffirmé la semaine précédente entre la Fondation et le ministère de la Santé.

Une diplomatie scientifique assumée

Au-delà du périmètre national, le CASIPS 2026 confirme la vocation continentale de l'écosystème marocain. Cinq axes ont structuré les travaux : sciences infirmières, sciences obstétricales et périnatalité, rééducation et réhabilitation, nutrition et techniques de santé et, nouveauté de cette édition, psychologie clinique, et ont été déclinés en conférences plénières, masterclass, ateliers et communications scientifiques. Le tout dans une logique de mutualisation Sud-Sud qui s'incarne aussi dans la présence très visible des délégations africaines : Institut national de formation des agents de santé de Côte d'Ivoire, Ordre des infirmiers du Burkina Faso, mais aussi le Secrétariat international des infirmières et infirmiers de l'espace francophone (SIDIIEF), dont la nouvelle directrice générale, Hadil Chendi, nommée en novembre 2025, a effectué le déplacement depuis Montréal.

L'ambition se double d'un saut d'exigence académique. Les actes du congrès feront l'objet d'une publication dans BMC Proceedings, revue scientifique internationale indexée, «une reconnaissance importante de la qualité des contributions soumises et de l'inscription du CASIPS dans les standards internationaux de production, de validation et de diffusion du savoir», a souligné le professeur Rachid Fares, vice-président chargé des sciences infirmières et professions de la santé à l'UM6SS et architecte du congrès. À ses yeux, le pari est explicite et politique : «Notre continent ne doit pas seulement recevoir des modèles élaborés ailleurs. Il doit produire ses propres savoirs, valoriser ses propres expériences et construire ses propres réponses.» Une conviction qu'avait résumée, en ouverture, le professeur Dijou dans une formule appelée à faire date : «La santé en Afrique que nous voulons ne se construira ni dans la dépendance ni dans l'imitation. Elle se construira dans la coopération, l'excellence et la confiance en nos propres capacités ».
Lisez nos e-Papers