Le chiffre s'est imposé comme une gifle. À minuit le 1er avril 2026, le litre de gasoil franchissait le seuil des 14,50 dirhams dans les stations-service marocaines, soit une hausse cumulée de près de 4 dirhams en moins de cinq semaines. Une arithmétique brutale, directement indexée sur une crise géopolitique à 5.000 kilomètres de Casablanca : la fermeture partielle du détroit d'Ormuz, après l'escalade militaire entre les États-Unis, Israël et l'Iran amorcée fin février 2026. La mécanique est connue, mais son ampleur est inédite. En l'espace d'un mois, le baril de Brent a bondi de 73 à plus de 114 dollars. Pour un pays qui importe plus de 94% de son énergie, chaque dollar de plus sur les marchés se traduit, sans amortisseur, en dirhams arrachés aux porte-monnaie des ménages. Le Syndicat national du pétrole et du gaz n'exclut pas un nouveau cap à 18 DH le litre si le conflit s'aggrave.
Le monde déjà en mode économie
Face à ce choc inédit, les réponses se multiplient à l'international. Le 20 mars, l'Agence internationale de l'énergie (AIE) a publié une liste de dix mesures d'urgence pour comprimer la consommation mondiale de carburant. Parmi elles, le télétravail figure en bonne place. L'AIE l'affirme sans détour : passer de zéro à trois jours de travail à domicile par semaine peut réduire de 20% la consommation de carburant d'un salarié. Dans les économies émergentes, elle estime qu'environ un emploi sur cinq est éligible à cette organisation, qu'il s'agisse du secteur public ou du secteur privé. La Commission européenne a suivi. Le commissaire à l'énergie Dan Jørgensen a exhorté les Vingt-Sept à intégrer le télétravail dans leur «boîte à outils» anti-crise, aux côtés du covoiturage et de la réduction de vitesse sur autoroute.
Certains pays sont déjà passés à l'acte. L'Indonésie a imposé un jour de télétravail hebdomadaire à ses fonctionnaires ; la Malaisie s'apprête à faire de même à partir de mi-avril. Le Sri Lanka a raccourci la semaine de travail à quatre jours dans ses administrations. Les Philippines et le Pakistan ont mis en place des dispositifs similaires. En France, les syndicats, Force ouvrière en tête, sont submergés de sollicitations émanant aussi bien d'agents publics que de salariés du privé, réclamant à leurs employeurs respectifs un assouplissement des règles de télétravail. Dans plusieurs entreprises, les représentants du personnel ont formellement demandé l'octroi d'un à deux jours supplémentaires de travail à distance par semaine, directement pour limiter la facture des trajets domicile-travail. Le gouvernement français reste en retrait pour l'instant, mais reconnaît pouvoir intervenir si la crise s'inscrit dans la durée.
Au Maroc, de la Toile à l'hémicycle
Au Maroc, la réaction prend d'abord la forme d'un bruissement numérique. Sur les réseaux sociaux, des fonctionnaires, des cadres d'entreprises et des salariés du secteur privé s'interrogent à voix haute : pourquoi ne pas activer ce levier, quand les transports en commun demeurent insuffisants et que le trajet domicile-travail représente désormais une part croissante et douloureuse du budget mensuel d'un foyer ? Ce débat a désormais une traduction institutionnelle. «L'augmentation persistante des prix du carburant due aux conditions internationales alourdit le fardeau des citoyens, notamment des salariés et fonctionnaires contraints de parcourir quotidiennement de longues distances pour rejoindre leur lieu de travail.» C'est en ces termes que la députée Najwa Koukous a interpellé, le 1er avril 2026, Ghita Mezzour, ministre de la Transition numérique et de la réforme de l'administration. Dans sa question orale urgente adressée à la Chambre des représentants, la parlementaire formule deux exigences précises. Elle demande d'abord quelles mesures concrètes le gouvernement envisage pour élargir le recours au télétravail ou au travail hybride, dans les administrations publiques, mais aussi dans les entreprises privées dont les activités le permettent. Elle interroge ensuite sa vision pour doter ce mode d'organisation d'un cadre réglementaire et incitatif clair, garantissant à la fois la performance, les droits des travailleurs des deux secteurs et la qualité du service.
Un cadre juridique en gestation pour les deux secteurs
La demande de la parlementaire tombe dans un terrain à la fois fertile et incomplet. Le Maroc dispose depuis les réformes législatives de 2025-2026 d'un cadre naissant pour le télétravail, inscrit dans les nouvelles dispositions du Code du travail. Celui-ci reconnaît le droit à la déconnexion, le principe de réversibilité et l'égalité de traitement entre présentiel et distanciel. Ces avancées concernent en premier lieu le secteur privé. Mais pour la fonction publique, l'opérationnalisation reste largement à construire, faute d'un texte spécifique et d'une doctrine claire de mise en œuvre. C'est précisément ce vide qui fragilise la réponse marocaine. Pendant que des entreprises privées, notamment dans les secteurs de la finance, de l'IT et des services, pratiquent déjà un télétravail partiel, fruit de négociations internes depuis la Covid, des pans entiers du salariat marocain, dans le public comme dans le privé, continuent d'absorber seuls le choc des hausses. Le gouvernement a réactivé, le 20 mars, ses aides directes aux professionnels du transport. Une réponse sectorielle, mais qui laisse sans filet les millions d'autres actifs dont le véhicule personnel reste l'unique moyen d'accéder à leur lieu de travail.
Une fenêtre d'opportunité
L'enjeu dépasse la simple économie d'un plein d'essence. Dans un pays où la majorité des emplois tertiaires sont concentrés dans trois métropoles – Casablanca, Rabat et Marrakech – et où l'offre de transports collectifs ne couvre qu’imparfaitement les besoins des navetteurs, le télétravail partiel, étendu à la fois au public et au privé, représente un levier structurel sous-exploité. L'AIE le chiffre : vingt pour cent de consommation de carburant en moins, dès trois jours de travail à domicile par semaine. La crise du détroit d'Ormuz pourrait ainsi fonctionner comme un révélateur. Elle force à mettre en chiffres ce que beaucoup savaient sans l'avoir calculé : le coût humain et économique d'une organisation du travail encore massivement articulée autour du présentiel quotidien, dans les bureaux de l'État comme dans les open-spaces des entreprises. La question posée à l'hémicycle par Najwa Koukous pose, en creux, celle de la résilience économique du Maroc face aux chocs exogènes. La réponse de la ministre vaudra signal politique.
