Menu
Search
Mercredi 01 Avril 2026
S'abonner
close

La HACA sanctionne Radio Mars et blanchit «Bnat Lalla Mennana» : comprendre les ressorts profonds des verdicts

Le Conseil supérieur de la communication audiovisuelle (CSCA) vient de rendre, en l'espace de treize jours, deux décisions qui dessinent avec une netteté rare les contours de sa doctrine régulatrice. D'un côté, Radio Mars écope d'un avertissement assorti de la suspension d'une émission et de la diffusion obligatoire d'un communiqué de sanction, pour des propos injurieux tenus contre un joueur de l'équipe nationale lors de la finale de la CAN. De l'autre, l'ensemble des plaintes visant la série ramadanesque «Bnat Lalla Mennana», diffusée sur 2M, sont classées sans suite au nom de la liberté de création. Même régulateur, deux verdicts opposés et une même exigence : l'équilibre entre liberté et responsabilité dans l'espace médiatique marocain.

No Image
Le lundi 30 mars 2026, les auditeurs de Radio Mars ont découvert, là où devait habituellement retentir le générique de l'émission «Al Hakika F 90 Dkika», la lecture d'un communiqué de la Haute Autorité de la communication audiovisuelle (HACA). Un texte officiel, lu à l'antenne, aux horaires habituels du programme suspendu, et qui le sera durant toute la semaine. Treize jours plus tôt, le 17 mars, le même Conseil supérieur de la communication audiovisuelle avait statué sur un dossier de nature radicalement différente : cinq plaintes émanant de deux associations et de deux individus, apprend «Le Matin», réclamant des sanctions contre la série «Bnat Lalla Mennana», accusée de porter atteinte aux valeurs de la société marocaine. Verdict : classement sans suite intégral.

Quand le régulateur reprend la main sur les ondes sportives

La décision visant Radio Mars constitue, par son ampleur, un signal fort adressé à l'ensemble du paysage audiovisuel national. Le CSCA a prononcé un triple dispositif : un avertissement adressé à l'opérateur, la suspension de la diffusion de l'émission «Al Hakika F 90 Dkika» pendant une semaine et l'obligation de lire un communiqué détaillant les attendus de la sanction à l'antenne. L'affaire trouve son origine dans des propos tenus par l'animateur de l'émission «Assad Africa» à l'occasion d'un commentaire sur la finale de la Coupe d'Afrique des nations, propos qualifiés par le Conseil d'«injurieux et dénigrants» à l'encontre d'un joueur de l'équipe nationale de football.
Fait notable : la HACA a agi dans le cadre d'une auto-saisine, et non en réponse à des plaintes extérieures. Le régulateur avait déjà relevé des dépassements antérieurs de la part de cette station. Les plaintes reçues par ailleurs n'ont constitué, apprend «Le Matin», qu'un élément supplémentaire dans un dossier que l'instance instruisait de sa propre initiative. Le Conseil a d'ailleurs explicitement fondé sa décision sur «le caractère répété des manquements constatés», inscrivant la sanction dans une logique cumulative.

Le mécanisme inédit du transfert de sanction

L'un des aspects les plus remarquables de cette décision réside dans le mécanisme juridique retenu. L'émission fautive, «Assad Africa», n'étant plus diffusée, le CSCA a choisi de frapper une autre émission de la même radio. Ce transfert de la sanction d'un programme à un autre consacre un principe structurant : la responsabilité éditoriale incombe à l'opérateur dans sa globalité, et non à un programme isolé. Radio Mars est sanctionnée en tant qu'entité, ce qui implique que toute dérive sur l'une de ses antennes engage l'ensemble de sa grille. Le Conseil a estimé que les propos en cause «excèdent les limites admises de la critique et de l'analyse sportive et portent atteinte à la dignité de la personne concernée». Il a qualifié ces propos de manquement à «l'exigence de maîtrise d'antenne, laquelle impose aux animateurs de veiller, en toutes circonstances, au respect des principes de retenue et de responsabilité dans l'expression médiatique».

Le journalisme sportif sous haute surveillance

Au-delà du cas d'espèce, le CSCA a développé un argumentaire doctrinal sur la responsabilité sociale spécifique du journalisme sportif. Le communiqué que Radio Mars diffuse depuis lundi rappelle que ce type de journalisme, «en raison de l'ampleur de son audience et de son influence sur l'opinion publique, est investi d'une responsabilité sociale particulière, qui lui commande de promouvoir un discours médiatique responsable, conforme aux exigences de l'éthique professionnelle et porteur des valeurs de l'esprit sportif, de la participation, du rapprochement et de la tolérance».
Le Conseil a poussé le raisonnement plus loin, établissant un lien direct entre violence verbale médiatique et insécurité dans les espaces sportifs. Les «dérives vers un registre de narration médiatique des événements sportifs empreint de violence verbale ou symbolique sont susceptibles d'altérer la sécurité des espaces sportifs et d'accroître l'exposition du public et des acteurs du sport à diverses formes d'atteintes», a-t-il averti. Dans le contexte de la CAN 2025 organisée au Maroc et de la préparation du Mondial 2030, cette mise en garde dépasse considérablement le périmètre de Radio Mars.

Il convient de relever que cette triple sanction marque une rupture avec la tendance observée dans le rapport annuel 2024 de la HACA. En effet, l'année 2024 avait été marquée par une tendance baissière des sanctions, avec un seul avertissement prononcé et aucune décision de suspension de programme ni de diffusion de communiqué. Le rapport soulignait le recours à «des mesures plus souples, proportionnées aux faits constatés». Le retour en 2026 à un dispositif aussi complet témoigne de la gravité que le CSCA attache aux manquements répétés en matière de journalisme sportif.

«Bnat Lalla Mennana» ou la fiction protégée

Le raisonnement du Conseil prend une direction rigoureusement inverse dans le dossier de la série ramadanesque. Face aux cinq plaintes déposées par des associations et des particuliers invoquant des scènes et des dialogues prétendument contraires aux valeurs de la société marocaine, le CSCA a conclu que l'œuvre «ne comporte aucun élément contraire aux règles encadrant l'exercice de la liberté de création et de la communication audiovisuelle».
La motivation de la décision repose sur une distinction claire : cette série relève du registre de la fiction, «dont les thématiques et les personnages procèdent des choix artistiques propres à leurs auteurs et réalisateurs». Le Conseil a rappelé qu'«une œuvre de fiction ne peut pleinement déployer sa valeur artistique sans bénéficier d'une marge de liberté inhérente à l'écriture scénaristique et à la représentation des situations, des personnages et des contextes». Ce classement s'inscrit dans une continuité relevée par le rapport annuel 2024, qui faisait état de six décisions de rejet ou de classement motivées par la liberté éditoriale et de création au cours de cette année-là. La protection de la fiction constitue donc bien un axe constant de la jurisprudence du CSCA.

Un régulateur qui refuse le rôle de censeur de l'imaginaire

La présidente de la HACA, Latifa Akharbach, avait anticipé ce débat en livrant une réflexion ciselée sur le rôle du régulateur face aux œuvres fictionnelles. La haute responsable avait reconnu que «l'augmentation des critiques du public sur les œuvres de fiction traduit une exigence accrue de qualité et consacre l'ancrage d'une véritable culture de redevabilité des médias». Mais elle avait immédiatement posé la limite : «La défense du principe de la liberté de création n'est ni une échappatoire ni un argument justificatif. À l'instar de la liberté éditoriale, la liberté de création est au cœur de la liberté de communication audiovisuelle, telle qu'elle est consacrée par la loi n°77.03 relative à la communication audiovisuelle et la loi n°11.15 portant organisation de la Haute Autorité».

La formule qui résume le mieux cette posture est celle-ci : «La Haute Autorité n'est pas un organe de censure de l'imaginaire ; elle veille à préserver un équilibre exigeant entre liberté et responsabilité». Une phrase manifestement destinée à faire jurisprudence. Mme Akharbach avait par ailleurs souligné que «la promotion de la qualité des contenus médiatiques et de l'offre audiovisuelle nationale ne relève pas d'une seule institution, mais appelle à une politique publique transversale en faveur du développement des industries culturelles et médiatiques».

Deux régimes, une cohérence

Lues ensemble, ces deux décisions, les dernières en date du CSCA, dessinent avec précision la ligne de partage doctrinale de la HACA. D'un côté, l'information et le commentaire sportif sont soumis à des obligations strictes de maîtrise d'antenne, de retenue et de respect de la dignité humaine. De l'autre, la fiction bénéficie d'une marge de liberté scénaristique que le régulateur entend protéger contre les pressions sociétales. Dans un cas, la norme est l'éthique journalistique ; dans l'autre, c'est la liberté artistique. Ce dualisme assumé constitue, dans un paysage médiatique en pleine mutation – la HACA avait relevé dans son rapport 2024 que les jeunes Marocains étaient désormais plus susceptibles de s'informer sur TikTok ou WhatsApp que via la radio ou la télévision –, la marque d'un régulateur qui choisit ses combats avec discernement.
Lisez nos e-Papers