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Mohamed Sadiki : L’agriculture irriguée vient après la satisfaction des demandes en eau potable

Le département de l’Agriculture a limité l’extension des superficies des plantations consommatrices d’eau telles que les agrumes, l’avocat et les pastèques, en faveur de l’encouragement des plantations résistantes à la sécheresse telles que le pistachier, le caroubier, l’amandier, l’arganier, le cactus, l’olivier, le palmier dattier et l’arganier.

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Le Matin : Une sixième année consécutive de sécheresse se profile. Comment comptez-vous riposter ?

Mohamed Sadiki :
Au cours des dernières décennies, les impacts des changements climatiques et de l’augmentation des demandes en eau potable et des secteurs économiques ont intensifié les pressions sur les ressources en eau. Ces pressions ont particulièrement affecté les périmètres d’irrigation et exacerbé les déficits en eau des périmètres irrigués, dont l’approvisionnement a enregistré des restrictions drastiques dans les bassins irrigués de la Moulouya, Doukkala, Tadla, Haouz, Souss-Massa, Tafilalet et Ouarzazate.



Contrairement à certaines idées reçues, le secteur de l’irrigation n’utilise en réalité que le reliquat des ressources en eau des barrages après satisfaction des demandes en eau potable et des autres secteurs et, de ce fait, reste le plus impacté par les changements climatiques. Malgré les efforts déployés pour la modernisation des réseaux collectifs d’irrigation et l’amélioration de leur efficience et la généralisation de l’irrigation localisée à l’échelle des exploitations agricoles, ces restrictions hydriques ne sont plus soutenables dans les zones irriguées, du fait qu’elles sont opérées sur plusieurs années successives : le cas par exemple du grand périmètre irrigué du Doukkala, où l’irrigation est en arrêt pour la cinquième année. La campagne agricole 2023-2024 s’inscrit dans un contexte climatique contraignant, marqué par une séquence des années de sécheresse (5 années sur 6).

Même si la campagne a été prometteuse dans ses débuts, avec des pluies précoces ayant donné l’espoir aux agriculteurs, la situation pluviométrique et hydrique actuelle s’avère difficile. En effet, le cumul pluviométrique moyen national au 29 décembre 2023 est de 66 mm, soit une baisse de 55% par rapport à la moyenne des 30 dernières années (148 mm) et une baisse de 51% par rapport à la campagne précédente (134 mm) à la même date. S’agissant de la situation des barrages, il y a lieu de signaler que la réserve globale des barrages à usage agricole au 29 décembre 2023 s’élève à près de 3,04 milliards de m³, contre 3,99 milliards de m³ la campagne précédente à la même date, soit un taux de remplissage de 22%, contre 29% la campagne précédente à la même date.

Le ministère a mis en place un suivi rapproché pour rationaliser les disponibilités en eau au niveau des périmètres irrigués en donnant la priorité à l’arboriculture et aux cultures pérennes, en plus de la limitation des superficies des cultures consommatrices d’eau. Des mesures précoces pour la gestion des épisodes de sécheresse ont été également prises, notamment le suivi ponctuel de la situation hydrique au niveau de tous les bassins de production en perspective de la gestion de l’offre en ressources hydriques au niveau des périmètres irrigués et l’adaptation des programmes des cultures, le report de la programmation de quelques cultures ou leur interdiction en attendant l’amélioration des réserves hydriques (pastèque et avocat), la mobilisation de ressources hydriques supplémentaires, notamment les forages et les puits, ainsi que la poursuite des efforts d’amélioration des services de l’eau à travers la modernisation des réseaux d’irrigation et leur maintenance.

Le département de l’Agriculture s’est inscrit dans les efforts d’adaptation aux changements climatiques et d’atténuation de ses effets, à travers notamment l’amélioration de l’offre hydrique grâce à la construction de nouveaux barrages, le recours à l’eau non conventionnelle, notamment le dessalement de l’eau de mer et le transfert de l’eau entre les bassins, la maîtrise de l’eau d’irrigation, sa rationalisation et sa valorisation à travers des programmes structurants d’aménagement hydroagricoles, la reconversion et l’intensification de l’arboriculture fruitière, le développement de l’assurance multirisque climatique et la promotion de la recherche dans le domaine de la génétique, notamment en matière de création des variétés résistantes à la sécheresse.

Par ailleurs, et en exécution des Hautes Orientations Royales, le département a lancé un programme exceptionnel de 10 milliards de DH qui vise à atténuer les effets du déficit pluviométrique, alléger l’impact sur l’activité agricole et fournir l’aide aux agriculteurs et aux éleveurs concernés. L’objectif est de protéger le patrimoine végétal et animal à travers la sauvegarde du cheptel et le soutien aux filières végétales. Les services du ministère, en coordination avec les professionnels, restent mobilisés pour protéger le secteur et assurer un approvisionnement normal et régulier des marchés nationaux en produits agricoles et alimentaires à des prix abordables.

Aura-t-on besoin de fonds supplémentaires pour faire face à la sécheresse, comme cela a été le cas pour la campagne 2022-2023 ?

Pour faire face à la sécheresse, l’État a continué à octroyer des subventions pour l’ensemble des investissements agricoles à l’instar de la campagne agricole 2022-2023 et a mis en place de nouvelles aides pour l’acquisition des semences et plants de tomates rondes, de pommes de terre et d’oignons, l’acquisition de génisses laitières importées par la révision à la hausse du montant de la subvention (6.000 DH/tête vs 2.500 DH/tête), l’acquisition des génisses laitières produites localement et les aides destinées aux jeunes dans le cadre de la valorisation des terrains collectifs. De plus, l’État a mis en place un programme de réduction de l’impact du déficit pluviométrique et des effets de conjoncture sur une période de deux ans (2023-2024) et réservé l’enveloppe budgétaire nécessaire pour son exécution. Cependant, il n’est pas prévu de budget additionnel pour cette campagne au titre de ce programme. Pour rappel, l’enveloppe budgétaire globale mobilisée pour sa mise en œuvre s’est élevée à 10 milliards de dirhams : 5 milliards de dirhams ont été alloués à la protection du capital animal, à travers la subvention de l’orge et des aliments importés destinés au bétail et à la volaille, 4 milliards de dirhams ont été alloués à la protection du capital végétal et au soutien des filières à travers la subvention des prix de certains intrants comme les semences et les engrais, afin de permettre la baisse des coûts de production des légumes et des fruits, 1 milliard de dirhams a été affecté au renforcement des capacités financières de la banque Crédit Agricole du Maroc en vue de soutenir les agriculteurs.

Le Maroc devra faire de plus en plus face à des stress hydriques importants. Au niveau de votre département, comment est traitée cette question de la rareté de l’eau ?

L’irrigation a toujours été une priorité des politiques publiques au Maroc, notamment ces dernières années dans le cadre de la stratégie Génération Green et du Programme d’approvisionnement en eau potable et d’irrigation-PNAEPI (20-27). Plusieurs chantiers importants sont engagés pour revoir la planification des investissements de mobilisation de l’eau de nature à atténuer la compétition entre les usages et surtout sécuriser les ressources en eau. Il s’agit particulièrement de la poursuite du développement de nouveaux barrages dans les bassins qui disposent encre d’un potentiel de mobilisation (bassins du Loukkos, du Sebou et du Bouregreg), l’interconnexion des bassins (Sebou-Bouregreg-Oum Rbia-Tensift, Loukkos-Tangérois) pour mobiliser le maximum des eaux actuellement perdues en mer, l’approvisionnement en eau des grandes villes côtières par dessalement de l’eau de mer, ce qui permettra de libérer des ressources aux périmètres irrigués et de réduire les pertes en eau dans les systèmes de transport d’eau sur de longues distances, et le développement des projets d’irrigation par dessalement de l’eau de mer (essentiellement destinés à la production des fruits et légumes).

En plus des projets emblématiques de dessalement de l’eau de mer de Chtouka et le projet Dakhla, il est prévu de développer l’irrigation par les eaux non conventionnelles à travers 9 projets supplémentaires, en cours d’étude, pour diversifier et sécuriser les zones de production sur une superficie de l’ordre de 100.000 ha dans les zones de Tan-Tan, Sidi Rahal, l’Oriental, Oualidia, Chichaoua, Tiznit, Guelmim, Boujdour et Marrakech. De même, un effort d’investissement de près de 50 milliards de DH est en cours de mise en œuvre pour améliorer l’efficacité hydrique et énergétique de l’eau agricole, dont l’objectif principal est de doubler la valeur ajoutée par m³ d’eau utilisé dans l’irrigation. Ces programmes permettront de sécuriser et de pérenniser un stock hydrique stratégique au service de la souveraineté alimentaire nationale.

Comment votre département intervient-il dans le Programme national pour l’approvisionnement en eau potable et l’irrigation 2020-2027 ? Quelles sont les réalisations à ce niveau ?

Les interventions du département de l’Agriculture dans ce programme et les réalisations à ce jour se résument comme suit : pour la reconversion à l’irrigation localisée, les réalisations ont concerné l’équipement des exploitations agricoles en irrigation localisée sur une surface de 208.000 ha durant la période 2020-2023, soit près de 60% de l’objectif du programme. La modernisation des réseaux collectifs d’irrigation dans les grands périmètres irrigués sur une superficie additionnelle de 43.000 ha durant la période 2020-2023, en plus de la poursuite de la réalisation des projets sur une superficie de 47.000 ha.

Concernant l’axe relatif à l’aménagement hydro-agricole, le PNAEPI 20-27 a prévu principalement deux projets, à savoir la sauvegarde de l’irrigation de la plaine du Saïss sur 30.000 ha. À ce titre, l’année 2023 a connu, notamment, l’achèvement des travaux de la conduite principale du réseau de distribution et la poursuite des travaux du réseau de distribution sur 10.440 ha. Concernant l’état d’avancement du projet d’aménagement hydro-agricole de la zone Sud-Est de la plaine du Gharb sur 30.000 ha, les études techniques de la conduite d’acheminement principale ont été achevées et l’étude de structuration du projet en PPP est en cours de réalisation. Le démarrage des travaux est prévu pour fin 2024. Concernant l’axe relatif au développement des périmètres de petite et moyenne hydraulique (PMH) et la création des points d’eau pour l’abreuvement du cheptel, il a permis de réhabiliter 73.600 ha de périmètres de PMH (soit près de 73% de l’objectif du programme) et de réaliser 950 points d’eau, 3.800 citernes souples, 50 citernes tractées et 10 camions citernes.

Le programme «Génération Green» vise, entre autres, à renforcer l’adaptabilité de l’agriculture aux changements climatiques et à améliorer sa résilience, à travers notamment l’expansion significative des techniques d’économie en eau et la promotion de la recherche et développement en matière d’adaptation à la sécheresse. Où en est la réalisation de ce programme ?

Le département de l’Agriculture accorde une place de choix à la maîtrise de l’eau d’irrigation et à sa rationalisation en tant que levier pour le développement de l’agriculture. Dans ce cadre, il vise à l’horizon 2030 de doubler la valeur ajoutée par m³ de l’eau d’irrigation, à travers :

• L’amélioration de l’efficacité hydrique par le développement de l’irrigation au goutte-à-goutte sur 1 million d’hectares à l’horizon 2030. Actuellement, près de 800.000 ha ont été équipés en techniques économes en eau d’irrigation.

• La valorisation des ressources en eau mobilisées par les barrages et la mise en valeur de nouveaux périmètres irrigués sur 72.450 ha. Aujourd’hui, près de 38.100 ha sont en cours d’aménagement.

• Le développement de la petite et moyenne hydraulique dans les zones de montagnes et les oasis sur 200.000 ha supplémentaires à l’horizon 2030. Actuellement, plus de 60.000 ha supplémentaires de périmètre de PMH ont été réhabilités.

• La poursuite du développement de projets de partenariat public-privé (PPP) novateurs pour la construction et/ou l’exploitation des projets d’irrigation et le développement de l’offre en eau agricole par dessalement de l’eau de mer afin d’atténuer la pression exercée sur les ressources en eau souterraines et contribuer à leur préservation.

• La promotion de la transition énergétique vers le renouvelable par l’encouragement de l’utilisation de l’énergie solaire en irrigation pour couvrir près de 20% de la superficie irriguée en 2030.

Par ailleurs, suite aux instructions Royales, et afin d’assurer une meilleure mobilisation et valorisation des ressources hydriques, le gouvernement a lancé d’autres programmes structurants, notamment les projets d’interconnexion entre bassins hydrauliques et la programmation de nouveaux barrages. Le département de l’Agriculture travaille également sur la reconversion de cultures sensibles au déficit hydrique par des espèces plus résilientes aux changements climatiques et qui ont un pouvoir de séquestration du carbone. Dans ce contexte, il a limité dernièrement l’extension des superficies des plantations consommatrices d’eau telles que les agrumes, l’avocat et les pastèques, en faveur de l’encouragement des plantations résistantes à la sécheresse telles que le pistachier, le caroubier, l’amandier, l’arganier, le cactus, l’olivier, le palmier dattier et l’arganier. Une Stratégie de développement intégrée des zones oasiennes et de l’arganier est également entreprise par le département de l’Agriculture, visant, entre autres, l’orientation vers des cultures résilientes et adaptées aux conditions climatiques des zones oasiennes et de l’arganier. Le département a également opté pour le développement de l’Agroforesterie et de l’agriculture de conservation (ex. plantation d’olivier), notamment dans les zones en pentes, dégradées et inadaptées aux cultures annuelles, à travers notamment l’association des systèmes de cultures (plantations-cultures) ou plantations-élevage. Entre 2008 et 2022, plus de 600.000 ha ont été plantés, ce qui permet d’améliorer le potentiel de séquestration du carbone du secteur agricole. Afin de s’adapter aux changements climatiques, particulièrement la sécheresse, plusieurs variétés améliorées résistantes à la sécheresse et tolérantes au manque d’eau ont été créées et utilisées pour une large gamme d’espèces végétales, principalement pour les céréales, les fourrages et les légumineuses alimentaires. Dans ce cadre, l’INRA a développé près de 20 variétés de céréales, de légumineuses et de cultures oléagineuses résistantes à la sécheresse. Ces nouvelles variétés sont actuellement en cours de multiplication ou d’inscription au catalogue officiel national. Il y a également lieu de citer le développement du secteur de l’élevage, notamment les espèces rustiques comme les caprins et les camelins avec l’aménagement de points d’eau pour leur abreuvement et l’aménagement des parcours à travers leur mise en repos, la plantation d’arbustes et la régulation des flux des transhumants... La stratégie Génération Green vise en outre la promotion de l’agriculture biologique sur 100.000 ha à l’horizon 2030, ainsi que la promotion de l’utilisation de la technique du semis direct pour atteindre 1 million d’ha en 2030. Actuellement, nous sommes à près de 85.000 ha cultivés par le semis direct.
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