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Vendredi 05 Juin 2026
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Le Maroc au cœur du combat africain pour la réappropriation du récit et de la souveraineté narrative

Du 3 au 6 juin 2026, Bamako accueille la première édition du Forum panafricain des médias (FOPAME), organisée au Centre international de conférences du Mali sous le thème «Unir les voix, renforcer les liens entre les médias d'Afrique». Le Maroc y figure comme invité d'honneur, représenté par une délégation conduite par Mustapha Amdjar, directeur de la Communication et des relations générales au ministère de la Jeunesse, de la culture et de la communication ainsi que six journalistes marocains, dont celui du «Matin». L'ambassadeur du Maroc au Mali, Driss Isbayene, a quant à lui suivi l'intégralité des travaux.

Il était prévu pour mai. L'attentat terroriste du 25 avril 2026 en a décidé autrement. Reporté de cinq semaines, le premier Forum panafricain des médias s'est tenu à Bamako dans un contexte tendu qui, paradoxalement, en a démultiplié la portée. Car réunir des journalistes d'une vingtaine de pays africains : des délégations venues du Bénin, du Cameroun, de Côte d'Ivoire, de Guinée-Conakry, de Mauritanie, de la RDC, du Sénégal, du Tchad, du Togo, de Haïti, de Palestine et des trois États de l'Alliance du Sahel, quelques semaines à peine après une attaque meurtrière, c'est transformer un forum professionnel en acte politique. Le Maroc, seul pays à avoir été désigné invité d'honneur de cette édition inaugurale, n'a pas manqué à l'appel.

Une inauguration sous le signe du deuil et de la riposte

Le président de la Commission d'organisation du FOPAME, Salif Sanogo, a campé d'emblée l'esprit du forum en assumant ce qu'il appelait lui-même «une histoire». Une histoire qui remonte à la Charte de Kurukan Fuga de 1236 et à l'Université Sankoré de Tombouctou, construite en 1324, pour rappeler que les Africains ont été, bien avant les écoles de journalisme européennes et américaines, les gardiens et transmetteurs de leur propre récit. «Il paraît que les journalistes sont les historiens du présent, les maîtres de la parole, comme les griots l'ont pourtant été avant eux», a-t-il dit, avant de poser la question centrale du forum : à qui appartient la première version de l'Histoire avec un grand H ?

Le président de la Maison de la presse du Mali, Bandiougou Dante, coordinateur général du FOPAME, a ouvert les travaux sur une note de deuil, rendant hommage à Mohamed Hamid Cissé, président du comité scientifique du forum, rappelé à Dieu le 9 avril, «pratiquement à la tâche». Il a saisi la tribune pour demander solennellement que la Maison de la presse soit rebaptisée en son nom. Puis, dans un geste qui n'est pas passé inaperçu, il a interpellé le Premier ministre malien sur le sort du journaliste Youssouf Sissoko, «le seul journaliste malien en prison dans le cadre de l'exercice de son travail» : «Du haut de cette tribune, j'implore à nouveau la clémence de la justice malienne pour sa libération».

Trois fronts, une seule guerre : la taxinomie du général Maïga

Le discours solennel d'ouverture du Premier ministre malien, le général de division Abdoulaye Maïga, a donné au forum sa densité politique. Reprenant la convergence d'analyse avec la conférence inaugurale du professeur Martin Faye, il a identifié, au nom du Chef de l'État Assimi Goïta, trois formes de terrorisme auxquelles font face les États du Sahel : le terrorisme armé, le terrorisme économique et le terrorisme médiatique. «Dans ce contexte, le journalisme devient un acteur stratégique de la stabilité des États, de la cohésion sociale et de la résilience des sociétés», a-t-il affirmé, avant d'appeler à un panafricanisme du XXIe siècle «médiatique, numérique et informationnel».

Sans fard, le général Maïga a livré une déconstruction en trois points des «idées fausses» qui circulent sur la transition malienne. La transition, a-t-il soutenu, a un cap : 77 recommandations issues des Assises nationales de la refondation et une Vision Mali 2063. Elle n'est pas isolée : la présence de délégations africaines venues de plusieurs pays en est «la preuve éloquente». Et l'Alliance des États du Sahel n'a pas été conçue contre la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (Cédéao) : «Lisez la Charte du Liptako-Gourma du 16 septembre. Dans son préambule, il est fait mention du traité instituant la Cédéao». Il a conclu sur une seule recommandation : «Rejetons massivement la domination et l'impérialisme».

Martin Faye : l'Afrique, locataire précaire sur les terres des GAFAM

C'est la conférence inaugurale du professeur Martin Faye qui a fourni le substrat conceptuel de l'ensemble des débats. Intitulée «Médias africains à l'ère du numérique : indépendance, innovation et souveraineté narrative», son intervention a structuré le diagnostic en quatre axes. Le premier : la fin du monopole de la parole. «Aujourd'hui, un témoin muni d'un smartphone à Gao ou à Mopti informe plus vite que l'envoyé spécial. Le journaliste n'est plus le seul porteur de la nouvelle ; il doit en devenir le vérificateur», a-t-il souligné, décrivant la tension irréductible entre vitesse et vérité à laquelle sont désormais soumises toutes les rédactions africaines.

Le deuxième axe touche au nerf économique. M. Faye a décrit la condition des médias africains comme un «syndrome du locataire numérique» : des entreprises qui ne sont pas propriétaires de leur maison, prisonnières des algorithmes des GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft), dont les revenus publicitaires captent entre 60 et 70% du marché. «Si Facebook change les règles, un média malien peut perdre 90% de son audience du jour au lendemain. C'est une perte de souveraineté», a-t-il averti, plaidant pour le rapatriement de l'audience vers des plateformes propres : newsletters, alertes SMS, communautés WhatsApp gérées par les rédactions et pour l'investissement des États dans des centres de données régionaux. «On ne bâtit pas une nation souveraine sur un terrain loué à des géants qui peuvent vous expulser à tout moment».

Sur la souveraineté narrative, le professeur a dressé un tableau clinique. Beaucoup de rédactions africaines, faute de moyens d'investigation propres, traitent encore les agences internationales comme des «labels de crédibilité absolue», délaissant leurs propres sources de terrain. Un journaliste à Bamako reçoit souvent une information sur Niamey plus vite via une chaîne internationale que par un confrère nigérien. «C'est ce vide de coopération locale que les médias étrangers viennent combler. Reprendre une information étrangère sur nos propres réalités sans la questionner, ce n'est pas seulement informer, c'est sous-traiter notre souveraineté mentale», a-t-il tranché. Il a également mis en garde contre ce qu'il nomme le «stigmate numérique» : la manipulation des tensions communautaires par des réseaux extérieurs utilisant d'anciennes vidéos de conflits fonciers, légendées à des fins de déstabilisation.

Le Maroc, invité d'honneur : une présence qui dit une stratégie

Au milieu de ces débats d'une intensité rare, la présence marocaine a revêtu une signification qui dépasse le protocole. À la cérémonie de clôture, prévue le samedi 6 juin à la Salle des Banquets du CICB, un seul pays bénéficiera d'un temps de parole dédié : le Royaume du Maroc. Cette distinction, inscrite noir sur blanc dans le programme officiel du FOPAME, n'est pas fortuite. Elle consacre une relation entre le Maroc et le continent africain qui s'est construite, dans le domaine des médias, avec une constance méthodique.

La délégation marocaine, conduite par Mustapha Amdjar, directeur de la Communication au ministère de la Jeunesse, de la culture et de la communication, comprenait des représentants de l'ISIC et six journalistes. Sa composition reflète précisément la double nature de l'engagement marocain : institutionnel, à travers la présence du responsable du département de la Communication, et professionnel, à travers celle de la presse nationale. Tout au long des travaux, l'ambassadeur du Maroc au Mali, Driss Isbayene, a assisté à l'ensemble des sessions, présence continue qui, dans le langage diplomatique, signifie une attention soutenue au-delà de la simple courtoisie protocolaire.

Le vendredi 5 juin, lors de la table ronde II consacrée à la protection professionnelle, sociale et économique des journalistes en Afrique, le Maroc a pris la parole dans le cadre d'un sous-thème intitulé «Organisations professionnelles, consultations sectorielles et dialogue social dans les médias : l'expérience marocaine entre syndicats, patronat, institutions et défense des droits des journalistes». Cette intervention, inscrite dans un panel qui réunissait également des représentants du Sénégal, du Burkina Faso et de la Côte d'Ivoire, positionne le Royaume non comme un observateur extérieur, mais comme un pays disposant d'un modèle documenté en matière d'organisation de la profession.

L'Appel de Bamako : une boussole pour les médias africains

La dimension programmatique du FOPAME prévoit l’élaboration de l'Appel de Bamako, texte qui sera adopté en séance plénière ce samedi 6 juin. Ce document, qui rassemblera recommandations, motions et rapport de synthèse, ambitionne d'être, selon les termes de Bandiougou Dante, «une boussole pour les médias africains», traduite en «mécanismes permanents de coopération, en initiatives communes de formation, en partenariats durables et en une meilleure circulation de contenus produits par les Africains et pour les Africains». Le Premier ministre Maïga y avait fondé «beaucoup d'espoir» dès son discours d'ouverture, y voyant le vecteur d'une prise de conscience collective.
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