Alors que la migration reste un sujet inflammable des deux côtés de la Méditerranée, le message envoyé depuis Rabat se veut clair : il est temps de passer d’une logique subie à une logique organisée. Le ministre de l'Inclusion économique, de la petite entreprise, de l'emploi et des compétences, Younes Sekkouri, ne tourne pas autour du sujet. «Aujourd’hui, les processus de recrutement (...) se font en bout de chaîne», constate-t-il, pointant un système encore largement improvisé. Derrière ce constat, une volonté politique : remettre de l’ordre dans les mobilités. «La planification est devenue centrale», insiste-t-il, appelant à préparer les candidats en amont et à structurer les parcours. Le ministre assume une approche pragmatique, presque technocratique, de la migration circulaire. Pas de grands discours idéologiques, mais une mécanique à mettre en place : «Il va falloir qu’il y ait une coordination et un étage stratégique», dit-il, en filigrane d’une réforme plus large de la gouvernance migratoire. Dans cette logique, les deux programmes lancés à Rabat sont présentés comme les deux faces d’un même projet. Des initiatives «complémentaires et convergentes», selon ses termes, qui visent à concilier mobilité professionnelle et inclusion.
THAMM+ ou la migration comme outil économique
C’est le cœur du dispositif. Avec THAMM+, Rabat, Paris et Bruxelles assument une lecture économique de la migration : organiser les départs pour répondre à des besoins précis du marché du travail. Agriculture, hôtellerie-restauration : les secteurs ciblés ne doivent rien au hasard. En Europe, les tensions sur l’emploi persistent. Au Maroc, les réservoirs de main-d’œuvre existent. «La migration doit être un pont entre nos sociétés, légale, sûre et mutuellement bénéfique», résume Dimiter Tzantchev, ambassadeur de l’UE au Maroc.
Même cadrage du côté français. Pour Christophe Lecourtier, ambassadeur de France au Maroc, l’objectif est de faire de la mobilité «un triple avantage» pour les individus, le Maroc et la France. Mais derrière la formule, l’équation reste délicate : répondre aux besoins européens sans alimenter les critiques sur une «externalisation» des politiques migratoires. À Rabat, le pari est assumé. Organiser plutôt que subir. Encadrer plutôt que restreindre. Et surtout, transformer la migration en trajectoire professionnelle, et non plus en départ contraint.
PRIM 2, ou la réalité du terrain
À côté de cette architecture internationale, PRIM 2 ramène la question migratoire à une échelle plus concrète : celle des territoires. Dans les régions du Souss-Massa et de l’Oriental, il s’agit de faire vivre la politique migratoire au quotidien. Accès aux services, insertion économique, accompagnement des migrants : autant de chantiers souvent invisibles mais déterminants. Pour Cassilde Brenière, directrice d’Expertise France, l’enjeu est clair : permettre une véritable «appropriation» des politiques migratoires au niveau local, en impliquant les acteurs régionaux. Cette dimension territoriale est loin d’être secondaire. Elle conditionne la crédibilité du dispositif. Car sans ancrage local, les stratégies migratoires restent des cadres théoriques.
Au fond, ce qui se joue à Rabat dépasse le lancement de deux programmes. Il s’agit d’un repositionnement. Le Maroc confirme son rôle de pivot entre l’Europe et l’Afrique. L’Union européenne, elle, cherche à sécuriser des voies de migration légale dans un contexte de pressions politiques internes. Entre les deux, une ligne de crête : faire de la migration un outil de développement sans en ignorer les tensions. Younes Sekkouri le résume à sa manière, en appelant à «revoir le narratif» et à «valoriser tous les partenaires».
