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Mardi 04 Août 2026
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Comment les transferts des MRE réduisent les inégalités d'accès à l'université

Une hausse des transferts des MRE améliore la parité filles-garçons dans l'enseignement supérieur marocain. Une baisse la dégrade plus fortement encore. La féminisation du corps enseignant pèse davantage que la hausse des budgets publics. Et la parité gagnée à l'université ne garantit rien sur le marché du travail, où les femmes marocaines restent, aujourd'hui encore, très minoritaires. C'est ce que révèle une étude économétrique menée sur près de cinquante ans de données par Oussama Zennati et Jamal Bouoiyour, chercheurs à l'Université de Pau et des Pays de l'Adour, publiée dans la revue Studies in Nonlinear Dynamics & Econometrics.

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La parité filles-garçons dans l'enseignement supérieur marocain a nettement progressé depuis les années 1970 : on comptait alors une vingtaine de filles pour cent garçons, contre une majorité de filles aujourd'hui. Selon le ministère de l'Enseignement supérieur, les étudiantes représentaient, à la rentrée 2023, 53,6% des effectifs des universités publiques marocaines, soit environ 600.000 jeunes femmes sur un total avoisinant 1,1 million d'étudiants. Cette évolution est généralement attribuée aux politiques publiques : généralisation des bourses, extension des capacités d'accueil et ouverture de nouveaux campus régionaux, recul des mariages précoces.
Une étude économétrique récente montre toutefois qu'une partie de ce rattrapage tient aussi à un facteur extérieur à l'action de l'État : les transferts de fonds envoyés par les Marocains résidant à l'étranger, depuis Paris, Bruxelles ou Amsterdam. Le lien entre les deux n'a rien d'intuitif, et c'est précisément ce qu'ont voulu vérifier les deux économistes, Oussama Zennati et Jamal Bouoiyour, en reconstituant cinquante ans de statistiques marocaines, de 1975 à 2023. Le mécanisme, une fois isolé, tient en une phrase : dans un pays où le budget du ménage décide encore largement qui, des filles ou des garçons, poursuit des études après le baccalauréat, une rentrée d'argent supplémentaire desserre la contrainte. Elle permet d'inscrire la fille aînée à la faculté sans rogner sur le loyer ou les soins du reste de la famille.
À cela s'ajoute un effet moins comptable : une partie de la diaspora marocaine vit dans des pays où la place des femmes dans la vie professionnelle est plus large, et ces habitudes, elles aussi, voyagent avec l'argent, jusqu'à infléchir doucement les arbitrages des familles restées au pays. L'effet, mesuré sur un demi-siècle, est net : une hausse de 1% des transferts par habitant élève la parité de 0,283% à long terme. Un chiffre modeste pris isolément, mais qui s'accumule année après année, sur des flux qui sont passés d'environ 500 millions de dollars, au milieu des années 1970, à près de 12 milliards à leur sommet. Il y a, dans ce résultat, une conséquence que ni le ministère de l'Éducation ni celui des Finances ne maîtrisent vraiment : une part de la trajectoire de l'égalité des chances à l'université marocaine se joue désormais dans les marchés du travail européens, les taux de change et les politiques migratoires des pays d'accueil.

Le cas marocain n'est sans doute pas isolé. Le Royaume reçoit chaque année une part significative de son revenu national sous forme de transferts, comme nombre de pays d'Afrique du Nord, du Moyen-Orient ou d'Afrique subsaharienne dont l'économie s'appuie largement sur l'émigration de travail. MM. Zennati et Bouoiyour appellent eux-mêmes à reproduire cette analyse ailleurs, convaincus que la question dépasse le seul cas marocain : partout où les transferts financent une part croissante des budgets familiaux, la même fragilité pourrait se nicher derrière des indicateurs d'égalité en apparence robustes. Un gouvernement peut afficher, avec raison, des courbes de scolarisation féminine en progression constante, sans mesurer à quel point cette progression reste hypothéquée par des décisions économiques prises à des milliers de kilomètres de Rabat.

C'est là que l'étude prend un tour plus inquiétant. MM. Zennati et Bouoiyour ne se sont pas contentés de mesurer l'effet moyen des transferts : ils ont voulu savoir s'il jouait de la même manière à la hausse et à la baisse. Sur le temps long, la différence entre les deux scénarios reste incertaine sur le plan statistique. Mais à court terme, l'asymétrie est nette, et c'est elle, plus que le lien de fond, qui constitue l'apport le plus original de ce travail : une hausse des transferts, l'année où elle survient, ne produit aucun effet mesurable sur la parité. Une baisse, en revanche, la dégrade de façon significative, dès la même année. Autrement dit, l'argent qui arrive ne se voit pas tout de suite dans les inscriptions à l'université. L'argent qui manque, lui, se voit immédiatement.

La raison tient à l'usage que les familles font, au quotidien, de cet argent. Il ne finance pas d'abord des études : selon une enquête du Haut-Commissariat au Plan citée dans l'étude, les frais de scolarité et de formation n'arrivent qu'en quatrième position des dépenses couvertes par les transferts, loin derrière l'alimentation et l'habillement (31%), la santé (18%) ou d'autres postes de consommation courante (26%), avec à peine 6% du total. Tant que l'argent coule, cette hiérarchie des priorités n'a pas besoin d'être questionnée. Elle le devient dès que les flux se tarissent : les familles doivent alors arbitrer dans l'urgence, et c'est là que les inégalités anciennes reprennent le dessus. Entre un fils dont l'avenir professionnel paraît plus assuré et une fille dont le diplôme débouchera peut-être sur peu de chose, le choix, sous contrainte, penche rarement en faveur de la fille. Le paradoxe est cruel : c'est la précarité du marché du travail féminin qui, en aval, fragilise l'accès des filles à l'université en amont.

Les autres leviers testés par les deux chercheurs racontent une histoire cohérente avec ce constat. Celui qui pèse le plus, et de loin, sur la parité dans le supérieur n'est pas budgétaire : c'est la part de femmes parmi les enseignants du secondaire, dont chaque point de progression est associé à une hausse de 0,677% de la parité à l'université, un effet de modèle que les lycéennes trouveraient dans leurs professeures. À l'inverse, la hausse du PIB par habitant n'a aucun effet mesurable, et la part des dépenses publiques dans le PIB affiche même une relation négative avec la parité sur le temps long. Au niveau des ménages comme à celui de l'État, le constat se répète : la seule quantité d'argent disponible ne suffit pas à garantir l'égalité. Encore faut-il qu'il soit fléché vers les bons leviers.

De ce diagnostic, les deux économistes tirent des pistes concrètes plutôt qu'un catalogue de vœux pieux. Plutôt que de compter sur la bonne volonté des ménages, ils suggèrent de créer des produits d'épargne dédiés, permettant aux Marocains de l'étranger de flécher eux-mêmes une partie de leurs transferts vers le financement des études supérieures de leurs enfants restés au pays, une manière de sécuriser ce qui, aujourd'hui, dépend du hasard des priorités familiales. Ils plaident aussi pour accélérer la féminisation du corps enseignant, en particulier au secondaire, et pour associer les entreprises étrangères présentes au Maroc à l'objectif de parité, y compris dans leurs propres instances dirigeantes.
Reste une question que ni les modèles économétriques ni les politiques éducatives ne suffisent, à eux seuls, à résoudre. En 2024, moins d'une femme marocaine sur cinq occupe un emploi. Décrocher un diplôme ne garantit donc pas grand-chose, une fois la parité conquise sur les bancs de la faculté. Tant que cette équation-là restera bloquée, la parité à l'université continuera de ressembler à ce qu'elle est aujourd'hui : un acquis réel, mais suspendu à des flux d'argent que personne, au Maroc, ne contrôle vraiment.
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