Le Matin: L’Espagne vient d'annoncer une régularisation pouvant toucher jusqu’à 500.000 personnes. Que dit ce choix politique de la stratégie migratoire de Madrid, à rebours du durcissement observé ailleurs en Europe ?
Younous Arbaoui : La décision espagnole s’inscrit effectivement à contre-courant de la politique européenne, où l’accent est mis presque exclusivement sur le retour plutôt que sur la régularisation. En revanche, du point de vue du droit international, cette régularisation est tout à fait cohérente avec le Pacte mondial pour des migrations sûres, ordonnées et régulières (Pacte de Marrakech), ainsi qu’avec la Convention internationale sur les droits des travailleurs migrants. Le message est clair: les migrants jouent un rôle central dans le pays d’accueil, à la fois sur le plan social et économique. Plutôt que de percevoir l’immigration comme un fardeau, l’Espagne fait ici le choix d’une gestion pragmatique et humaniste d’une réalité déjà bien ancrée.
Juridiquement parlant, il ne s’agit pas d’un passage en force. Le recours au décret royal est prévu par le droit espagnol et constitue un instrument légal permettant d’agir rapidement. Surtout, cette décision n’est pas improvisée. Elle repose sur un constat largement partagé: l’économie espagnole fonctionne déjà, en grande partie, grâce à des migrants durablement installés sur le territoire, y compris en situation irrégulière. Il faut aussi rappeler que cette mesure est le résultat d’une pression constante de la société civile qui plaide depuis des années en faveur d’une régularisation. Le décret royal apparaît donc moins comme un contournement démocratique que comme l’aboutissement d’un mouvement politique et social de long terme.
Bien que les Marocains constituent l’une des communautés étrangères importantes en Espagne, ils seront probablement peu concernés par cette régularisation comparés aux populations latino-américaines, vu qu’un nombre important de Marocains est déjà en situation régulière. Cela dit, pour les familles marocaines qui restent en situation irrégulière, l’impact peut être significatif. La régularisation permet d’abord de sortir de l’invisibilité administrative, ce qui renforce la dignité des personnes et leur intégration sociale. Elle apporte surtout une stabilité de séjour et la possibilité de se projeter dans l’avenir. Pour les enfants, cela se traduit par une continuité scolaire plus stable et un accès effectif aux services publics. Enfin, la régularisation peut ouvrir la voie à des démarches de regroupement familial avec des membres de la famille restés au Maroc, réduisant ainsi les situations de séparation prolongée.
Oui, très clairement. La régularisation est l’un des moyens les plus efficaces pour réduire l’exploitation des travailleurs migrants. Tant que les personnes restent en situation irrégulière, elles sont exposées au chantage, au travail non déclaré et à des abus qu’elles n’osent pas dénoncer par peur des contrôles ou de l’expulsion. L’obtention d’un statut légal change le rapport de force et permet aux travailleurs migrants de faire valoir leurs droits. L’objectif de la régularisation n’est donc pas seulement économique. Il s’agit aussi de protéger les droits fondamentaux et de mettre fin à une exploitation fondée sur l’irrégularité. C’est la protection contre l’exploitation qui est, selon le Comité des travailleurs migrants de l’ONU, la raison principale pour laquelle le droit international encourage la régularisation.
À ma connaissance, le Maroc n’a pas exprimé de position officielle sur cette décision, qui relève avant tout de la politique intérieure espagnole. Dans la pratique, la régularisation est plutôt perçue comme positive, puisqu’elle améliore la situation juridique et sociale de ressortissants marocains déjà installés en Espagne. Il est important de souligner que cette mesure ne concerne pas de nouveaux départs: elle s’adresse uniquement à des personnes déjà présentes sur le territoire espagnol et répondant à des critères précis. La régularisation ne devrait donc pas être interprétée comme un facteur d’attraction migratoire. Les recherches montrent que les décisions de migration ne dépendent pas uniquement des régularisations, mais surtout de facteurs comme l’emploi, les réseaux familiaux et les perspectives économiques. La régularisation n’est pas donc un appel d’air, mais un outil de protection contre l’exploitation.
Le premier réflexe doit évidemment être de préparer les dossiers à l’avance et de rassembler toutes les preuves possibles avant l’ouverture officielle des demandes. Les associations auront un rôle central: informer, accompagner les personnes concernées et veiller à la clarté et à la transparence des procédures. Elles devront aussi signaler rapidement les blocages et dysfonctionnements dans la mise en œuvre de la régularisation.
