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Vendredi 24 Avril 2026
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Transition énergétique : les ingrédients du succès du Maroc, selon Leïla Benali

Plusieurs décennies d’expérience dans l’attraction des financements privés et internationaux, une longue familiarité avec les risques technologiques et géopolitiques du secteur, et une vision dont les grandes lignes sont restées régulières depuis près de deux décennies. Voilà qui résume comment le Maroc est devenu un modèle en matière de transition énergétique et de développement durable. Dans «Hadith Maa Seba», diffusée sur «Asharq Business» la semaine dernière, Leïla Benali parle aussi des ambitions du Royaume et de ses choix stratégiques.

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En matière de transition énergétique, «la réussite du Maroc n’est pas due au hasard», affirme avec beaucoup de conviction Leïla Benali. Dans son entretien avec «Asharq Business», Mme Benali, la ministre de la Transition énergétique et du développement durable, a insisté sur la pertinence des choix qui ont permis au Maroc de s’ériger en modèle dans ce secteur stratégique.

L’énergie, fruit d’une continuité stratégique

Leïla Benali replace d’abord la trajectoire marocaine dans le temps long. Selon elle, si le Maroc occupe aujourd’hui une place singulière dans les débats énergétiques, cela tient à une construction patiente : plusieurs décennies d’expérience dans l’attraction des financements privés et internationaux, une longue familiarité avec les risques technologiques et géopolitiques du secteur et une stratégie dont les grandes lignes sont restées régulières depuis 2009. Cette continuité, souligne-t-elle, doit beaucoup à la stabilité de la vision portée au sommet de l’État. C’est ce cadre, maintenu dans la durée, qui donne au Maroc un avantage rare dans un environnement mouvant : celui de pouvoir inscrire son action dans le long terme, avec une direction claire pour les investisseurs comme pour les institutions. C’est aussi ce qui permet, dans sa lecture, de faire de l’énergie bien plus qu’un secteur technique : un levier de croissance, de transformation économique et de repositionnement régional.



Évoquant les ambitions du Royaume, la ministre se montre réservée à l’égard du mot «hub», qu’elle juge trop étroit dès lors qu’il réduit le Maroc à une fonction de transit ou d’exportation. Elle lui préfère l’idée de corridor : un espace traversé par des flux électriques, industriels, logistiques et miniers, adossé à des institutions, à des ports, à des interconnexions et à une politique stable. Le déplacement n’est pas seulement lexical. Il traduit la volonté de ne pas cantonner le pays à un rôle d’interface, mais de l’inscrire dans une chaîne de valeur plus dense.

La compétitivité comme facteur déterminant

À plusieurs reprises, Leïla Benali ramène le débat à une ligne très nette : un projet énergétique n’a de portée réelle qu’à la condition d’être compétitif. Cette exigence traverse tout l’entretien. Elle vaut pour l’électricité renouvelable, les infrastructures, le gaz comme pour l’hydrogène vert. Le propos s’éloigne ainsi d’une simple rhétorique de l’ambition. Ce que la ministre cherche à établir, c’est une hiérarchie claire entre ce qui est possible, ce qui est souhaitable et ce qui peut, concrètement, être financé.

Sur l’hydrogène vert, sa démonstration se précise encore. L’eau n’en constitue pas, selon elle, le principal obstacle. Le véritable enjeu se situe davantage dans l’usage efficient des ressources, la qualité de la gouvernance, l’accompagnement des investisseurs, les phases de test et la mutualisation des infrastructures, y compris le dessalement. Au bout du raisonnement, un critère demeure : ce qui départagera les pays sera le coût final des projets. D’où son plaidoyer pour l’expérimentation, mais sans faire supporter cet apprentissage ni au contribuable ni aux priorités sociales.

Le même raisonnement s’applique aux énergies renouvelables dans leur ensemble. Leïla Benali conteste l’idée selon laquelle la transition serait d’abord freinée par le poids des investissements initiaux. Tout système énergétique, rappelle-t-elle, exige des capitaux lourds. Ce qui singularise les renouvelables tient plutôt à la faiblesse de leurs coûts d’exploitation une fois les installations amorties. Elle ajoute que l’intelligence artificielle pourrait, à terme, accentuer cet avantage en améliorant la gestion des réseaux et en réduisant l’effet de l’intermittence. En somme, la bataille ne se joue pas seulement dans la technologie, mais aussi dans la manière de piloter l’ensemble.

Le privé comme partenaire de risque et d’apprentissage

En matière de financement, la ligne défendue par la ministre est claire : la transition devra s’appuyer sur des partenariats public-privé. Le capital privé n’intervient pas seulement comme apport de ressources supplémentaires. Il compte aussi parce qu’il permet de partager les risques technologiques, géopolitiques et ceux liés aux chaînes d’approvisionnement, d’accéder à des capacités d’expertise plus larges et de tester des technologies dans des conditions réelles.

Leïla Benali insiste, au passage, sur une dimension moins souvent relevée : au-delà des projets eux-mêmes, ce processus transforme aussi les équipes, les méthodes et les capacités de négociation comme de structuration. Le partenariat avec le privé ne vaut donc pas uniquement par les contrats qu’il rend possibles ; il agit aussi comme un levier de montée en compétence pour celles et ceux appelés à porter cette transformation dans la durée.

Pour attirer ces capitaux, la ministre énumère trois conditions : une législation bien conçue, des institutions solides et une politique stable. C’est ce triptyque qui articule sa lecture de l’attractivité. Celle-ci ne repose pas seulement sur l’ampleur des ressources ou sur un récit favorable, mais d’abord sur la solidité du cadre, sa lisibilité et sa continuité. C’est à ce niveau que se joue, dans son propos, la confiance des investisseurs.

Les réseaux et l’infrastructure, nœud concret de la transition

Dans l’intervention de la ministre, l’investissement et les réseaux occupent une place stratégique. Leïla Benali avance un plan à l’horizon 2030 de quelque 12 milliards de dollars, destiné à ajouter 15 gigawatts de capacité électrique, dont 80% issus des renouvelables. Mais au-delà de ces volumes, c’est bien sur les réseaux qu’elle fixe l’attention. C’est là, selon elle, qu’a longtemps pesé un sous-investissement chronique devenu impossible à prolonger.

À son arrivée au gouvernement en 2021, le resserrement du cadre réglementaire figure parmi les premières priorités : révision des lois encadrant les renouvelables, plus grande transparence des tarifs et de l’accès au réseau, puis nette accélération du rythme d’investissement. Dans ce mouvement, elle fait état d’un triplement du rythme annuel des investissements dans la production renouvelable et d’un quintuplement dans les réseaux. Un premier tournant aurait ainsi été franchi en 2023 ; un autre pourrait suivre à partir de 2026, lorsque les effets de ces investissements se feront pleinement sentir.

À cela s’ajoute un autre indicateur révélateur : le Maroc a atteint un taux d’électrification de 99,9%. Pour la ministre, ce chiffre marque l’achèvement d’un premier cycle. Le suivant consiste à faire de cette infrastructure largement déployée un véritable support de liaison et d’échelle, capable d’alléger le coût de l’énergie. Le fil reste le même : la transition ne vaut, à ses yeux, que si elle produit un gain tangible pour l’économie comme pour les citoyens.

Mines et développement durable

Pour ce qui est du secteur minier, Leïla Benali insiste sur le développement durable, conformément à l’approche voulue par S.M. le Roi Mohammed VI : penser ensemble industrialisation, ressources, environnement et transformation sociale. C’est dans ce prolongement qu’elle revient sur la Déclaration de Marrakech et le cadre ESG africain pour le secteur minier. Elle rappelle avoir réuni à Marrakech plus de 40 pays africains, ainsi que plusieurs ministres des Mines du continent, autour d’une idée nette : le cadre de durabilité applicable à l’extraction minière en Afrique ne peut être défini de l’extérieur, sans lien avec les réalités du continent.

Ce passage s’inscrit dans sa lecture des chaînes de valeur liées à la transition énergétique et numérique. Les métaux et minéraux critiques, souligne-t-elle, sont devenus indispensables au développement de l’intelligence artificielle, du stockage, des batteries et des technologies bas carbone. Dès lors, il ne suffit plus de parler de décarbonation : il faut aussi garantir un financement durable des projets miniers, des conditions d’extraction rigoureuses et des mécanismes de certification crédibles à l’échelle africaine. Le corridor qu’elle décrit intègre donc aussi cette profondeur minière.
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