Quelques phrases, prononcées de manière quasi spontanée lors d’un échange public, auront suffi à embraser les
réseaux sociaux. En s’interrogeant à haute voix sur la nécessité de remercier les
Marocains résidant à l’étranger qui choisissent de rentrer travailler au pays, le ministre de l’Industrie et du commerce,
Ryad Mezzour, a déclenché un débat vif qui en dit long sur la sensibilité de la question.
Une déclaration qui enflamme les réseaux sociaux
C’est lors d’une conférence organisée le 27 février à
Casablanca autour du positionnement de l’industrie marocaine dans un monde fragmenté que
Ryad Mezzour a tenu des propos qui n’ont pas tardé à faire réagir la Toile... et la catégorie visée. «Tu es rentré chez toi, et alors ? C’est ton pays ! Est-ce que je dois te remercier parce que tu es rentré chez toi ?» a-t-il lancé devant un parterre d’
ingénieurs, soulignant que le retour au
Maroc ne devait pas être considéré comme un «cadeau» fait au Royaume et rappelant que le pays disposait déjà de «millions de talents» prêts à contribuer à son développement. Mais c’est surtout le «reste là-bas !» qui a le plus heurté les sensibilités. Largement relayée en ligne, cette séquence a suscité de nombreuses réactions. Si certains internautes estiment que l’extrait ne reflète pas l’ensemble de l’intervention du ministre et qu’il a été sorti de son contexte, beaucoup reconnaissent néanmoins que les termes employés ont été perçus comme indélicats, notamment par une partie des
Marocains résidant à l’étranger (MRE). La polémique a ainsi relancé une discussion plus large sur la place de la diaspora dans le projet national et sur les conditions de son éventuel retour au pays.
Le message passe, la manière divise
Plusieurs voix issues de la
diaspora ont accepté de réagir à cet extrait, dans des témoignages recueillis par «Le Matin», révélant des perceptions parfois très contrastées. Pour
Radoine El Atallati, fondateur de l’entreprise «Le Coach des Labos», le message de fond peut être entendu, mais la manière dont il a été formulé pose problème. Ce
Franco-Marocain explique avoir quitté une situation confortable en
France pour s’installer au
Maroc avec sa famille afin de développer son activité dans le domaine de la
biologie médicale. «Sur le fond, je comprends le message que le ministre a voulu faire passer. Mais la forme était maladroite, voire condescendante», affirme-t-il. «Beaucoup risquent de ne pas aller au-delà de la formulation employée et d’y voir une mise en cause des
MRE qui choisissent de s’installer au Maroc», ajoute-t-il. Cette perception trouve un écho dans plusieurs commentaires publiés sur les réseaux sociaux. «Plutôt que de s’attarder sur le ton ou la manière dont le message a été formulé, il serait plus utile de se concentrer sur son contenu. Ce qui importe, ce sont les idées, les arguments et la part de vérité qu’ils peuvent porter, et non la forme dans laquelle ils sont exprimés», écrit un internaute. «Le fond est bon... Le format pas top, surtout de la part d'un ministre», résume un autre. Pour sa part, Radoine El Atallati rappelle que les membres de la diaspora qui choisissent de rentrer au pays ne recherchent ni privilèges ni traitement de faveur. «Ce que nous attendons, c’est simplement une reconnaissance fraternelle et un soutien bienveillant», souligne-t-il, rappelant que nombre d’entre eux ont répondu à l’appel Royal invitant les Marocains du monde à contribuer au développement du Royaume. «Notre démarche est sincère. Elle méritait un meilleur accueil», conclut le laborantin. Un autre membre de la diaspora abonde dans le même sens, soulignant la portée personnelle et le risque que représente un tel choix. «Quand on fait le choix de revenir chez soi, c’est un acte fort. On quitte une stabilité, on prend un risque, sans savoir réellement ce qui nous attend. Alors oui, un minimum de reconnaissance serait la moindre des choses», affirme-t-il.
Un ton qui trouve aussi des défenseurs
À l’inverse, certains membres de la diaspora disent partager pleinement la position exprimée par le ministre.
Mohssin Datssi, professionnel de la communication, lui-même issu de la diaspora, estime que les propos de
Ryad Mezzour traduisent une réalité souvent difficile à entendre, mais néanmoins nécessaire à rappeler. «Les propos de Ryad Mezzour ne feront grincer des dents que ceux qui n'ont rien compris à l'amour de la patrie. Il l'a dit sans filtre et c’est tant mieux», lance-t-il. Pour lui, le retour au
Maroc relève d’abord d’un choix personnel motivé par l’attachement au pays, et non d’une démarche qui devrait appeler une reconnaissance particulière des autorités. «On rentre d’abord par amour et par attachement à son pays», explique-t-il, considérant que cet engagement doit être spontané et désintéressé. Selon lui, une partie de la diaspora tend parfois à surestimer son rôle dans le développement économique du Maroc et à attendre un accueil privilégié lorsqu’elle décide de revenir. Cette perception, estime-t-il, peut entretenir une forme de malentendu entre les MRE et les institutions nationales. «L’amour du pays ne se marchande pas», insiste-t-il, estimant que la contribution au développement national devrait avant tout relever d’un engagement sincère et durable. À ce titre, les propos du ministre seraient moins une remise en cause du rôle de la diaspora qu’un appel à dépasser les discours et les diagnostics pour s’engager concrètement dans des initiatives créatrices de valeur au Maroc. «Le message s’adressait à des personnes responsables, capables d’entendre une critique et d’y réfléchir, pas à celles qui réagissent dans la plainte ou le dramatisme. Le Maroc n’a pas besoin d’une mentalité de victimisation, mais de bâtisseurs, d’
ingénieurs, de
médecins, d’
entrepreneurs, de femmes et d’hommes prêts à mettre leurs compétences au service du pays», commente l'un de nos interlocuteurs.
Une lecture plus politique et structurelle
La controverse a également suscité des réactions plus critiques, notamment du côté de certains universitaires issus de la
diaspora.
Yassine El Yattioui, expert en relations internationales, voit dans cette déclaration ministérielle un signal préoccupant quant à la perception institutionnelle du rôle des
Marocains résidant à l’étranger. Selon lui, les propos du ministre traduisent une vision réductrice du retour des
MRE et ignorent les réalités concrètes auxquelles sont confrontés ceux qui choisissent de rentrer au pays. «Le retour au Maroc pour un MRE n’est ni neutre ni confortable : il implique souvent une rupture sociale, culturelle et administrative majeure», souligne-t-il. Pour l’universitaire, la responsabilité des pouvoirs publics ne devrait pas se limiter à rappeler l’attachement patriotique des membres de la
diaspora, mais plutôt à créer les conditions permettant leur intégration effective dans l’économie nationale. Il plaide ainsi pour la mise en place d’un véritable écosystème d’accueil, comprenant notamment des dispositifs d’accompagnement, des guichets dédiés et des politiques d’investissement plus lisibles pour les Marocains du monde.
Yassine El Yattioui souligne également une forme de paradoxe dans la manière dont la diaspora est parfois perçue. Alors que les transferts financiers des MRE ont dépassé 117 milliards de dirhams en 2024, soit près de 8% du PIB, leur contribution reste souvent envisagée essentiellement sous l’angle financier. «La diaspora est valorisée pour ses flux économiques, mais rarement intégrée comme un acteur citoyen et professionnel à part entière», observe-t-il. Pour lui, le véritable enjeu ne réside pas dans l’abondance ou non de
talents au Maroc, mais dans la capacité du pays à mobiliser efficacement l’ensemble de son capital humain. Il pointe notamment les difficultés d’insertion auxquelles peuvent se heurter aussi bien les diplômés formés au Maroc que les MRE qualifiés souhaitant s’y installer. Dans cette perspective, l’universitaire estime que le débat suscité par les propos du ministre met en lumière une question plus profonde : celle de la place réelle accordée aux
Marocains du monde dans le projet national.
Appel à maintenir un discours fédérateur
Entre ces positions contrastées, certaines voix appellent à dépasser la
polémique. Une universitaire d’origine marocaine, qui a préféré garder l’anonymat, rappelle ainsi que la contribution des Marocains du monde constitue un levier stratégique pour l’économie nationale, tout en soulignant l’importance de préserver un discours fédérateur valorisant l’ensemble des compétences marocaines, qu’elles soient établies au Maroc ou à l’étranger, conformément aux
Orientations Royales. Si la forme de certains propos peut heurter, elle estime que le débat mérite d’être replacé dans une perspective plus large de mobilisation collective. Au final, qu’ils aient été sortis de leur contexte ou simplement exprimés avec un excès de spontanéité, les propos du ministre auront au moins eu un effet : relancer un débat sensible sur la place de la
diaspora dans le projet national. Un débat qui, manifestement, dépasse largement la petite phrase qui l’a déclenché.