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Mardi 23 Juin 2026
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Les ports-villes interrogent l’IA comme levier d’un nouveau multilatéralisme territorial

Les ports ne parlent plus seulement le langage du commerce. Ils parlent désormais celui de l'intelligence artificielle, des données, de la transition écologique et de la coopération territoriale. C'est ce changement de paradigme qu'ont exploré les intervenants du premier focus du Circuit Tanger-Maroc du Congrès mondial de CGLU, consacré aux écosystèmes des villes portuaires. Au cœur des débats : comment faire des ports africains des leviers de développement capables de relier les territoires, créer de l'emploi et accompagner les grandes mutations du continent. Les détails.

Tanger accueille depuis lundi dernier le 8ᵉ Congrès mondial de cités et gouvernements locaux unis (CGLU) et le Sommet mondial des dirigeants locaux et régionaux, grand rendez-vous international consacré à la gouvernance territoriale. Jusqu’au 25 juin, plus de 3.000 maires, gouverneurs, élus locaux, représentants d’institutions internationales et acteurs de la société civile venus du monde entier se réunissent dans la ville du Détroit pour débattre de l’avenir des territoires. Placée sous le thème «Une nouvelle génération de services publics locaux universels», cette édition met l’accent sur le rôle des collectivités dans la réponse aux grands défis contemporains : transition climatique, résilience urbaine, financement territorial, transformation numérique, inclusion sociale et participation citoyenne.



Le congrès s’organise autour de plusieurs circuits thématiques conçus pour structurer les débats et les échanges. Parmi eux figurent notamment le Circuit Assemblée, consacré à la gouvernance du réseau mondial CGLU, le Circuit Town Hall, dédié aux grands enjeux du municipalisme international, le Circuit Local4Action, centré sur les initiatives locales innovantes, ainsi que le Circuit Tanger-Maroc, qui met en lumière les expériences marocaines et les priorités territoriales du Royaume.

C’est dans ce cadre que le Circuit Tanger-Maroc a démarré, le 23 juin, avec un premier focus organisé par Tanger Med autour de l’innovation et de l’intelligence territoriale. Intitulée «Écosystèmes des port-villes : l’intelligence artificielle au service d’un multilatéralisme territorial», la session pose une question centrale : comment les ports, longtemps considérés comme de simples infrastructures de transit, peuvent-ils devenir des plateformes intelligentes de développement, de coopération et de transformation territoriale ?

Le port, au-delà de l’infrastructure

Le fil conducteur des échanges confirme la vision portée par le Royaume en matière de développement portuaire et territorial : le port moderne ne se limite plus à l’accostage des navires ni à la circulation des marchandises. Il devient un écosystème complet, à la croisée de l’industrie, de la logistique, de l’emploi, de la technologie, de la gouvernance et de l’aménagement urbain.

Jaafar Amiyer, directeur central de l’exploitation à Tanger Med Port Authority, rappelle que Tanger Med est né d’une Vision Royale posée dès 2003. «On a souvent tendance à définir Tanger Med comme un port, mais c’est un écosystème intégré», souligne-t-il. Pour lui, l’enjeu n’est pas seulement de créer de la richesse sur un site donné, mais de «faire circuler la richesse» à travers les flux, les zones industrielles, les plateformes logistiques et les connexions internationales.

L’exemple tangérois illustre cette mutation. Situé à 45 kilomètres de la ville, Tanger Med a permis de décongestionner le port historique, reconverti en port de plaisance, et de réaménager le front de mer. Le projet a également contribué à transformer le tissu économique régional, avec plus de 1.500 entreprises installées dans son écosystème industriel et environ 145.000 emplois créés.

Dakhla Atlantique, projection africaine

Le débat s’élargit ensuite vers le sud du Royaume avec le port de Dakhla Atlantique, présenté comme un projet structurant pour l’intégration régionale et africaine. Pour Nisrine Iouzzi, directrice du port de Dakhla Atlantique, l’infrastructure s’inscrit dans la Vision Royale pour l’Atlantique et les pays du Sahel. Le port est pensé comme un outil de connexion entre la terre et la mer, capable de drainer les flux de l’arrière-pays et d’ouvrir de nouvelles perspectives économiques. Elle insiste sur le fait que Dakhla Atlantique est conçu comme un port de nouvelle génération, dans un contexte de transformation digitale, de durabilité et de sécurité. L’intelligence artificielle y est déjà mobilisée dans la phase de construction, notamment à travers des plateformes collaboratives de suivi de chantier, le BIM, le traitement d’images pour le contrôle de la qualité du béton, ou encore les dispositifs HSE capables de collecter des données et d’émettre des alertes. Mais l’IA, précise-t-elle, ne doit pas remplacer l’humain. Elle doit «compléter l’intelligence humaine» et rester encadrée par des principes éthiques. Cette approche traduit l’un des messages forts de la session : la technologie n’a de sens que si elle sert le territoire, ses habitants et ses capacités de développement.

Désenclaver les territoires, connecter le Sahel

Yanja El Khattat, président du Conseil de la région de Dakhla-Oued Eddahab, replace pour sa part le port dans une perspective de développement territorial et de coopération africaine. «Un port est une locomotive de développement», affirme-t-il. Pour lui, Dakhla Atlantique doit créer un corridor maritime économique, attirer les investisseurs, générer des emplois et transformer durablement le tissu économique régional. Sa portée dépasse toutefois la seule région. Le projet est aussi présenté comme un outil de désenclavement des pays du Sahel et d’intégration des économies africaines. Dans cette lecture, le port devient un espace de solidarité, de coopération et d’ouverture, où la performance logistique rejoint une ambition géopolitique et humaine.

Les ports secs, chaînon manquant de l’arrière-pays

Cette question de l’«hinterland» est également au cœur de l’intervention de Abdulrahman Abdulrazaq, gouverneur de l’État de Kwara au Nigeria et président du Forum des gouverneurs du Nigeria. Son propos déplace le regard de la façade maritime vers l’intérieur des terres. Pour lui, les ports doivent prolonger leur action au-delà du littoral, notamment à travers les ports secs. Ces infrastructures permettent d’étendre l’écosystème portuaire vers les régions non côtières, de structurer les économies locales et de faire bénéficier l’arrière-pays des dynamiques d’investissement créées par les ports maritimes. Il cite notamment les exemples de Johannesburg en Afrique du Sud et de Kaduna au Nigeria, tout en évoquant des projets similaires dans son propre État. L’idée rejoint celle défendue par Tanger Med : un port ne doit pas être un lieu de stockage, mais un espace de fluidité. La richesse se crée aussi dans les zones industrielles, les plateformes logistiques, les réseaux de transport et les territoires connectés à l’infrastructure portuaire.

IA, cybersécurité et souveraineté des données

Si l’intelligence artificielle est perçue comme une opportunité, Alejandro García Fernández, CEO de Xelab et expert en cybersécurité, met en garde contre une adoption non maîtrisée. Pour lui, les ports sont des infrastructures critiques où l’IA doit être gouvernée, auditée et sécurisée. Il insiste sur l’importance des jumeaux numériques, qui permettent de simuler la réalité portuaire dans un environnement virtuel pour mieux anticiper les risques, optimiser les ressources et améliorer la performance. Mais il rappelle aussi que la collaboration entre ports doit s’accompagner d’une protection stricte des données. Les informations peuvent être partagées sous forme de résultats, mais chaque port ou chaque gouvernement doit rester souverain sur ses données.

L’expert se montre particulièrement prudent à l’égard des IA dites «boîtes noires». Dans des environnements critiques, dit-il en substance, une décision automatisée doit pouvoir être expliquée. «Il faut savoir pourquoi l’intelligence artificielle prend une décision», prévient-il, en soulignant les enjeux de responsabilité en cas d’erreur. Sa formule résume le risque : «Aujourd’hui, je te surveille. Demain, je te contrôle.» Autrement dit, les cyberattaques ne se limitent plus à l’observation des chaînes logistiques ; elles peuvent demain viser des équipements physiques, des grues, des bras robotisés ou des systèmes de pilotage.

Vers des ports durables et responsables

Jean-Charles Lardic, expert international auprès des organismes de normalisation pour un développement durable, apporte un autre éclairage : celui des standards internationaux. Il présente les travaux en cours autour d’une future norme sur les villes portuaires durables, attendue à l’horizon 2027. L’objectif est de proposer un référentiel commun couvrant la performance économique, l’emploi, l’environnement, la culture, la gouvernance et les usages de l’intelligence artificielle. Pour lui, cette norme peut devenir un outil de dialogue entre ports, notamment pour les ports de l’Afrique atlantique. Elle doit permettre de dépasser la logique du port autonome centré sur le transbordement pour aller vers une vision d’écosystème port-ville, où les intérêts économiques, sociaux et environnementaux se renforcent mutuellement.

L’un des points les plus innovants de son intervention porte sur la «raison d’être» des ports. Ceux-ci doivent, selon lui, chercher à mieux connaître les marchandises qui transitent par leurs équipements : leur provenance, leur empreinte carbone, leur qualité sanitaire, mais aussi les conditions sociales et environnementales de leur production. Une telle transparence permettrait d’aller vers des politiques d’échange plus vertueuses, moins fondées sur des mécanismes de taxation subis que sur une connaissance partagée des flux.
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