C’est précisément sur ce terrain que se positionne le Centre spécialisé en valorisation et technologie des produits de la mer (CSVTPM), relevant de l’Institut national de recherche halieutique (INRH). «Pour doper la croissance économique du secteur, l’halio-industrie doit s’orienter vers une valorisation plus intelligente et à plus forte valeur ajoutée», explique Mariem Kharroubi, directrice du centre. Selon elle, le modèle linéaire classique – pêche, transformation, déchet – doit progressivement céder la place à une logique circulaire où rien ne se perd et où les coproduits deviennent une véritable source d’innovation. À vocation nationale et couvrant l’ensemble du territoire marocain, le CSVTPM est spécialisé dans la valorisation alimentaire et biotechnologique des produits et coproduits de la pêche et de l’aquaculture, ainsi que dans le contrôle qualité au service des industries halieutiques et des porteurs de projets. Le centre contribue notamment à améliorer la sécurité et la qualité des produits de la mer, tout en développant des technologies innovantes de transformation et de conservation. Ses travaux portent également sur la mise au point de produits alimentaires à haute valeur ajoutée, tels que des plats transformés, des arômes ou encore des aliments destinés à l’aquaculture. Parallèlement, le centre développe des procédés biotechnologiques éco-compatibles permettant de produire des bio-ingrédients à forte valeur ajoutée – notamment le collagène, la gélatine, le chitosane ou encore différents hydrolysats protéiques – ouvrant ainsi la voie à l’émergence de nouvelles filières biotechnologiques.
Dans cette dynamique, le CSVTPM travaille notamment sur la valorisation des coproduits de sardine, considérés comme une véritable mine d’or industrielle. Le centre détient d’ailleurs plusieurs innovations protégées, dont deux brevets portant sur des procédés d’extraction de collagène et de gélatine à partir d’écailles de sardine, jusque-là peu exploitées. Les applications visées dépassent largement l’alimentation, touchant également les secteurs du cosmétique, de la nutraceutique, du biomédical ou encore des biomatériaux. Au-delà de la recherche, le CSVTPM joue aussi un rôle d’interface entre la science et l’industrie. Grâce à ses plateformes technologiques et analytiques et à son équipe scientifique et technique, le centre accompagne les entreprises depuis l’idéation jusqu’au transfert technologique et à l’industrialisation de nouveaux produits. Il propose également des formations spécialisées, des ateliers pratiques et des séminaires scientifiques destinés à renforcer les compétences des acteurs de la filière.
«La valorisation des coproduits constitue aujourd’hui un levier stratégique pour générer de la valeur et ouvrir de nouvelles perspectives industrielles», souligne Mariem Kharroubi. Dans cet entretien, la directrice du CSVTPM revient sur les pistes les plus prometteuses pour créer davantage de valeur dans le secteur halieutique, les projets menés avec l’industrie, les partenariats internationaux du centre, mais aussi les défis humains et financiers auxquels il doit faire face.
Entretien avec la directrice du Centre spécialisé en valorisation et technologie des produits de la mer
Mariem Kharroubi : «Investir dans la RDI est une nécessité stratégique pour l’avenir des halio-industries»
Le Matin : Où se situe aujourd’hui le principal potentiel de création de valeur dans les produits de la pêche ?
Mariem Kharroubi : Pour doper la croissance économique du secteur, l’halio-industrie devrait s’orienter vers des valorisations plus intelligentes et à plus forte valeur ajoutée. Le modèle linéaire : pêche-transformation-déchet devrait être absolument remplacé par un cercle vertueux où rien ne se perd. À cet effet, la valorisation des coproduits est un levier stratégique pour innover et générer de la valeur. C’est une mine d’or qui peut irriguer plusieurs secteurs industriels à haute valeur ajoutée : cosmétique, nutraceutique, pharmaceutique, agriculture, biomatériaux, chimie verte, bioénergie. Les configurations technologiques choisies reposent sur une analyse intégrée des volumes de biomasse potentiellement exploitable, des investissements nécessaires pour l’industrialisation et des teneurs en composés d’intérêt, qui sont caractérisés par une variabilité interspécifique marquée. De surcroît, ces choix doivent être compatibles avec les exigences d’un marché en constante évolution. Dans ce sens, le CSVTPM a préparé des offres proactives de valorisation des coproduits autour de plusieurs biopolymère. Notre centre détient deux titres industriels relatifs pour les marchées applicatif du cosmétique, pharmaceutique et agroalimentaires. Il s’agit de deux brevets relatifs au procédé d’extraction de collagène et au procédé d’extraction de gélatine, et ce à partir des écailles de sardine, jusqu’à ce jour inexploités. Nos offres concernent également des procédés verts de production d’autre biopolymère comme le chitosane et l’acides hyaluronique pour diverses applications, notamment des applications biomédicales.
Les moyens humains et financiers sont-ils à la hauteur des ambitions affichées ?
Le CSVTPM compte une directrice de recherche, une chargée de recherche, 7 ingénieurs et cadres, 4 techniciens spécialisés et 3 collaborateurs administratifs. Bien que l’équipe ait des profils qualifiés et complémentaires, avec des compétences en contrôle qualité, en food proceesing et en biotechnologies, il n’en demeure pas moins que l’effectif reste très réduit au regard d’une mission de valorisation qui couvre l’ensemble du territoire national marocain. Les ambitions du centre autour de la recherche appliquée, de l’accompagnement à l’innovation, de la mise au point de technologies, de l’appui aux industries et de la formation dépassent ce que peut réaliser une équipe de cette taille. Les compétences sont là, mais les effectifs sont limitants pour des ambitions qui nécessitent souvent plus de ressources, notamment les projets semi-industriels, les partenariats internationaux et le soutien multisectoriel (halio-industrie, agriculture, cosmétique, biomédical...). Un renforcement des effectifs, apparaît urgent et nécessaire pour aligner ambitions et capacités réelles.
Par rapport aux moyens financiers, les ressources allouées au CSVTPM permettent généralement d’assurer le fonctionnement de base et certaines activités prioritaires, mais elles demeurent limitées pour soutenir pleinement les ambitions affichées, notamment en matière d’innovation et de visibilité internationale. Par rapport aux financement extrabudgétaires, le CSVTPM a bénéficié en 2023 des financements de l’Union européenne à travers le département des pêches du ministère de tutelle, avec une enveloppe budgétaire de 36 millions de DH pour la mise à niveau du centre, incluant 4 projets structurants. Le CSVTPM a pu également décrocher des financements nationaux et internationaux suite à sa participation à des appels à projets, notamment l’appel à projets «Tech Transfer» lancé en 2023, portant sur le thème «Des coproduits de sardine aux hydrolysats protéiques : du laboratoire aux démonstrateurs industriels». Par ailleurs, le CSVTPM a également bénéficié d’un appui international à travers des initiatives telles que SwitchMed, dans le cadre du projet «Promouvoir l’économie bleue circulaire de la chaîne de valeur de transformation des produits de la pêche au Maroc». Malgré les progrès constants, les financements extrabudgétaires, notamment la participation du secteur privé, demeurent faibles et insuffisamment stables pour garantir une planification stratégique durable.
Quels types de projets de valorisation menez-vous actuellement, notamment avec le secteur privé ?
Nous travaillons actuellement sur le projet de la bio-production des hydrolysats protéiques issu des coproduits de sardine qui bénéficie d’un financement de l’appel à projet «tech transfer» (DESRS, MICEVN et de la FOCP) visant la valorisation des résultats de recherche via le transfert technologique. Nous sommes à un niveau de maturité technologique et commercial avancé. Nous avons stabilisé la preuve de concept à l’échelle laboratoire, avec une caractérisation complète des propriétés techno-fonctionnelles et bio-fonctionnelles des hydrolysats produits. Nous explorons désormais la production de micropeptides, visant à valoriser davantage le produit et à maximiser ses fonctionnalités. La prochaine étape stratégique consiste à valider la scalabilité du procédé à l’échelle semi-industrielle sur notre plateforme biotechnologique pilote du CSVTPM, en s’appuyant sur nos travaux antérieurs de modélisation mathématique qui attestent une bonne capacité prédictive pour appréhender la meilleure implémentation pilote et industrielle du procédé.
Nous travaillons également sur un autre projet tripartite CSVTPM-FENIP-Conserverie. Ce projet concerne le développement, la fabrication et la commercialisation d’un nouveau produit alimentaire à base de sardine. Ce projet est le fruit d’un appel à manifestation d’intérêt conjoint lancé en 2024 par le CSVTPM et la FENIP (Fédération nationale des industries de transformation et de valorisation des produits de la pêche). Il s’agit d’une nouvelle ingénierie de montage de projet de développement industriel qui accompagne l’entreprise sélectionné depuis l’idéation jusqu’à la commercialisation en passant par le développent technologique qui est le business corps de notre centre. Les actions suivantes sont déployées conjointement par le CSVTPM et la FENIP :
• Appui à la réalisation de l’étude des opportunités de marché des nouveaux produits à base de sardine retenus pris en charge par la FENIP et l’entreprise.
• Développement et fabrication de prototypes à l’échelle pilote de nouveaux produits alimentaires identifiés pris en charge par le CSVTPM et l’entreprise.
• Transfert technologique pour permettre l’industrialisation par le CSVTPM et
l’entreprise.
• Assistance pour le financement de l’industrialisation des nouveaux produits pris en charge par la FENIP et l’entreprise.
• BtoB et mise en relation commerciale des nouveaux produits, pris en charge par la FENIP et l’entreprise.
La phase de développement technologique par les équipes techniques du CSVTPM est à présent achevé. L’industriel est en phase d’acquisition du matériel pour une nouvelle ligne. Les prochaines étapes seront le transfert technologique pris en charge par nos équipes au niveau de l’usine du client et la commercialisation de ce nouveau produit.
Travaillez-vous avec des partenaires internationaux ou régionaux ?
À l’échelle internationale, le CSVTPM contribue aux travaux de la Codex Alimentarius Commission (Codex Alimentarius), en prenant part à l’élaboration et à la révision des normes, lignes directrices et codes d’usages internationaux relatifs à la sécurité sanitaire et à la qualité des denrées alimentaires. Cette participation permet d’aligner les cadres réglementaires nationaux sur les standards internationaux et de faciliter les échanges commerciaux.
Le CSVTPM collabore également avec la Japan International Cooperation Agency (JICA) dans le cadre de programmes de coopération technique, de formation, de transfert de compétences et d’appui institutionnel. Ces actions contribuent au renforcement des capacités techniques et opérationnelles, notamment en matière de développement de nouveaux produits basés sur les produits aquacole de la région de Sous-Massa. En outre, le CSVTPM entretient des relations de coopération avec l’United Nations Industrial Development Organization (ONUDI), particulièrement dans les domaines de programme internationaux de développement industriel durable, notamment le programme Switchmed. Au niveau régional, le CSVTPM participe aux activités de la COMAFAT (Conférence ministérielle sur la coopération halieutique entre les États africains riverains de l’océan Atlantique), contribuant ainsi aux actions communes relatives au renforcement des capacités des États membres. À l’échelle nationale, le CSVTPM entretient des collaborations techniques sur des projets concrets de valorisation de produits de la mer avec la FENIP et avec le cluster de compétitivité des produits de la mer AHP à Agadir.
Si vous deviez citer une priorité absolue pour créer plus de valeur au Maroc, laquelle serait-elle ?
Investir dans la RDI est une priorité, ce n’est plus une option, mais une nécessité stratégique pour l’avenir des halio-industries. La RDI sera un moteur stratégique pour la transformation locale à forte valeur ajoutée, adossée à la qualité, à la traçabilité et à la labellisation. Cette stratégie de transformation devrait prôner un changement de paradigme, privilégiant la création de richesse plutôt que la simple augmentation des ressources halieutiques extraites et transformées. La RDI à ce titre permettrait non seulement de générer des produits et services innovants, mais aussi de renforcer les compétences, créer de l’emploi et accroître la valeur économique des territoires. Un investissement ciblé dans ce domaine est donc un choix d’avenir pour tout territoire souhaitant progresser vers un développement durable, compétitif et inclusif.
