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Meryem Belhoussine : seuls les partis politiques démocratiques peuvent ouvrir la porte du pouvoir aux femmes

Des carrières retardées par trente à trente-cinq ans d’attente militante avant d’obtenir une investiture, des candidatures locales écartées au profit de notables masculins et une accumulation de «résistances invisibles» qui maintiennent les élues à la périphérie des décisions : tels sont les principaux résultats d’une enquête sans concession menée auprès de plus de 80 anciennes parlementaires. Dans son ouvrage «Femmes et représentation politique au Maroc, entrer n’est pas gouverner», la politologue Meryem Belhoussine décrypte le fossé qui sépare la présence institutionnelle formelle du pouvoir réel. À l’approche des élections législatives du 23 septembre 2026, qui feront office de test de crédibilité pour la démocratie interne des partis, elle explique pourquoi la parité sans transparence reste une illusion statistique et appelle à une refonte urgente des pratiques partisanes.

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Le Matin : Votre livre s’appuie sur un matériau exceptionnel : les témoignages de plus de 80 anciennes parlementaires marocaines. Derrière les portes closes du Parlement, quels sont ces fameux «obstacles invisibles» et ces «résistances persistantes» qu’elles vous ont confiés ?

Meryem Belhoussine :
Les obstacles et les résistances sont, à mes yeux, les deux faces d’une même réalité : l’exclusion persistante des femmes des espaces de gouvernance politique. Toutes les anciennes parlementaires rencontrées dans le cadre de cette recherche décrivent des obstacles récurrents. Les premiers sont financiers. Une campagne électorale locale exige des moyens importants, auxquels s’ajoutent les coûts des déplacements, de la présence sur le terrain et de l’entretien d’un réseau politique. Or les femmes disposent souvent de ressources plus limitées que leurs homologues masculins. Les obstacles sont aussi socioculturels. Les partis demeurent le reflet de la société : les stéréotypes de genre continuent de peser sur la sélection des candidatures et les représentations du leadership. Les femmes doivent encore prouver leur légitimité, là où celle des hommes est souvent présumée.

À ces obstacles visibles s’ajoutent des «résistances invisibles», rarement reconnues et difficiles à objectiver : violences psychologiques, remarques dévalorisantes, exclusion, promesses non tenues ou décisions arbitraires. Plusieurs enquêtées racontent avoir consacré des années à bâtir un ancrage local avant d’être écartées de l’investiture au profit d’un homme davantage considéré comme un notable, mieux doté en réseaux d’influence ou en ressources financières. Cette opacité nourrit un profond sentiment d’injustice. D’autres évoquent des exigences implicites – loyauté absolue, disponibilité permanente, sacrifices personnels – qui ne sont pas imposées avec la même intensité aux hommes. L’un des résultats les plus marquants de cette recherche concerne le temps d’attente. Plusieurs anciennes parlementaires ont attendu trente à trente-cinq ans de militantisme avant d’accéder au Parlement. Une telle durée révèle les dysfonctionnements des mécanismes de promotion politique. Pendant des décennies, elles militent, construisent leur légitimité et animent la vie du parti, avant de voir, au moment décisif, les logiques informelles et les rapports de force l’emporter sur des critères transparents.

Les femmes marocaines doivent ainsi en faire davantage pour obtenir la même reconnaissance. Elles sont tenues de démontrer en permanence leur compétence, leur engagement et leur disponibilité, tout en conciliant responsabilités politiques, professionnelles et familiales. Cette accumulation d’obstacles visibles et de résistances invisibles explique pourquoi accéder à la politique ne signifie pas nécessairement accéder au pouvoir. Le défi n’est plus seulement de permettre aux femmes d’entrer dans les institutions, mais de leur garantir les mêmes conditions d’exercice, les mêmes perspectives de carrière et les mêmes critères d’évaluation que les hommes. Sans une réforme profonde des pratiques partisanes, l’égalité restera un principe plus qu’une réalité.



Les quotas ont été le principal ascenseur pour la féminisation de notre paysage politique. Quels sont les limites que vous pointez dans le livre ?

Les quotas ont incontestablement constitué le principal levier de féminisation de la vie politique marocaine. Ils ont permis de rompre avec l’exclusion historique des femmes des institutions représentatives et d’accroître significativement leur présence au Parlement. Sans ce mécanisme de discrimination positive, les avancées auraient été beaucoup plus lentes. Mon ouvrage montre toutefois que l’accès au Parlement ne garantit pas l’accès au pouvoir. Les quotas ont ouvert les portes des institutions, sans transformer le fonctionnement des partis, qui demeurent les véritables arbitres des carrières politiques. Les investitures restent souvent marquées par l’opacité, les rapports de force, les réseaux d’influence et les logiques de cooptation. Une autre limite tient au faible enracinement territorial des femmes. Longtemps, les quotas ont favorisé leur élection sur des listes réservées, tandis que les circonscriptions locales, où se conquiert le pouvoir politique, restaient largement dominées par les hommes. Mes entretiens révèlent également une critique récurrente : les quotas sont parfois perçus comme une rente politique plutôt que comme un mécanisme de promotion du mérite. Les critères de désignation demeurent souvent flous, variables et peu institutionnalisés. Pourtant, les anciennes parlementaires plaident pour des procédures transparentes fondées sur des critères objectifs : parcours académique et professionnel, engagement militant, audition devant les instances compétentes ou vote interne. Paradoxalement, ces exigences sont souvent plus élevées pour les femmes que pour les hommes. Enfin, les quotas peuvent produire un effet pervers. En considérant que les femmes disposent déjà d’un accès garanti au Parlement, certains partis continuent de réserver les circonscriptions les plus compétitives aux hommes. Au lieu d’être un tremplin vers une compétition électorale ouverte, les quotas risquent ainsi de devenir un espace politique parallèle. Leur réussite ne devrait donc pas se mesurer au seul nombre de femmes élues, mais à leur capacité à accéder durablement à l’ensemble des lieux de décision, notamment au niveau local.

Vous avez longuement analysé les statuts des partis politiques marocains. Dans les faits, on constate que les femmes entrent au Parlement par des voies réservées, mais qu’elles restent très minoritaires au sein des bureaux politiques et des instances de décision internes des partis (RNI, PAM, Istiqlal, USFP, etc.). Les partis politiques marocains ne sont-ils pas, au fond, les premiers responsables de ce déficit de gouvernance au féminin ?

Je pense qu’il serait réducteur d’attribuer l’entière responsabilité aux seuls partis politiques. Les partis sont effectivement des acteurs centraux, puisqu’ils constituent la principale porte d’entrée vers les fonctions électives. Mais ils sont également le reflet des rapports sociaux, des équilibres de pouvoir et des représentations qui traversent la société marocaine. Cela étant dit, ma recherche montre clairement que les partis politiques demeurent le principal verrou de l’accès des femmes aux espaces de pouvoir. Les réformes constitutionnelles et les mécanismes de quotas ont permis d’ouvrir les portes du Parlement. En revanche, la gouvernance interne des partis n’a pas connu une évolution comparable.

L’analyse des statuts des principaux partis marocains révèle une volonté affichée de promouvoir la participation des femmes. La plupart consacrent le principe de l’égalité, disposent d’organisations féminines ou prévoient des mécanismes visant à renforcer leur représentation. Cependant, entre les textes et les pratiques, un écart important subsiste. D’ailleurs, la loi organique n°29-11 relative aux partis politiques, notamment son article 26, prévoit que les partis doivent œuvrer à atteindre une proportion d’au moins un tiers de femmes au sein de leurs organes dirigeants, aux niveaux national et régional, dans la perspective de la réalisation progressive du principe de parité. Pourtant, l’analyse des organes dirigeants des principaux partis montre que cet objectif est encore loin d’être atteint dans plusieurs formations politiques. Plus préoccupant encore, lorsque j’ai interrogé l’ensemble des anciennes parlementaires sur l’existence de mécanismes volontaires mis en place par les partis politiques pour promouvoir les femmes au-delà des obligations prévues par la loi, la réponse a été quasiment unanime, aucune n’a identifié un dispositif spécifique, structuré et pérenne. Autrement dit, dans la plupart des cas, les partis se limitent à respecter, de manière parfois incomplète, les exigences légales, sans développer une véritable stratégie de promotion du leadership féminin. Or c’est précisément cette volonté politique qui distingue une égalité formelle, fondée sur le respect des textes, d’une égalité réelle, qui suppose un investissement durable dans l’identification, la formation et l’accompagnement des futures dirigeantes. Les partis ont donc une responsabilité majeure. Ils doivent poursuivre leur démocratisation interne en instaurant des procédures de sélection plus transparentes, fondées sur des critères objectifs, en favorisant l’accès des femmes aux postes de direction et en accompagnant leurs carrières politiques sur le long terme.

Nous sommes en pleine préparation des élections législatives du 23 septembre 2026. Les partis affûtent leurs programmes et bouclent leurs listes de candidats. À la lumière de vos recherches, quel regard portez-vous sur la dynamique actuelle ?

Mes recherches mettent en évidence une dynamique contrastée. Les progrès sont indéniables : les quotas ont permis une augmentation significative de la présence des femmes au Parlement et la question de la parité s’est progressivement imposée dans le débat public. Pour autant, les verrous structurels demeurent. Les investitures continuent d’être décidées par les directions des partis, où les femmes restent largement sous-représentées. Or la véritable sélection politique s’opère en amont du scrutin : ce sont les partis qui déterminent qui sera candidat, dans quelle circonscription et avec quelles perspectives d’élection.

Les législatives du 23 septembre 2026 constitueront, à cet égard, un test grandeur nature. Au-delà des discours sur l’égalité, les partis devront démontrer leur capacité à investir davantage de femmes dans des circonscriptions réellement compétitives, et non à cantonner leur représentation aux seuls mécanismes de quotas. J’espère également que cette échéance favorisera une évolution des pratiques d’investiture. La sélection des candidatures devrait reposer sur des critères objectifs, transparents et institutionnalisés, condition indispensable au renforcement de la démocratie interne des partis.

En définitive, la crédibilité des engagements en faveur de l’égalité ne se mesurera ni aux programmes ni aux déclarations d’intention, mais aux choix opérés lors des investitures : quelles femmes seront désignées, dans quelles circonscriptions, avec quelles responsabilités et quelle place leur sera réellement accordée au sein de la gouvernance partisane.

En clair, est-ce qu’une femme qui «entre sans gouverner» finit par décourager les citoyennes de se rendre aux urnes ? Je pense plutôt que le principal risque est la banalisation de la représentation politique des femmes. Mon ouvrage montre que les femmes parlementaires ont largement contribué à porter des questions longtemps marginalisées, notamment les droits des femmes, la famille, la protection sociale, la lutte contre les violences, l’éducation et l’inclusion. Le problème survient lorsque leur présence dans les institutions ne s’accompagne pas d’une réelle capacité d’influence. Le risque est alors moins celui de l’abstention que d’un affaiblissement de la confiance dans la capacité du système politique à transformer la représentation en pouvoir réel.

Votre livre invite à concevoir une représentation «résolument démocratique». Quelle est la réforme prioritaire que vous préconisez à la veille de cette nouvelle législature pour que l’accès institutionnel devienne enfin un accès au pouvoir ?

S’il ne fallait retenir qu’une seule réforme prioritaire, je dirais sans hésiter : démocratiser la gouvernance interne des partis politiques. Pendant longtemps, le débat s’est concentré sur l’accès des femmes au Parlement. Aujourd’hui, le véritable enjeu est ailleurs : il réside dans leur accès au pouvoir au sein même des partis politiques. C’est là que se prennent les décisions les plus déterminantes : les investitures, le choix des circonscriptions, les alliances politiques, l’accès aux organes dirigeants et, en définitive, la fabrication de la représentation politique. Dans cette perspective, il est indispensable de dépasser une conception des quotas comme une finalité. Les quotas ne doivent pas être perçus comme un espace politique parallèle réservé aux femmes, mais comme un levier transitoire destiné à corriger des inégalités historiques et à préparer les femmes à exercer pleinement des responsabilités politiques. Je terminerai par une conviction issue de ma recherche : les quotas peuvent ouvrir la porte des institutions, mais seuls des partis politiques véritablement démocratiques, transparents et engagés en faveur de la parité peuvent ouvrir la porte du pouvoir. Tant que la culture partisane n’évoluera pas, les femmes continueront d’entrer en politique sans pouvoir y exercer pleinement le leadership auquel elles aspirent.
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