Fréquemment évoquée lorsqu’il est question de l’identité marocaine, la «Tamghrabit» recouvre une réalité beaucoup plus riche qu’il n’y paraît. Derrière cette notion affleurent des strates d’histoire, de culture et d’expériences collectives qui ont façonné la trajectoire du pays. Une rencontre organisée par le Centre d’études et de recherches Aziz Belal (CERAB), au siège national du Parti du progrès et du socialisme (PPS), s’est attachée à en éclairer les déterminants, en ouvrant une réflexion sur une question centrale : comment penser l’identité marocaine non seulement comme une réalité historique et culturelle, mais aussi comme une ressource susceptible d’accompagner les dynamiques de développement et de consolider la cohésion nationale.
Revenir aux fondements d’un concept largement invoqué
Pour Mohammed Chiguer, président du Centre d’études et de recherches Aziz Belal, la rencontre consacrée à la «Tamghrabit» prolonge une réflexion engagée au sein du centre autour de plusieurs notions qui occupent désormais une place importante dans le débat public marocain. Le thème retenu – «Les déterminants de la “Tamghrabit” et la question du développement» – répond ainsi à la volonté de revenir sur des concepts largement mobilisés, mais dont les contours demeurent souvent imprécis. Selon lui, plusieurs notions issues du champ académique ont progressivement quitté l’espace de la recherche pour s’installer au cœur du débat public. Parmi elles figurent notamment le «capital immatériel», le «modèle de développement» ou encore la «Tamghrabit». Des concepts désormais fréquemment invoqués dans les discours politiques, médiatiques ou institutionnels, mais dont la signification reste, selon lui, insuffisamment clarifiée.
«Certains concepts quittent l’espace scientifique et académique pour descendre dans la rue et devenir des notions débattues au niveau du grand public», fait-t-il observer. Cette diffusion élargie ne signifie pas pour autant qu’ils soient pleinement compris : il demeure, souligne-t-il, difficile de demander aujourd’hui à de nombreux Marocains de définir avec précision ce que recouvrent des notions telles que le modèle de développement ou le capital immatériel.
Dans cette perspective, l’objectif de la rencontre est d’abord de replacer la réflexion sur la «Tamghrabit» dans un cadre d’analyse plus rigoureux. Clarifier ce concept, en examiner les déterminants et en interroger les implications constitue, selon lui, une étape nécessaire pour dépasser les usages approximatifs dont il fait parfois l’objet. C’est dans ce même esprit que les échanges ont ensuite porté sur les racines historiques, culturelles et intellectuelles de cette notion, ainsi que sur la manière dont elle peut éclairer la réflexion sur le développement.
«Certains concepts quittent l’espace scientifique et académique pour descendre dans la rue et devenir des notions débattues au niveau du grand public», fait-t-il observer. Cette diffusion élargie ne signifie pas pour autant qu’ils soient pleinement compris : il demeure, souligne-t-il, difficile de demander aujourd’hui à de nombreux Marocains de définir avec précision ce que recouvrent des notions telles que le modèle de développement ou le capital immatériel.
Dans cette perspective, l’objectif de la rencontre est d’abord de replacer la réflexion sur la «Tamghrabit» dans un cadre d’analyse plus rigoureux. Clarifier ce concept, en examiner les déterminants et en interroger les implications constitue, selon lui, une étape nécessaire pour dépasser les usages approximatifs dont il fait parfois l’objet. C’est dans ce même esprit que les échanges ont ensuite porté sur les racines historiques, culturelles et intellectuelles de cette notion, ainsi que sur la manière dont elle peut éclairer la réflexion sur le développement.
Une identité façonnée par l’histoire et la diversité
De fil en aiguille, la discussion s’est orientée vers la profondeur historique du concept. Prenant la parole, Abdellah Boussof, historien marocain, a proposé de replacer la «Tamghrabit» dans une perspective de longue durée. À ses yeux, il ne s’agit ni d’un slogan identitaire ni d’une formule conjoncturelle, mais de l’aboutissement d’un processus historique propre au Maroc, forgé au fil des siècles par la rencontre et la gestion de multiples héritages culturels. Car, rappelle-t-il, l’identité marocaine s’est constituée au croisement de plusieurs influences – amazighe, arabe et islamique, andalouse, africaine et méditerranéenne. C’est de cette stratification historique qu’est née une identité plurielle, façonnée par les circulations, les échanges et les interactions entre ces différentes composantes. Une pluralité qui ne relève pas seulement du registre culturel : elle est aujourd’hui explicitement consacrée par la Constitution.
Dans ce même ordre d’idées, Abdellah Boussof souligne également l’importance de la modération comme trait structurant de la culture marocaine. Cette modération, précise-t-il, dépasse le seul cadre religieux. Elle s’inscrit dans un habitus social plus large qui imprègne les relations entre les individus, la manière de vivre la religion et, plus largement, le rapport à l’autre. Pour en donner une illustration concrète, l’historien évoque un souvenir tiré de la vie quotidienne. Durant le mois du Ramadan, explique-t-il, l’attente du moment de la rupture du jeûne dépasse largement le cercle des pratiquants. Elle participe d’une atmosphère collective, faite de sociabilité et de partage, à laquelle prennent part ceux qui jeûnent comme ceux qui ne jeûnent pas. «Le moment de la rupture du jeûne n’est pas attendu seulement par celui qui jeûne, mais aussi par celui qui ne jeûne pas, parce qu’il profite de l’ambiance et de la vie nocturne du Ramadan», souligne-t-il. Ainsi comprise, la «Tamghrabit» renvoie, selon lui, à une capacité historique d’intégration et de coexistence. Elle traduit une manière d’être au monde où la diversité n’est pas perçue comme une fracture, mais comme un principe d’équilibre et de cohésion.
Dans ce même ordre d’idées, Abdellah Boussof souligne également l’importance de la modération comme trait structurant de la culture marocaine. Cette modération, précise-t-il, dépasse le seul cadre religieux. Elle s’inscrit dans un habitus social plus large qui imprègne les relations entre les individus, la manière de vivre la religion et, plus largement, le rapport à l’autre. Pour en donner une illustration concrète, l’historien évoque un souvenir tiré de la vie quotidienne. Durant le mois du Ramadan, explique-t-il, l’attente du moment de la rupture du jeûne dépasse largement le cercle des pratiquants. Elle participe d’une atmosphère collective, faite de sociabilité et de partage, à laquelle prennent part ceux qui jeûnent comme ceux qui ne jeûnent pas. «Le moment de la rupture du jeûne n’est pas attendu seulement par celui qui jeûne, mais aussi par celui qui ne jeûne pas, parce qu’il profite de l’ambiance et de la vie nocturne du Ramadan», souligne-t-il. Ainsi comprise, la «Tamghrabit» renvoie, selon lui, à une capacité historique d’intégration et de coexistence. Elle traduit une manière d’être au monde où la diversité n’est pas perçue comme une fracture, mais comme un principe d’équilibre et de cohésion.
Redécouvrir l’histoire pour dépasser la confusion identitaire
La question identitaire a également été abordée mais sous un angle critique par Ahmed Assid. Pour cet intellectuel, écrivain et militant associatif, le débat autour de la «Tamghrabit» ne prend tout son sens que s’il permet d’interroger le rôle que l’identité et la culture peuvent jouer dans la réussite du développement du pays. Pour lui, l’enjeu consiste précisément à déplacer la discussion : il ne s’agit plus seulement de se demander qui nous sommes, mais de réfléchir à ce que la conscience collective d’être Marocains peut produire comme projet pour l’avenir. «Il s’agit de déplacer le débat de la question “qui sommes-nous ?” vers la question “que ferons-nous de cette conscience collective d’être Marocains pour construire un Maroc fort ?”», explique-t-il.
Ahmed Assid estime ainsi que les tensions identitaires observées aujourd’hui trouvent en partie leur origine dans une longue période de méconnaissance de l’histoire nationale. Après l’indépendance, rappelle-t-il, la construction de l’État centralisé s’est accompagnée de l’adoption d’un modèle identitaire inspiré de l’expérience européenne, fondé sur une logique d’unification consistant à privilégier une composante centrale de l’identité nationale.
Dans ce cadre, plusieurs dimensions de l’identité marocaine ont été marginalisées ou reléguées au second plan. «Pour construire un État central fort, on considérait qu’il fallait réduire les éléments de diversité et les effacer au profit d’une culture centrale», souligne-t-il. Selon M. Assid, cette orientation a profondément marqué les politiques publiques et le système éducatif pendant plusieurs décennies, produisant ce qu’il décrit comme une véritable confusion identitaire. L’enseignement de l’histoire, notamment, a longtemps présenté le passé du Maroc comme commençant avec l’arrivée de Oqba Ibn Nafi, reléguant les périodes antérieures dans une forme d’ombre historique.
Or, insiste-t-il, les recherches archéologiques récentes invitent à revoir cette lecture. Les découvertes scientifiques montrent que l’organisation des villes et des échanges sur le territoire marocain est bien plus ancienne que ce que l’on a longtemps enseigné. Cette redécouverte progressive du passé explique, selon lui, l’intérêt renouvelé pour la question de l’identité marocaine. Elle révèle aussi un décalage : les Marocains ont longtemps appris davantage sur l’histoire des autres civilisations que sur la leur. Dans le même esprit, l’intervenant appelle à reconsidérer certains travaux scientifiques consacrés à la société marocaine et à accorder une attention plus grande aux différentes expressions culturelles du pays, notamment à la littérature amazighe, longtemps restée en marge des institutions culturelles.
Revenant enfin au lien entre identité et développement, M. Assid souligne que le développement ne peut être pensé indépendamment de la culture et des langues des populations concernées. «On ne peut pas développer un territoire sans s’adresser à l’être humain dans sa langue, sa culture et son identité», affirme-t-il, rappelant que le développement ne se limite pas aux infrastructures, mais concerne d’abord les individus et leur rapport au monde.
Ahmed Assid estime ainsi que les tensions identitaires observées aujourd’hui trouvent en partie leur origine dans une longue période de méconnaissance de l’histoire nationale. Après l’indépendance, rappelle-t-il, la construction de l’État centralisé s’est accompagnée de l’adoption d’un modèle identitaire inspiré de l’expérience européenne, fondé sur une logique d’unification consistant à privilégier une composante centrale de l’identité nationale.
Dans ce cadre, plusieurs dimensions de l’identité marocaine ont été marginalisées ou reléguées au second plan. «Pour construire un État central fort, on considérait qu’il fallait réduire les éléments de diversité et les effacer au profit d’une culture centrale», souligne-t-il. Selon M. Assid, cette orientation a profondément marqué les politiques publiques et le système éducatif pendant plusieurs décennies, produisant ce qu’il décrit comme une véritable confusion identitaire. L’enseignement de l’histoire, notamment, a longtemps présenté le passé du Maroc comme commençant avec l’arrivée de Oqba Ibn Nafi, reléguant les périodes antérieures dans une forme d’ombre historique.
Or, insiste-t-il, les recherches archéologiques récentes invitent à revoir cette lecture. Les découvertes scientifiques montrent que l’organisation des villes et des échanges sur le territoire marocain est bien plus ancienne que ce que l’on a longtemps enseigné. Cette redécouverte progressive du passé explique, selon lui, l’intérêt renouvelé pour la question de l’identité marocaine. Elle révèle aussi un décalage : les Marocains ont longtemps appris davantage sur l’histoire des autres civilisations que sur la leur. Dans le même esprit, l’intervenant appelle à reconsidérer certains travaux scientifiques consacrés à la société marocaine et à accorder une attention plus grande aux différentes expressions culturelles du pays, notamment à la littérature amazighe, longtemps restée en marge des institutions culturelles.
Revenant enfin au lien entre identité et développement, M. Assid souligne que le développement ne peut être pensé indépendamment de la culture et des langues des populations concernées. «On ne peut pas développer un territoire sans s’adresser à l’être humain dans sa langue, sa culture et son identité», affirme-t-il, rappelant que le développement ne se limite pas aux infrastructures, mais concerne d’abord les individus et leur rapport au monde.
Les risques d’un discours identitaire sans recul critique
Cette réflexion sur l’identité appelle toutefois, selon Mohammed Chiguer, à une certaine vigilance. L’intervenant met en garde contre une tentation récurrente : celle d’aborder la personnalité marocaine sous un jour exclusivement valorisant, en ne retenant que ses traits les plus flatteurs. Or, rappelle-t-il, toute société est faite de contrastes et mérite d’être observée avec lucidité, y compris dans ses dimensions moins avantageuses.
À cet égard, il attire l’attention sur un autre écueil : celui d’un discours identitaire trop largement tourné vers le passé. Si l’histoire constitue un socle indispensable pour comprendre les sociétés, elle ne saurait, à elle seule, tenir lieu d’horizon. Pour Mohammed Chiguer, la «Tamghrabit» ne peut véritablement acquérir de portée que si elle s’inscrit dans une réflexion orientée vers l’avenir et vers les transformations que connaît la société marocaine. Enfin, l’intervenant appelle à se prémunir contre toute tentation de fermeture. Le concept, insiste-t-il, ne saurait être détourné vers une logique d’exclusion ou de supériorité identitaire. Au contraire, il ne conserve sa pertinence que s’il demeure fidèle à l’esprit d’ouverture et de coexistence qui a historiquement marqué la formation de l’identité marocaine.
À cet égard, il attire l’attention sur un autre écueil : celui d’un discours identitaire trop largement tourné vers le passé. Si l’histoire constitue un socle indispensable pour comprendre les sociétés, elle ne saurait, à elle seule, tenir lieu d’horizon. Pour Mohammed Chiguer, la «Tamghrabit» ne peut véritablement acquérir de portée que si elle s’inscrit dans une réflexion orientée vers l’avenir et vers les transformations que connaît la société marocaine. Enfin, l’intervenant appelle à se prémunir contre toute tentation de fermeture. Le concept, insiste-t-il, ne saurait être détourné vers une logique d’exclusion ou de supériorité identitaire. Au contraire, il ne conserve sa pertinence que s’il demeure fidèle à l’esprit d’ouverture et de coexistence qui a historiquement marqué la formation de l’identité marocaine.
Restaurer la place de la raison dans la réflexion politique
Pour sa part, le politologue Abdelhak Snaïbi, qui assurait la modération de la rencontre, a introduit dans le débat une réflexion d’ordre plus philosophique et politique. À ses yeux, une part des difficultés intellectuelles que connaît aujourd’hui le monde musulman tient à une longue mise à l’écart de la raison et de la pensée critique. L’histoire intellectuelle, dit-il, porte la trace de moments où l’exercice de la réflexion scientifique et philosophique s’est trouvé contesté ou marginalisé. «Nous avons malheureusement vécu une véritable conspiration contre la raison et contre la pensée», affirme-t-il. Dans le prolongement de cette analyse, Abdelhak Snaïbi insiste sur la nécessité d’opérer une distinction claire entre morale individuelle et morale politique. Les critères qui régissent la conduite personnelle ne peuvent, selon lui, être appliqués tels quels à l’analyse de l’action politique.
S’appuyant sur les travaux du politologue Hans Morgenthau, il rappelle que la politique internationale obéit à des logiques propres, liées aux rapports de puissance et aux intérêts des États. «La morale ordinaire se mesure à l’aune de principes éthiques, alors que la morale politique se mesure à l’aune des résultats politiques», explique-t-il. Dans cette perspective, conclut-il, la réflexion politique doit s’inscrire dans le cadre de l’État national et de l’intérêt national, qui demeurent, selon lui, les repères structurants des relations internationales contemporaines.
S’appuyant sur les travaux du politologue Hans Morgenthau, il rappelle que la politique internationale obéit à des logiques propres, liées aux rapports de puissance et aux intérêts des États. «La morale ordinaire se mesure à l’aune de principes éthiques, alors que la morale politique se mesure à l’aune des résultats politiques», explique-t-il. Dans cette perspective, conclut-il, la réflexion politique doit s’inscrire dans le cadre de l’État national et de l’intérêt national, qui demeurent, selon lui, les repères structurants des relations internationales contemporaines.
Penser l’identité pour penser l’avenir
Au terme des échanges, une idée s’est progressivement dégagée : la «Tamghrabit» ne saurait être réduite à un simple sentiment d’appartenance. Elle renvoie plutôt à une construction historique dense, patiemment façonnée par les strates culturelles, sociales et politiques qui ont marqué la formation du Maroc. Ainsi comprise, elle apparaît à la fois comme un cadre culturel partagé et comme un point d’appui possible pour réfléchir aux trajectoires de développement du pays. Mais, ont rappelé les intervenants, cette notion ne peut acquérir toute sa portée que si on continue à l’examiner avec exigence. Car penser la «Tamghrabit» suppose d’en préserver la profondeur : éviter les simplifications idéologiques autant que les discours de pure célébration, afin d’en faire un objet de réflexion capable d’éclairer, au-delà des débats identitaires, les perspectives d’avenir du Maroc.
