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Les femmes au travail : entre méconnaissance des lois et pressions psychologiques

À quelques jours de la célébration de la Journée internationale des droits des femmes, la Fondation Lafqui Titouani a présenté, le 5 mars, deux guides consacrés à la condition des femmes dans le monde du travail, dans le cadre d’une rencontre organisée en partenariat avec le ministère de l’Intégration économique, de la petite entreprise, de l’emploi et des compétences. À cette occasion, Mohammed Tariq, professeur de droit social à l’Université Hassan II de Casablanca, et Boubker Lafqui Titouani, président de la Fondation Lafqui Titouani, ont insisté sur deux dimensions complémentaires : la connaissance des droits et la prise en compte de la santé mentale. Deux enjeux qui, selon eux, demeurent déterminants pour améliorer la situation des femmes salariées, notamment dans le secteur privé.

La condition de la femme au travail ne se résume pas aux seules dispositions juridiques qui encadrent l’emploi. Elle s’inscrit dans une réalité plus vaste, faite d’exigences professionnelles, de responsabilités familiales et de pressions souvent invisibles qui façonnent son quotidien. Comprendre cette réalité suppose ainsi de croiser les regards : celui du droit, qui fixe les garanties, et celui de l’expérience vécue, qui révèle les tensions et les fragilités du monde du travail.

La rencontre initiée par la Fondation Lafqui Titouani, en partenariat avec le ministère de l’Intégration économique, de la petite entreprise, de l’emploi et des compétences, s’est inscrite dans cette réflexion. Les interventions de Mohammed Tariq et de Boubker Lafqui Titouani ont ainsi permis d’éclairer, chacun dans son registre, les défis qui traversent aujourd’hui l’expérience professionnelle des femmes, entre accès effectif aux droits et prise en compte des réalités humaines du travail.


«Le problème n’est pas l’absence de lois, mais la méconnaissance des droits»


Présentant le guide consacré aux droits de la femme travailleuse, Mohammed Tariq a rappelé que l’objectif principal du projet consistait à permettre aux femmes actives dans le secteur privé de mieux connaître leurs droits. Selon lui, les dispositions juridiques existent et offrent un cadre de protection relativement clair. Cependant, leur complexité et leur formulation technique rendent souvent ces textes difficiles à comprendre pour les salariées. Dans cette perspective, le guide a été conçu comme un document de référence rédigé dans un langage simple et accessible. L’objectif est de permettre aux femmes salariées de comprendre les règles qui encadrent leur relation de travail sans avoir nécessairement recours à une expertise juridique. L’universitaire a également souligné que de nombreux litiges portés devant les inspections du travail ou devant les tribunaux trouvaient leur origine dans une méconnaissance des droits et des obligations. La diffusion d’une information juridique claire constitue, selon lui, un moyen de prévenir ces conflits.


Cinq objectifs structurants


Mohammed Tariq a également précisé que l’élaboration de ce guide répondait à plusieurs objectifs. Le premier consiste à simplifier les dispositions juridiques nationales et internationales relatives au travail, afin de les rendre compréhensibles pour le grand public. Le deuxième vise à renforcer la culture de l’égalité et de la non-discrimination dans l’espace professionnel, en mettant en lumière les droits liés notamment à la maternité, aux congés ou encore à la protection contre les violences et les abus.

Le troisième objectif consiste à regrouper et à clarifier les garanties juridiques qui protègent la femme travailleuse tout au long de la relation de travail, depuis la conclusion du contrat jusqu’à sa rupture. Le quatrième vise à orienter les femmes vers les institutions compétentes susceptibles de les accompagner dans la défense de leurs droits, notamment l’inspection du travail et les juridictions compétentes. Enfin, le cinquième objectif consiste à promouvoir une culture professionnelle fondée sur le respect de la dignité au travail.


Onze droits fondamentaux


Dans le même ordre d’idées, le guide met en lumière les principaux droits reconnus aux femmes salariées dans le secteur privé. Mohammed Tariq a précisé que onze droits ont été retenus et expliqués dans ce document. Il s’agit d’abord du droit à l’égalité et à la non-discrimination, ainsi que du droit au contrat de travail et aux différentes formes qu’il peut prendre. Le guide revient également sur la période d’essai et sur les conditions dans lesquelles le travail de nuit peut être exercé, conformément aux dispositions prévues par la loi.

Dans le même esprit, le document aborde les règles relatives à la durée légale du travail et aux heures supplémentaires, ainsi que les droits liés aux congés et aux jours fériés. Il rappelle également les dispositions encadrant le salaire et le respect du salaire minimum, de même que les droits liés à la protection sociale. Enfin, le guide s’attarde sur certaines protections spécifiques à la condition des femmes, notamment le congé de maternité et les règles qui encadrent la grossesse et l’accouchement. Il traite également de la protection contre le harcèlement sexuel dans l’espace professionnel, ainsi que des mécanismes d’indemnisation en cas de licenciement.


Informer sur les mécanismes de recours


Au-delà de l’identification des droits, le guide s’attache également à éclairer les voies permettant de les faire valoir. Mohammed Tariq a ainsi indiqué que le document présentait les différentes institutions vers lesquelles les femmes peuvent se tourner en cas de litige, en particulier l’inspection du travail, dont il a rappelé le rôle central, ainsi que les juridictions compétentes. Le guide précise aussi, selon le même expert, les procédures de recours devant les tribunaux et les dispositifs d’assistance judiciaire susceptibles d’accompagner les salariées dans la défense de leurs droits.


Une approche pédagogique


D’une vingtaine de pages, le document adopte une démarche pédagogique fondée sur un langage simple et accessible. Il s’appuie sur les principales références juridiques nationales, notamment la Constitution et le Code du travail, dont les dispositions sont présentées et expliquées afin d’en faciliter la compréhension. L’objectif est que toute femme, même sans formation juridique, puisse saisir les droits qui encadrent sa relation de travail et en comprendre la portée. Pour Mohammed Tariq, l’enjeu est clair : mieux les femmes connaissent leurs droits, mieux elles sont en mesure de les défendre et de contribuer à l’instauration de relations professionnelles fondées sur la connaissance du droit et le respect de la dignité au travail.


La santé mentale, «un sujet largement invisible»


Pour sa part, Boubker Lafqui Titouani s’est attaché dans son intervention à mettre en lumière une dimension encore peu abordée dans les débats publics : la santé mentale de la femme travailleuse. Selon lui, cette question demeure largement invisible, alors même qu’elle influence profondément le bien-être et l’équilibre des femmes actives. Les difficultés psychologiques liées au travail restent souvent peu exprimées, car elles relèvent de ressentis intérieurs et d’expériences personnelles difficiles à objectiver. Selon lui, La Fondation Lafqui Titouani a commencé à explorer cette thématique à partir de 2022, à la faveur d’échanges avec des spécialistes en psychologie clinique. Ses travaux ont progressivement conduit à l’élaboration d’un guide consacré à l’analyse des pressions psychologiques auxquelles les femmes peuvent être confrontées dans leur environnement professionnel.


Un guide consacré à la santé mentale de la femme travailleuse


C’est précisément pour mettre en lumière ces réalités qu’un second guide, consacré à la santé mentale de la femme travailleuse, a été élaboré. Le document explore les mécanismes de pression auxquels les femmes peuvent être confrontées dans leur environnement professionnel et leurs répercussions sur l’équilibre psychologique. Il s’attache notamment à analyser les formes de stress, les situations de dévalorisation ou de pression au travail et les effets qu’elles peuvent produire sur la vie personnelle et familiale. En abordant ces dimensions souvent invisibles, le guide entend contribuer à une meilleure connaissance des enjeux psychologiques liés au travail des femmes et à ouvrir des pistes de réflexion sur les moyens de les accompagner.


Des pressions invisibles dans l’espace professionnel


Le guide consacré à la santé mentale met également en lumière les formes de pression psychologique qui peuvent se manifester dans l’environnement professionnel. Ces pressions peuvent prendre la forme de remarques dévalorisantes, de mises à l’écart, d’humiliations ou de comportements qui fragilisent la confiance en soi. Bien que ces situations ne soient pas toujours visibles ou explicitement reconnues comme des violences, elles peuvent avoir des conséquences importantes sur l’équilibre psychologique des salariées. Ces tensions peuvent également se traduire par des manifestations physiques ou émotionnelles, sans que leur origine professionnelle soit immédiatement identifiée.


Des répercussions sur la vie familiale


Les effets de ces pressions ne se limitent pas au cadre professionnel. Selon Boubker Lafqui Titouani, ils peuvent également affecter la vie familiale. Une femme qui rentre chez elle après une journée marquée par des tensions psychologiques peut éprouver des difficultés à maintenir un équilibre émotionnel dans son environnement familial. Cette situation peut se traduire par une fatigue accrue, une irritabilité ou un sentiment de culpabilité vis-à-vis des enfants. Les relations conjugales et la qualité des interactions familiales peuvent également être affectées par ces tensions accumulées.


L’accompagnement comme première réponse


Face à ces situations, la Fondation Lafqui Titouani cherche à offrir un espace d’écoute et d’accompagnement aux femmes confrontées à des difficultés psychologiques liées au travail. Cet accompagnement repose sur plusieurs étapes : l’écoute du récit de la personne concernée, l’analyse des facteurs à l’origine des difficultés rencontrées et la recherche de solutions adaptées à chaque situation. Le guide propose également des outils destinés à renforcer les capacités psychologiques des femmes face aux situations de stress ou de conflit, notamment des techniques de régulation émotionnelle et de reconstruction cognitive. Il insiste également sur l’importance de l’affirmation de soi dans les relations professionnelles, en encourageant l’utilisation d’un langage clair permettant d’exprimer ses besoins et de poser des limites dans un cadre respectueux.


Vers une meilleure prise en compte institutionnelle


Au-delà des actions d’accompagnement individuel, l’intervenant a souligné la nécessité d’une prise en compte plus large de ces questions dans les politiques publiques et dans les pratiques organisationnelles. La santé mentale, a-t-il estimé, doit être considérée comme une composante essentielle du bien-être au travail, au même titre que la santé physique. Cela suppose notamment le développement d’outils de prévention, l’adoption de codes de conduite dans les entreprises et une meilleure intégration de ces enjeux dans les stratégies institutionnelles. À ses yeux, soutenir les femmes dans leur parcours professionnel ne relève pas seulement d’une question individuelle. Il s’agit également d’un enjeu social plus large, qui touche à la stabilité familiale et à l’équilibre de la société.
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