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Mercredi 10 Juin 2026
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À Casablanca, la «ville augmentée» cherche son modèle

Dix ans après son lancement, Casablanca Smart City change d’échelle. À l’heure de l’intelligence artificielle générative et de la préparation du Mondial 2030, la métropole marocaine ambitionne de devenir un laboratoire africain de la «ville augmentée». Une transformation numérique que les organisateurs veulent pourtant maintenir ancrée dans l’humain.

Ph. Sradni
Ph. Sradni
Il y a dix ans, lorsque Casablanca lançait son initiative Smart City, l’intelligence artificielle générative n’existait pas encore dans le débat public, les jumeaux numériques urbains relevaient davantage de la prospective que de la réalité, et la notion même de «ville augmentée» demeurait marginale. Dix ans plus tard, la métropole marocaine revendique un rôle pionnier dans la réflexion africaine sur l’avenir des villes. Réunis à Casablanca à l’occasion de la 10e édition de Casablanca Smart City, responsables publics, universitaires, chercheurs, entrepreneurs et experts internationaux ont esquissé les contours d’une nouvelle étape : celle d’une ville augmentée par l’intelligence artificielle, les données, les technologies immersives et les plateformes numériques, sans renoncer à son identité ni à sa dimension humaine.

«La technologie n’a jamais été une fin en soi, mais un outil au service de l’inclusion sociale, des opportunités économiques, de la sécurité publique et de l’amélioration de la qualité de vie», a rappelé Awatif Hayar, présidente du comité scientifique de Smart City Casablanca. Pour l’ancienne ministre, Casablanca a développé depuis 2015 un modèle original fondé sur ce qu’elle qualifie de «Smart Inclusive City», une approche qui privilégie les besoins des citoyens plutôt qu’une simple accumulation d’infrastructures technologiques. L’ambition est désormais plus large. Alors que le Maroc se prépare à accueillir la Coupe du monde 2030 aux côtés de l’Espagne et du Portugal, la métropole entend franchir un nouveau cap. «Casablanca génère près de 30% du PIB national et constitue le principal moteur économique du Maroc», a souligné Awatif Hayar. Selon elle, la ville dispose aujourd’hui d’une opportunité unique pour «dépasser les projets intelligents isolés et adopter une vision globale de la ville augmentée».

L’intelligence artificielle comme nouvel horizon urbain

Dans les différentes interventions, l’intelligence artificielle est apparue comme le principal marqueur de cette nouvelle phase. Les organisateurs imaginent déjà des jumeaux numériques capables de modéliser le fonctionnement de la métropole en temps réel, d’optimiser les flux de mobilité, de surveiller l’environnement ou encore d’améliorer la gestion des infrastructures. «Un jumeau numérique métropolitain pourrait devenir l’épine dorsale de cette transformation», estime Awatif Hayar.

Mais derrière l’enthousiasme technologique, plusieurs intervenants ont appelé à la prudence. Hassan Redouane, intervenant au nom du président de l’Université Mohammed VI Polytechnique, Hicham El Habti, a livré l’une des réflexions les plus remarquées de la matinée. Pour lui, la question n’est plus seulement de savoir comment augmenter la ville par la technologie, mais ce que cette transformation risque de faire disparaître. «Que risquons-nous de perdre lorsque la ville devient augmentée ?» s’est-il interrogé. Le responsable universitaire a mis en garde contre une vision exclusivement algorithmique de la ville. «Une ville ne se résume ni à ses données ni à ses algorithmes», a-t-il insisté, plaidant pour une articulation entre innovation technologique et préservation de la mémoire collective. Selon lui, le véritable défi consiste à «conjuguer innovation et identité, performance et sens, technologie et communauté».
Cette préoccupation a trouvé un écho chez plusieurs autres intervenants. Le président de l’Université Hassan II de Casablanca, Houssine Azeddoug, a lui aussi défendu une vision humaniste de la ville intelligente. «La ville intelligente n’est pas seulement une ville équipée de technologies. C’est avant tout une ville qui place l’humain au cœur de son développement», a-t-il affirmé. Pour l’universitaire, les grands défis urbains ne pourront être relevés qu’à travers «une mobilisation de la connaissance, de l’action et de l’intelligence collective».

Le regard de Singapour : la technologie au service des citoyens

Invité d’honneur de cette édition, le ministre singapourien du Développement social et familial, Masagos Zulkifli, a apporté un éclairage international particulièrement attendu. Singapour est souvent citée comme l’un des modèles mondiaux de transformation numérique urbaine. Pourtant, le ministre a choisi de déplacer le débat. «La véritable mesure d’une ville intelligente ne réside pas dans la sophistication de ses technologies, mais dans la qualité de vie qu’elle offre à ses habitants», a-t-il déclaré devant les participants. Le responsable singapourien a décrit les avancées de son pays en matière de services publics numériques : démarches administratives dématérialisées, gestion prédictive des infrastructures, contrôles automatisés aux frontières ou encore maintenance intelligente des équipements urbains. Mais il a insisté sur le fait que la finalité demeurait sociale. «Une ville intelligente doit être ressentie dans la vie quotidienne de chaque famille», a-t-il expliqué, évoquant aussi bien les jeunes que les personnes âgées ou les populations vulnérables. Masagos Zulkifli a par ailleurs rendu hommage à la chercheuse marocaine Awatif Hayar, estimant que certaines réflexions développées au Maroc sur l’intelligence artificielle avaient précédé des débats aujourd’hui largement répandus à l’échelle internationale. «La sagesse et la vision n’appartiennent à aucun pays. Nous avons beaucoup à apprendre les uns des autres», a-t-il déclaré.

Casablanca veut devenir un laboratoire africain

Au-delà des discours, cette édition anniversaire révèle une ambition plus large : positionner Casablanca comme un laboratoire africain de l’innovation urbaine. L’événement réunit des représentants venus de Singapour, de New York, de Toulouse, du Kazakhstan, de Chine, du Rwanda ou encore du Sénégal. Les thématiques abordées couvrent la jeunesse, la gouvernance, l’économie créative, la mobilité, la culture, le sport et la participation citoyenne.

Pour Djilali Lahiani, adjoint au maire de Toulouse, les villes devront relever simultanément les défis climatiques, technologiques et sociaux. La coopération entre métropoles devient dès lors un levier essentiel. Cette même conviction anime les responsables universitaires marocains, qui voient dans la recherche, l’innovation et l’entrepreneuriat étudiant des moteurs de transformation urbaine. À travers ses laboratoires, ses incubateurs et ses programmes d’accompagnement, l’Université Hassan II affirme ainsi soutenir chaque année plusieurs centaines d’étudiants dans leurs projets entrepreneuriaux. Ainsi, alors que Casablanca prépare les grands rendez-vous internationaux de la décennie à venir, ses promoteurs espèrent désormais faire de la métropole un modèle capable de concilier puissance économique, innovation technologique et développement humain. Une équation complexe, mais qui résume sans doute le véritable défi de la «ville augmentée».
Reste désormais à savoir si les ambitions affichées lors de cette 10ᵉ édition pourront se traduire dans le quotidien des Casablancais. Car si l'intelligence artificielle, les jumeaux numériques ou les plateformes intelligentes ouvrent de nouvelles perspectives, les habitants continuent de faire face à des défis bien réels : embouteillages interminables, difficultés de mobilité, disparités entre quartiers et pression sur les services publics. Dix ans après les premières promesses de la Smart City, le véritable test ne se jouera sans doute ni dans les laboratoires ni dans les conférences internationales, mais dans la capacité de Casablanca à rendre la ville plus fluide, plus inclusive et plus vivable pour ceux qui l'habitent au quotidien.
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