Il est encore tôt lorsque le rivage d’El Jadida commence à s’animer. Sur la côte rocheuse, des silhouettes avancent vers la mer, sacs et filets à la main. Certaines attendent le retour des embarcations traditionnelles. D’autres s’apprêtent à entrer dans l’eau. Ici, l’été n’est pas seulement synonyme de plage et de vacances. C’est aussi la saison de la récolte des algues rouges, cette «rbiâa», comme l’appellent les habitués, dont vivent chaque année de nombreuses familles de la région. Aïcha est de celles-là. Cela fait près de seize ans qu’elle descend en mer. Elle connaît les rochers, les courants, les trous dissimulés sous l’eau et surtout les horaires qu’impose l’océan. «Nous descendons en fonction de la marée. Parfois, c’est très tôt le matin. Chaque jour, l’heure change un peu. Tout dépend de la lune», raconte-t-elle.
Dans ce métier, le calendrier ne se lit pas seulement sur une montre. Il se calcule avec le cycle lunaire, la marée et l’état de la mer. Une organisation ancienne, transmise d’une génération à l’autre. «Quand nous étions petits, tout le monde travaillait dans cette activité. Les jeunes, les plus âgés... Beaucoup de gens en vivent», poursuit Aïcha. Cette année encore, la récolte mobilise une importante activité sur le littoral. Environ 850 embarcations autorisées participent à l’exploitation de la ressource. Le quota global de la campagne a été fixé à 16.333 tonnes, débarquées notamment au port d’El Jadida, à Jorf Lasfar ainsi que dans les points de débarquement aménagés. Ces chiffres disent le poids de la filière. Ils racontent beaucoup moins ce qui se passe quelques mètres plus loin, dans l’eau.
Dans ce métier, le calendrier ne se lit pas seulement sur une montre. Il se calcule avec le cycle lunaire, la marée et l’état de la mer. Une organisation ancienne, transmise d’une génération à l’autre. «Quand nous étions petits, tout le monde travaillait dans cette activité. Les jeunes, les plus âgés... Beaucoup de gens en vivent», poursuit Aïcha. Cette année encore, la récolte mobilise une importante activité sur le littoral. Environ 850 embarcations autorisées participent à l’exploitation de la ressource. Le quota global de la campagne a été fixé à 16.333 tonnes, débarquées notamment au port d’El Jadida, à Jorf Lasfar ainsi que dans les points de débarquement aménagés. Ces chiffres disent le poids de la filière. Ils racontent beaucoup moins ce qui se passe quelques mètres plus loin, dans l’eau.
Plonger sans oxygène, porter jusqu’à 100 kilos
Aïcha appartient à une catégorie de récolteuses qui travaillent en apnée. Pas de bouteille d’oxygène. Il faut descendre, arracher ou ramasser les algues, remonter respirer puis recommencer. «Nous dépendons de notre souffle. Nous n’utilisons pas d’oxygène artificiel», explique-t-elle. La pénibilité ne s’arrête pas à la plongée. Une fois les algues rassemblées, il faut encore les transporter. Un sac plein peut, selon Aïcha, atteindre une centaine de kilos. Le danger devient alors très concret. Le poids tire le corps vers le fond. Une cavité entre les rochers, un courant soudain ou quelques secondes de fatigue supplémentaires peuvent suffire à transformer une journée de travail en drame. Aïcha connaît cette peur. Elle la résume par une formule que les gens de la mer répètent ici depuis longtemps : «Celui qui entre est perdu, celui qui ressort est comme un nouveau-né.» Une manière crue de dire l’incertitude qui accompagne chaque sortie.
Les accidents survenus au fil des saisons rappellent régulièrement cette autre face de la récolte. Les professionnels évoquent notamment les risques liés aux courants, aux fonds rocheux, aux cavités sous-marines et au manque d’équipements adaptés. Des acteurs locaux réclament ainsi un renforcement des moyens de secours et de sauvetage maritime pendant la campagne, mais aussi davantage de sensibilisation et de formation aux premiers gestes d’intervention. À ces risques immédiats s’ajoutent ceux liés à l’exposition répétée à des conditions physiques difficiles : fatigue, manque d’oxygène, pression, blessures et douleurs qui s’installent au fil des années.
Les accidents survenus au fil des saisons rappellent régulièrement cette autre face de la récolte. Les professionnels évoquent notamment les risques liés aux courants, aux fonds rocheux, aux cavités sous-marines et au manque d’équipements adaptés. Des acteurs locaux réclament ainsi un renforcement des moyens de secours et de sauvetage maritime pendant la campagne, mais aussi davantage de sensibilisation et de formation aux premiers gestes d’intervention. À ces risques immédiats s’ajoutent ceux liés à l’exposition répétée à des conditions physiques difficiles : fatigue, manque d’oxygène, pression, blessures et douleurs qui s’installent au fil des années.
«Nous la vendons presque gratuitement»
Mais lorsqu’Aïcha parle de son métier, le danger n’est pas son seul sujet de colère. Il y a surtout le prix. Après des heures dans l’eau et des dizaines de kilos transportés, elle estime que la rémunération qui revient aux récolteuses ne reflète en rien la difficulté du travail ni la valeur prise ensuite par le produit. «Nous faisons tout cet effort et nous la vendons à un prix dérisoire. Quand elle est fraîche, elle peut nous être achetée autour de 2,50 dirhams le kilo», affirme-t-elle. Aïcha dit entendre que le produit est ensuite négocié beaucoup plus cher au fil de la chaîne commerciale, parfois plusieurs dizaines de dirhams le kilogramme. Elle ne maîtrise pas les circuits qui suivent la première vente. Ce qu’elle sait, en revanche, c’est ce qui lui reste à elle. «On a l’impression de la donner gratuitement», lâche-t-elle.
Son témoignage met le doigt sur l’un des principaux ressentiments exprimés sur le terrain : le déséquilibre entre ceux qui supportent la partie la plus pénible de la récolte et ceux qui disposent du plus grand pouvoir dans la fixation des prix. «Il y a des gens qui contrôlent le marché. Ce sont eux qui décident du prix», déplore Aïcha, qui appelle les responsables à regarder de plus près les conditions dans lesquelles vivent les familles dépendant de cette activité. À la faiblesse des revenus s’ajoute parfois une autre difficulté : les délais de paiement. Aïcha affirme connaître des récolteuses qui attendent toujours d’être payées pour des algues livrées depuis de longs mois, voire davantage.
Son témoignage met le doigt sur l’un des principaux ressentiments exprimés sur le terrain : le déséquilibre entre ceux qui supportent la partie la plus pénible de la récolte et ceux qui disposent du plus grand pouvoir dans la fixation des prix. «Il y a des gens qui contrôlent le marché. Ce sont eux qui décident du prix», déplore Aïcha, qui appelle les responsables à regarder de plus près les conditions dans lesquelles vivent les familles dépendant de cette activité. À la faiblesse des revenus s’ajoute parfois une autre difficulté : les délais de paiement. Aïcha affirme connaître des récolteuses qui attendent toujours d’être payées pour des algues livrées depuis de longs mois, voire davantage.
Même entre récolteuses, la concurrence gagne du terrain
La pression ne vient pas uniquement des acheteurs. Sur le rivage aussi, la compétition s’est installée. Certaines zones de récolte sont considérées par des groupes comme leur territoire. Il arrive alors que des femmes venues d’un autre quartier ou d’une autre partie du littoral se voient demander d’aller travailler ailleurs. «Même entre nous, il y a des problèmes. On peut se lever à cinq heures du matin, prendre un taxi, arriver ici et entendre : “Ne travaillez pas dans cette zone, allez ailleurs”», raconte Aïcha. Une situation qu’elle regrette, convaincue que les récolteuses auraient davantage à gagner en défendant ensemble leurs intérêts. «Nous devons nous unir pour améliorer la valeur de ce produit», insiste-t-elle. Car derrière les tensions et la dureté du métier subsiste aussi une solidarité quotidienne. Aïcha en parle avec le sourire.
Les départs avant l’aube, les discussions sur la plage, les éclats de rire après une bonne récolte font également partie de sa relation avec la mer. Son mari lui avait pourtant demandé d’arrêter. Pendant près de quatre ans, elle n’est plus descendue. Mais l’été venu, l’appel de la mer a fini par être plus fort. Elle se souvient encore d’une journée où elle était entrée dans l’eau sans envie de travailler. «Je suis descendue et j’ai trouvé deux filets pleins. Ce jour-là, c’était la meilleure chose qui pouvait m’arriver», raconte-t-elle en riant. C’est tout le paradoxe de cette activité : la mer nourrit, rassemble et procure une forme de liberté, mais elle expose aussi celles qui en vivent à une grande précarité.
À El Jadida, la campagne des algues rouges se mesure officiellement en tonnes, en quotas et en embarcations. Sur la plage, Aïcha la mesure autrement : en heures passées dans l’eau, en sacs portés sur le dos, en souffle retenu et en dirhams gagnés. Entre la valorisation d’une ressource marine convoitée et ceux qui la remontent à bout de bras, le véritable enjeu est peut-être là : faire en sorte que la richesse produite par la mer profite davantage à celles et ceux qui, chaque saison, prennent le risque d’aller la chercher.
À El Jadida, la campagne des algues rouges se mesure officiellement en tonnes, en quotas et en embarcations. Sur la plage, Aïcha la mesure autrement : en heures passées dans l’eau, en sacs portés sur le dos, en souffle retenu et en dirhams gagnés. Entre la valorisation d’une ressource marine convoitée et ceux qui la remontent à bout de bras, le véritable enjeu est peut-être là : faire en sorte que la richesse produite par la mer profite davantage à celles et ceux qui, chaque saison, prennent le risque d’aller la chercher.
