Le Matin : Plusieurs personnes choisissent de raconter publiquement leurs traumatismes sur les réseaux sociaux. Quel regard portez-vous sur ce phénomène ?
Quelles motivations psychologiques peuvent conduire une personne à dévoiler un traumatisme dans un espace public plutôt que dans un cadre plus intime ou thérapeutique ?
Il y a, au travers des réseaux sociaux, un engouement à être un influenceur. Beaucoup d'influenceurs choisissent d'exposer aussi leurs traumas réels ou supposés pour faire du buzz. L'être humain est particulièrement sensible à l'imitation, donc le phénomène ne peut que se développer et s'agrandir. Il est sûr qu'avec un psychothérapeute, je ne vais pas me sentir comme un influenceur avec lui, la tentation narcissique sera plus difficile à soutenir.
Mettre des mots sur un traumatisme peut être une étape importante de la reconstruction. Le fait de le raconter sur les réseaux sociaux peut-il avoir un effet thérapeutique ? Dans quelles limites ?
Mettre des mots sur un traumatisme peut être très intéressant, mais il convient de savoir que, précisément, une partie de la thérapie des traumatismes consiste à choisir les bons mots, des mots qui n’auront plus de résonance émotionnelle négative. C'est difficile d'imaginer que cela puisse se produire sur un réseau social. De même, dans le travail thérapeutique, cette élaboration se fait par étapes. C'est un processus lent et structurant. La démarche qui emprunte un réseau social risque de ne pas respecter ce cadre.
À l'inverse, quels sont les risques psychologiques d'une telle exposition, notamment lorsque le traumatisme est encore récent ou insuffisamment élaboré ?
Effectivement, il est fortement recommandé d'analyser son problème et d'avoir pris de la distance avant de le communiquer sur un réseau social. Par le récit, la personne se replonge dans le trauma, et sa cicatrice psychologique risque de s'ouvrir à nouveau. Il est toujours néfaste de s'ouvrir trop vite, particulièrement à des interlocuteurs non avertis. Le public du réseau social ne constitue pas un interlocuteur averti. Il a été constaté, je crois, lors de grandes catastrophes, que les personnes qui vont avoir la meilleure résilience sont les personnes qui se sont montrées plutôt silencieuses dans un premier temps.
Les réactions des internautes (empathie, validation, critiques, remise en question ou harcèlement) peuvent-elles influencer le processus psychique de la personne qui témoigne ?
Le réseau social va rétroagir à la confidence avec une partie de contenus qui vont être haineux ou violents, ce qui est terriblement choquant, surtout pour une personne en situation de vulnérabilité. Toutes les formes de violence verbale, écrite ou vocale, et particulièrement sur un réseau social, vont atteindre les structures émotionnelles les plus profondes de la personne. Le risque de voir de nouveaux traumatismes est particulièrement élevé, lesquels peuvent fusionner avec le premier.
C'est peut-être l'occasion de signaler que beaucoup de familles utilisent un groupe WhatsApp dans leur communication, et que de nombreuses violences verbales s’y agglutinent et constituent des traumatismes et des dislocations du groupe famille.
Les réseaux sociaux transforment-ils notre rapport à l'intimité et à la souffrance psychique ? Assiste-t-on à une nouvelle manière d'exprimer ou de vivre les traumatismes ?
Oui, les réseaux sociaux transforment notre rapport à l'intimité, précisément puisqu'ils l'exposent au grand public, ils brisent plutôt l'intimité qu'ils ne la renforcent, cela va de soi. Sans doute, nous assistons à une nouvelle manière de vivre les traumatismes qui consiste à les exposer sur la place publique avec un risque accru de déchaînement, de violence et de harcèlement. La balance bénéfice-risque devrait être employée comme moyen de réflexion.
Chez les influenceurs, le récit de traumatismes personnels peut aussi devenir un contenu très suivi. Cette médiatisation peut-elle modifier le rapport que la personne entretient avec son propre traumatisme ?
Comme je l'ai indiqué plus haut, les influenceurs mettent en scène leurs traumatismes réels ou supposés pour faire du buzz. Et si la théâtralisation est bonne, le buzz est garanti. On peut supposer que chez les influenceurs, il y a eu, par rapport à de pseudo-traumatismes, une prise de distance et une remise en scène lors de l'exposition sur le réseau social. La chose est probablement maîtrisée dans ce cas-là. Le problème est que ces influenceurs vont servir de modèle à d'autres personnes qui, effectivement traumatisées, vont tenter de se lancer dans la maîtrise du jeu.
Lorsque des personnalités publiques témoignent de leurs traumatismes, quels effets cela peut-il avoir sur les personnes qui les suivent ? Peut-on parler à la fois de libération de la parole et de risques d'identification ou de banalisation ?
Par définition, les influenceurs, les personnalités publiques qui témoignent de leurs traumatismes vont servir de modèle et d'incitation à beaucoup à en faire autant. La différence entre le quidam et ces gens-là est la maîtrise du sujet, autant du côté du traumatisme réel ou supposé que du côté de l'interaction avec l'audience. Leur statut les protège aussi de commentaires par trop vicieux et dangereux. Je crains que les personnes influencées par les réseaux, tout en cherchant Dieu, risquent de trouver le diable.
Quels signes permettent de penser qu'une personne est prête à témoigner publiquement de son traumatisme, et à l'inverse, qu'elle aurait davantage besoin d'un accompagnement thérapeutique avant de le faire ?
À mon humble avis, les signes qui permettent d'estimer qu'une personne va basculer dans l'exposition de ses traumatismes dans un groupe social sont son addiction aux réseaux sociaux. D'une manière générale, plus la personne est addict, plus elle risque de basculer dans ce phénomène. Plus elle a développé son trait de personnalité d'addict, plus sa décharge de dopamine s'effectue selon ce moyen. Dans tous les cas, un processus de thérapie des traumatismes est un processus qui se fait «en laboratoire», je veux dire dans un cabinet spécialisé. Ce ne serait que dans un second temps que la personne pourrait désirer ouvrir le sujet à un grand public, et dans ce cas-là, le réseau social devient comme un livre publié, dans le but d'initier ce public à certains parcours et, de son côté, se sentir reconnue.
Quels conseils donneriez-vous aux personnes qui envisagent de partager un traumatisme sur les réseaux sociaux afin de préserver leur équilibre psychologique ?
Eh bien, je dirais que plus le traumatisme est sérieux, plus il faut aller voir un spécialiste doté d'une forte capacité d'écoute et d'empathie, non porté à faire des jugements ou à donner des conseils tirés de sa propre vie, afin de trouver les mots justes pour l'expression de ce traumatisme. Lorsque la plaie émotionnelle sera cicatrisée, et si la personne est portée à vouloir communiquer vers le grand public, elle pourra le faire, et le mieux serait, à ce moment-là, de le faire de concert avec son psy en supervision.
Bernard Corbel :
Quelles motivations psychologiques peuvent conduire une personne à dévoiler un traumatisme dans un espace public plutôt que dans un cadre plus intime ou thérapeutique ?
Il y a, au travers des réseaux sociaux, un engouement à être un influenceur. Beaucoup d'influenceurs choisissent d'exposer aussi leurs traumas réels ou supposés pour faire du buzz. L'être humain est particulièrement sensible à l'imitation, donc le phénomène ne peut que se développer et s'agrandir. Il est sûr qu'avec un psychothérapeute, je ne vais pas me sentir comme un influenceur avec lui, la tentation narcissique sera plus difficile à soutenir.
Mettre des mots sur un traumatisme peut être une étape importante de la reconstruction. Le fait de le raconter sur les réseaux sociaux peut-il avoir un effet thérapeutique ? Dans quelles limites ?
Mettre des mots sur un traumatisme peut être très intéressant, mais il convient de savoir que, précisément, une partie de la thérapie des traumatismes consiste à choisir les bons mots, des mots qui n’auront plus de résonance émotionnelle négative. C'est difficile d'imaginer que cela puisse se produire sur un réseau social. De même, dans le travail thérapeutique, cette élaboration se fait par étapes. C'est un processus lent et structurant. La démarche qui emprunte un réseau social risque de ne pas respecter ce cadre.
À l'inverse, quels sont les risques psychologiques d'une telle exposition, notamment lorsque le traumatisme est encore récent ou insuffisamment élaboré ?
Effectivement, il est fortement recommandé d'analyser son problème et d'avoir pris de la distance avant de le communiquer sur un réseau social. Par le récit, la personne se replonge dans le trauma, et sa cicatrice psychologique risque de s'ouvrir à nouveau. Il est toujours néfaste de s'ouvrir trop vite, particulièrement à des interlocuteurs non avertis. Le public du réseau social ne constitue pas un interlocuteur averti. Il a été constaté, je crois, lors de grandes catastrophes, que les personnes qui vont avoir la meilleure résilience sont les personnes qui se sont montrées plutôt silencieuses dans un premier temps.
Les réactions des internautes (empathie, validation, critiques, remise en question ou harcèlement) peuvent-elles influencer le processus psychique de la personne qui témoigne ?
Le réseau social va rétroagir à la confidence avec une partie de contenus qui vont être haineux ou violents, ce qui est terriblement choquant, surtout pour une personne en situation de vulnérabilité. Toutes les formes de violence verbale, écrite ou vocale, et particulièrement sur un réseau social, vont atteindre les structures émotionnelles les plus profondes de la personne. Le risque de voir de nouveaux traumatismes est particulièrement élevé, lesquels peuvent fusionner avec le premier.
C'est peut-être l'occasion de signaler que beaucoup de familles utilisent un groupe WhatsApp dans leur communication, et que de nombreuses violences verbales s’y agglutinent et constituent des traumatismes et des dislocations du groupe famille.
Les réseaux sociaux transforment-ils notre rapport à l'intimité et à la souffrance psychique ? Assiste-t-on à une nouvelle manière d'exprimer ou de vivre les traumatismes ?
Oui, les réseaux sociaux transforment notre rapport à l'intimité, précisément puisqu'ils l'exposent au grand public, ils brisent plutôt l'intimité qu'ils ne la renforcent, cela va de soi. Sans doute, nous assistons à une nouvelle manière de vivre les traumatismes qui consiste à les exposer sur la place publique avec un risque accru de déchaînement, de violence et de harcèlement. La balance bénéfice-risque devrait être employée comme moyen de réflexion.
Chez les influenceurs, le récit de traumatismes personnels peut aussi devenir un contenu très suivi. Cette médiatisation peut-elle modifier le rapport que la personne entretient avec son propre traumatisme ?
Comme je l'ai indiqué plus haut, les influenceurs mettent en scène leurs traumatismes réels ou supposés pour faire du buzz. Et si la théâtralisation est bonne, le buzz est garanti. On peut supposer que chez les influenceurs, il y a eu, par rapport à de pseudo-traumatismes, une prise de distance et une remise en scène lors de l'exposition sur le réseau social. La chose est probablement maîtrisée dans ce cas-là. Le problème est que ces influenceurs vont servir de modèle à d'autres personnes qui, effectivement traumatisées, vont tenter de se lancer dans la maîtrise du jeu.
Lorsque des personnalités publiques témoignent de leurs traumatismes, quels effets cela peut-il avoir sur les personnes qui les suivent ? Peut-on parler à la fois de libération de la parole et de risques d'identification ou de banalisation ?
Par définition, les influenceurs, les personnalités publiques qui témoignent de leurs traumatismes vont servir de modèle et d'incitation à beaucoup à en faire autant. La différence entre le quidam et ces gens-là est la maîtrise du sujet, autant du côté du traumatisme réel ou supposé que du côté de l'interaction avec l'audience. Leur statut les protège aussi de commentaires par trop vicieux et dangereux. Je crains que les personnes influencées par les réseaux, tout en cherchant Dieu, risquent de trouver le diable.
Quels signes permettent de penser qu'une personne est prête à témoigner publiquement de son traumatisme, et à l'inverse, qu'elle aurait davantage besoin d'un accompagnement thérapeutique avant de le faire ?
À mon humble avis, les signes qui permettent d'estimer qu'une personne va basculer dans l'exposition de ses traumatismes dans un groupe social sont son addiction aux réseaux sociaux. D'une manière générale, plus la personne est addict, plus elle risque de basculer dans ce phénomène. Plus elle a développé son trait de personnalité d'addict, plus sa décharge de dopamine s'effectue selon ce moyen. Dans tous les cas, un processus de thérapie des traumatismes est un processus qui se fait «en laboratoire», je veux dire dans un cabinet spécialisé. Ce ne serait que dans un second temps que la personne pourrait désirer ouvrir le sujet à un grand public, et dans ce cas-là, le réseau social devient comme un livre publié, dans le but d'initier ce public à certains parcours et, de son côté, se sentir reconnue.
Quels conseils donneriez-vous aux personnes qui envisagent de partager un traumatisme sur les réseaux sociaux afin de préserver leur équilibre psychologique ?
Eh bien, je dirais que plus le traumatisme est sérieux, plus il faut aller voir un spécialiste doté d'une forte capacité d'écoute et d'empathie, non porté à faire des jugements ou à donner des conseils tirés de sa propre vie, afin de trouver les mots justes pour l'expression de ce traumatisme. Lorsque la plaie émotionnelle sera cicatrisée, et si la personne est portée à vouloir communiquer vers le grand public, elle pourra le faire, et le mieux serait, à ce moment-là, de le faire de concert avec son psy en supervision.
