Il y a quelque chose de familier dans cette atmosphère, les alertes de l'OMS qui se multiplient, les spéculations sur les réseaux sociaux, les questions angoissées dans les salles d'attente des médecins. Moins de six ans après le traumatisme collectif du Covid-19, un nouveau nom de virus hante les conversations mondiales: l'hantavirus. Et si le Maroc n'a, à ce jour, enregistré aucun cas, le Royaume n'est pas immunisé contre la panique qui, parfois, tue autant que le pathogène lui-même.
Tout a commencé le 2 mai 2026, en plein Atlantique Sud. Le navire de croisière MV Hondius, parti d'Ushuaia en Argentine avec 147 passagers et membres d'équipage à son bord, signale une grappe de cas de détresse respiratoire sévère. L'OMS est alertée. Le diagnostic tombe rapidement: virus Andes, une souche particulièrement redoutée de la famille des hantavirus, pour une raison bien précise, elle est capable de se transmettre d'humain à humain.
Ce qu'il faut savoir sur l'hantavirus
- Transmission principale: inhalation de poussières contaminées par les excréments, urines ou salive de rongeurs infectés.
- Virus Andes (souche Argentine/Chili): seule souche à transmission interhumaine confirmée, par fluides biologiques ou contact étroit prolongé.
- Deux syndromes: Syndrome pulmonaire en Amérique ( et fièvre hémorragique avec syndrome rénal en Europe/Asie.
- Aucun antiviral spécifique: seule la prise en charge hospitalière de soutien est disponible à ce jour.
- Ce n'est pas un virus nouveau:il circule depuis des décennies. Le premier grand foyer américain date de 1993 au Nouveau-Mexique.
Le monde s'inquiète, le Maroc surveille
« Le niveau de risque d'arrivée du virus Hanta au Maroc est très faible, proche de zéro. » Dr Mohamed Lyoubi, Direction de l'épidémiologie, Ministère de la SantéÀ Rabat, les autorités sanitaires ont rapidement pris la mesure de la situation. Le Docteur Mohamed Lyoubi, directeur de la Direction de l'épidémiologie et de la lutte contre les maladies au ministère de la Santé et de la Protection sociale, a tenu à rassurer la population dans une déclaration accordée à Hespress: le risque est jugé « très faible, proche de zéro ». Mais dans le même temps, les autorités ont renforcé la surveillance dans les ports et aéroports du pays, particulièrement dans les régions du nord.
D'un autre côté, les rumeurs de fermeture de la frontière de Beni Ansar entre Melilla et le Maroc, qui ont circulé sur les réseaux sociaux, ont été fermement démenties par la délégation du gouvernement espagnol dans l'enclave, qui les a qualifiées de « complètement fausses ». Un symptôme révélateur, toutefois, de la nervosité collective ambiante.
La position scientifique internationale
L'OMS a insisté à plusieurs reprises: le risque de propagation à la population générale est « absolument faible ». « Ce n'est pas un nouveau Covid », a martelé l'organisation. La transmission interhumaine du virus Andes, bien que documentée, nécessite des contacts étroits et prolongés — elle n'est pas aérosol au sens classique du terme.La situation mondiale: entre endémie historique et foyers récents
L'hantavirus n'est pas un inconnu du milieu scientifique. Il circule depuis des décennies dans plusieurs régions du globe. La Chine seule concentre entre 10 000 et 15 000 cas annuels de fièvre hémorragique avec syndrome rénal. En Amérique du Sud, 229 cas et 59 décès ont été recensés en 2025 dans huit pays du continent, dont l'Argentine, le Brésil, le Chili et les États-Unis. En Europe, l'Allemagne a vu ses cas doubler en 2025 par rapport à l'année précédente, notamment en Bavière, en raison d'une explosion des populations de campagnols roussâtres..C'est dans ce contexte que l'affaire du MV Hondius a pris une dimension particulière. Le navire, qui avait fait escale en Antarctique, aux îles Géorgie du Sud, à Tristan da Cunha, à Sainte-Hélène et à l'île de l'Ascension, transportait des passagers de 23 nationalités différentes. La question de la transmission interhumaine du virus Andes dans un espace confiné comme un navire de croisière a mis la communauté scientifique en alerte maximale.
Entretien avec Dr Saida Chad, psychiatre reconnue pour son expertise dans le domaine de la santé mentale
Au-delà du virus lui-même, c'est la réaction humaine à la menace qui préoccupe certains professionnels de santé mentale. Nous avons contacté une psychiatre pour analyser ce que l'annonce d'une nouvelle alerte virale peut déclencher dans une société encore marquée par le Covid-19.Docteur, six ans après le Covid-19, dans quel état psychologique se trouve la population marocaine face à une nouvelle alerte virale ?
Avant même de parler du virus en lui-même, il faut reconnaître que les séquelles du Covid sont encore très présentes. On le ressent dans le discours quotidien des gens: au moindre rhume, la question surgit immédiatement — est-ce que ce serait le Covid ? Il y a une inquiétude constante, un sentiment de tristesse diffuse, une forme d'anxiété que beaucoup ne savent pas vraiment nommer.
Une partie de la population souffre encore de troubles dépressifs ou de stress post-traumatique, ce qui est tout à fait normal compte tenu de ce qui a été vécu. Ce syndrome touche particulièrement les personnes qui ont été hospitalisées en réanimation, celles qui ont perdu un proche brusquement — parfois sans même avoir pu lui dire au revoir, apprenant le décès par téléphone après une simple consultation. Ce sont des situations profondément traumatiques.
Dès lors, face à une nouvelle alerte virale, il est inévitable que ces sentiments ressurgissent. Selon la personnalité de chaque individu et sa sensibilité propre, cela peut se manifester sous forme de flashbacks, d'insomnies, de cauchemars ou d'hypervigilance. Les personnes hypersensibles, ou celles qui ont vécu des pertes douloureuses pendant la pandémie, seront naturellement plus touchées. Cela dit, avec le temps, l'intensité de ces réactions a globalement diminué. La situation était vraiment alarmante juste après le Covid — elle s'est stabilisée, mais les fragilités demeurent.
Peut-on parler d'une véritable psychose collective en gestation autour de l'hantavirus ?
Pour l'instant, on ne peut pas parler de ça. Quand on parle de psychose collective, on parle d'une peur disproportionnée, d'une panique irrationnelle qui se manifeste à l'échelle d'un groupe. Ce n'est pas ce que j'observe aujourd'hui.
On se souvient de ce qui s'était passé avant le confinement de 2020: les achats massifs et compulsifs, les gens qui s'isolaient spontanément de peur, une véritable atmosphère de panique. Là, ce phénomène n'est pas encore présent, et je pense que c'est notamment parce qu'il n'y a aucun cas confirmé au Maroc, et que rien n'est encore officiel au niveau national.
Il existe bien sûr une forme de peur — c'est humain, et elle est alimentée par le souvenir du Covid. Certaines personnes évitent les contacts, d'autres prennent des précautions supplémentaires. Mais d'autres vivent tout à fait normalement, sans que cela ne les perturbe outre mesure. On n'est pas encore dans les critères d'une psychose collective. Il y a de la peur — pas de la panique.
Quels seraient les signes avant-coureurs d'une vraie psychose de confinement, si la situation devait s'aggraver ?
Si le nombre de cas venait à augmenter significativement, les signaux seraient clairement identifiables. On verrait apparaître une anxiété collective palpable, suivie rapidement d'un repli social préventif et massif. Les attaques de panique reviendraient — elles avaient été très nombreuses pendant le Covid — ainsi que les troubles du sommeil et l'isolement volontaire.
Ce qui m'inquiète davantage, c'est le déficit de connaissance. La population marocaine n'a pas encore une idée claire de ce qu'est l'hantavirus, de comment il se transmet, de ce qui le distingue du Covid. Et l'ignorance, dans ce contexte, est un terreau fertile pour la psychose. Tant que l'information scientifique n'est pas vulgarisée et largement diffusée, la peur resterait incontrôlable si la situation venait à évoluer.
L'hantavirus, avec un taux de létalité pouvant atteindre 60% pour sa forme pulmonaire, est objectivement plus meurtrier que le Covid. Cela change-t-il la donne psychologique ?
Oui, incontestablement. Les données actuelles sont claires: le taux de mortalité de l'hantavirus dans sa forme pulmonaire est significativement plus élevé que ce que nous avons connu avec le Covid. Et cela changera forcément la donne sur le plan psychologique.
Une létalité aussi élevée va générer ce que l'on appelle une anxiété d'anticipation — une peur diffuse, permanente, même en l'absence de tout symptôme ou de tout risque direct. Les gens vont ruminer: est-ce que je serai encore là demain ? Et après-demain ? C'est un processus mental épuisant, difficile à arrêter une fois enclencher. Il s'accompagnera inévitablement de troubles du sommeil, de comportements d'évitement et de repli social.
Ce qui m'inquiète le plus, c'est le risque de déclenchement du stress post-traumatique chez les personnes hypersensibles ou chez celles qui ont vécu des situations dramatiques pendant le Covid — les anciens patients de réanimation, les familles endeuillées. Pour eux, la simple annonce d'un virus à forte létalité peut suffire à rouvrir des blessures qui n'ont pas encore cicatrisé. Les séquelles sur la santé mentale pourraient être considérables.
Que recommandez-vous, à titre individuel, pour ne pas sombrer dans l'anxiété ?
La première chose — et je le disais déjà pendant le Covid — c'est de limiter drastiquement l'exposition aux rumeurs et aux informations anxiogènes. Les personnes hypersensibles, notamment, devraient réduire au maximum leur consommation des médias et des réseaux sociaux. Quand on est déjà fragilisé, s'exposer en continu à des informations alarmantes ne fait qu'aggraver la situation.
Ensuite, il faut soigner son hygiène de vie: dormir correctement — c'est fondamental — et pratiquer une activité physique, même légère, si cela est possible. Ce sont des régulateurs puissants de l'état émotionnel.
La troisième recommandation, et peut-être la plus importante: maintenir les liens sociaux et fuir l'isolement. La solitude est un amplificateur redoutable de l'anxiété. Même en cas de confinement, les appels téléphoniques et les contacts à distance peuvent jouer un rôle protecteur réel. Il faut s'entourer de personnes qui nous apaisent, pas de celles qui alimentent nos peurs.
Enfin, pour les personnes qui ont tendance à l'hypervigilance ou à la pensée négative, je recommande vivement de se rapprocher d'un professionnel de santé mentale sans attendre que la situation s'aggrave. La prévention psychologique est aussi importante comme la prévention médicale.
Le Maroc: une exposition au risque scientifiquement faible, mais une vigilance nécessaire
Du point de vue virologique, la situation marocaine est rassurante. Le Pr Saïd Zouhair, professeur de virologie et président de la Société Marocaine de Lutte contre les Maladies Infectieuses (SMALMI), l'a clairement indiqué lors du 24ème congrès national tenu à Marrakech, entièrement consacré à cette menace émergente: « Le hantavirus nous rappelle que les maladies émergentes ignorent les frontières et que la préparation des laboratoires, la formation continue des biologistes et la sensibilisation des cliniciens constituent les piliers d'une réponse efficace. »
L'Afrique du Nord n'est pas une zone de circulation active du virus. Les rongeurs vecteurs des souches les plus dangereuses — notamment le virus Andes, propre à l'Amérique du Sud — ne sont pas présents sur le territoire marocain. Le risque d'importation via un voyageur est théoriquement possible mais jugé extrêmement improbable par l'ensemble des experts consultés.
A noter que le Maroc accueillera, avec l'Espagne et le Portugal, une partie de la Coupe du Monde de Football 2030. Des dizaines de milliers de supporters en provenance de tous les continents, dont d'Amérique du Sud, transiteront par le Royaume. Plusieurs experts internationaux signalent ce facteur comme un élément à surveiller dans la cartographie des risques d'importation.
Une leçon virale sur notre rapport à la peur
L'hantavirus, en définitive, nous enseigne quelque chose d'essentiel sur nous-mêmes. Ce n'est pas un virus nouveau — il circule depuis des décennies. Il n'est pas aérosol au sens du Covid. Il ne se transmet pas par une simple conversation dans un espace clos. Et pourtant, le seul fait d'en entendre parler sur les chaînes d'information, de voir des images de navires de croisière mis en quarantaine, de lire des chiffres de létalité sans contexte, suffit à réactiver un trauma collectif profond.
La résilience d'une société face aux menaces sanitaires ne se mesure pas uniquement à sa capacité à déployer des tests de dépistage ou à activer des protocoles hospitaliers. Elle se mesure aussi à sa capacité à maintenir la raison dans un monde saturé d'informations anxiogènes, à distinguer la vigilance légitime de la panique contre-productive, et à faire confiance — sans naïveté — aux institutions sanitaires qui, au Maroc comme ailleurs, ont su faire la preuve de leur mobilisation.
