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Vendredi 24 Avril 2026
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La nouvelle bataille de Saad Dine El Otmani pour la lutte contre les troubles psychiatriques

Au Maroc, la souffrance psychique ne manque ni de patients ni de solutions, mais de reconnaissance. Il faut en moyenne neuf ans pour qu’un trouble mental soit diagnostiqué, souvent dissimulé derrière des interprétations métaphysiques ou sociales. Partant de là, l’ancien chef du gouvernement s’investit dans un projet éditorial inédit consacré à la diffusion du savoir autour des troubles mentaux les plus répandus et à la sensibilisation à l’importance de leur prise en charge. L’objectif est de favoriser une prise de conscience collective sur la nécessité d’appréhender autrement les problèmes psychiatriques. Après son retrait de la vie politique, Saad Dine El Otmani revient donc à ses premières amours : la santé mentale.

À Casablanca, Rabat, Fès ou Marrakech, un psychiatre marocain doit composer avec une réalité qui paralyse le diagnostic : les malades attendent en moyenne neuf années avant de franchir le seuil de son cabinet. Non par manque d'infrastructures ou d'accès, mais parce qu'une dépression sévère s'interprète comme une possession démoniaque, qu'un trouble obsessionnel compulsif se décrypte à travers la grille de l’occulte, voire du surnaturel. Selon l'Organisation mondiale de la santé (OMS), 15 à 20% de la population mondiale souffre de dépression, soit un être humain sur cinq. Au Maroc, ce chiffre transcende les statistiques : il signifie des centaines de milliers de personnes pour qui la souffrance mentale demeure invisible aux yeux de la médecine clinique.

Dans ce contexte, Saad Dine El Otmani, ancien chef du gouvernement (2017-2021), a lancé un projet éditorial inédit dans le but d’inverser cette tendance. Son retrait de la politique après 2021, loin d'être un repli, s'avère un nouveau départ. L'homme qui dirigea la majorité gouvernementale durant cinq ans a rouvert son cabinet de psychiatre et pris la plume. Résultat : une série de vulgarisations scientifiques qui semble connaître un succès exceptionnel dans le monde de l’édition.

De la politique au diagnostic de masse

Dans ce cadre, Les éditions Al Khyam a lancé en février 2025 le premier tome de la série «Maladies psychologiques répandues» : «Dépression : vers une connaissance plus profonde et une meilleure prise en charge». Le succès a été fulgurant. Les trois premières éditions se sont épuisées en moins d'un mois. Puis la quatrième, la cinquième et la sixième. Aujourd'hui, le livre atteint sa septième édition en moins de vingt-quatre mois. Un second tome, consacré au trouble obsessionnel compulsif, en est déjà à sa deuxième édition.

Ces chiffres acquièrent leur sens véritable quand on les rapporte au contexte marocain. Selon le Haut Commissariat au Plan, les ménages marocains ne consacrent que 2,8% de leurs dépenses annuelles à la culture. C'est dire l'inertie du marché du livre dans un pays où la lecture vient de loin après d'autres besoins. Et pourtant, voici qu'un ouvrage de psychiatrie clinique brise cette règles. Al Khyam elle-même en demeure interloquée. Dans son préambule éditorial, la maison d'édition reconnaît n'avoir rien anticipé de tel. Elle affirme avoir compris que son rôle dépasse la transaction commerciale : c'est celui d'«acteur culturel porteur d'une mission noble», capable de produire «un humain sain et équilibré». Mieux encore, le succès a été tel qu’il a dépassé les frontières. Le livre a bénéficié d'une édition spéciale en Mauritanie, en partenariat avec la maison Joussor. Une autre édition a circulé en Turquie.

L'urgence silencieuse du trouble mental marocain

Mais pourquoi cette série trouve-t-elle soudain un lectorat marocain ? La réponse réside dans une urgence restée largement inexplorée. Le trouble obsessionnel compulsif (TOC) affecte environ 2,5% de la population mondiale selon les données cliniques. Au Maroc, ce pourcentage signifie approximativement un million de citoyens. Un million de personnes prisonnières de rituels compulsifs, de pensées intrusives, de vérifications sans fin. Et pourtant, la plupart ignorent qu'ils sont atteints d'une affection médicale traitable. La recherche internationale a établi que les patients atteints de TOC attendent neuf ans en moyenne avant de recevoir un diagnostic. Cette décennie perdue trouve ses racines dans deux terrains simultanés : la peur du stigmate social et l'absence d'explication scientifique accessible. Beaucoup interprètent les symptômes via des grilles de lecture religieuses ou surnaturelles. Une mère vivant des images intrusives violentes, par exemple, peut attribuer ces pensées à une possession ou à une faiblesse de foi, plutôt que de reconnaître un dysfonctionnement du circuit neuronal.

M. El Otmani adresse directement cette rupture. Dans le préambule du premier tome, il écrit que la dépression ne doit jamais être comprise comme une faiblesse morale, un défaut de volonté ou une insuffisance spirituelle. C'est un trouble médical, strictement comparable à l'hypertension ou au diabète. Les enquêtes médicales montrent que 80% des cas de dépression réagissent positivement au traitement quand celui-ci combine thérapie cognitivo-comportementale et pharmacothérapie. Le problème marocain n'est pas l'absence de solutions : c'est l'absence de conscience du problème. Tant qu'une dépression demeure lisible comme un manque de foi ou une malveillance occulte, le Maroc se prive de ces gains thérapeutiques massifs.

M. El Otmani a compris cet enjeu. Son investissement dans la série d'Al Khyam ne relève pas d'une retraite dorée vers des loisirs intellectuels. C'est une intervention stratégique. La présentation du septième tirage du premier tome lors de la prochaine édition du Salon international de l'édition et du livre (SIEL) en fait une affaire publique nationale. Ce n'est plus une simple réédition. C'est l’expression d’une conviction profonde : la santé mentale marocaine est un enjeu d'État, légitimé par un ancien homme d'État.
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