En l’espace d’une quinzaine d’années, le paysage coopératif marocain s’est profondément transformé. Longtemps perçues comme des initiatives modestes, parfois cantonnées à une économie de subsistance ou à des activités informelles, les coopératives, en particulier féminines, se sont progressivement imposées comme des acteurs structurants de la production nationale.
Elles produisent, transforment, conditionnent, certifient, commercialisent et exportent. Elles créent de l’emploi, stabilisent des revenus et participent à une dynamique plus large : celle d’une organisation collective capable de renforcer l’autonomie économique des territoires tout en consolidant les bases d’une souveraineté alimentaire durable. Derrière cette transformation, il y a aussi des visages, ceux de femmes fortes comme Khadija Belhaja et d’Amina Majdi, dont les parcours illustrent la mutation silencieuse du modèle coopératif.
Le premier produit est symbolique : le couscous. Avec les moyens du bord, les femmes lavent le blé, le moulent, le travaillent. La première production atteint à peine 18 kilos. Khadija se rend à El Jadida pour démarcher des épiciers. Deux acceptent d’exposer le produit, à condition de ne payer qu’après la vente. Quinze jours sans nouvelles. Le doute s’installe. Puis l’appel arrive : le couscous est apprécié, il faut doubler la quantité.
Le déclic est là. Les produits se diversifient, inspirés des plats et des saveurs des mères et des grands-mères. Aujourd’hui, la coopérative compte environ 17 références. Avec l’appui de l’Initiative nationale pour le développement humain (INDH), du matériel est acquis. Les produits obtiennent les agréments de l’Office national de sécurité sanitaire des produits alimentaires (ONSSA) pour le couscous, le smen et les épices. La production atteint désormais des tonnes de différentes variétés de couscous.
La coopérative participe à des salons nationaux et internationaux et exporte aujourd’hui, notamment son smen vers le Qatar. Le parcours est emblématique : d’une petite chambre sur une terrasse à l’achat d’un terrain, puis à la construction d’un local avec le soutien de la Fondation Mohammed V pour la solidarité.
Mais au-delà des volumes, l’impact est social. «La coopérative nous a permis de rester proches de nos familles tout en devenant financièrement indépendantes.» Elles étaient sept au départ. Aujourd’hui, dix femmes travaillent régulièrement, d’autres depuis leur domicile. Certaines sont veuves ou divorcées. Pour plusieurs familles, la coopérative constitue l’unique source de revenu. Durant les trois premières années, les membres ont choisi de ne pas toucher aux gains afin de consolider l’activité. Une logique d’investissement patient, loin des profits immédiats, qui a posé les bases d’une croissance solide.
L’idée de créer une coopérative émerge. C’est la première dans la commune. Les résistances sont fortes. Certains maris refusent, des discours décourageants circulent. Amina doit convaincre un à un les parents et les conjoints. La condition est claire : les femmes travailleront depuis chez elles et elle assurera la commercialisation.
Les quatre premières années sont extrêmement difficiles. Les revenus sont quasi inexistants et l’abandon est envisagé à plusieurs reprises. Mais la priorité reste l’apprentissage et l’acquisition d’expérience. Formations, structuration progressive, persévérance. Le soutien de l’INDH marque un tournant. L’activité traiteur pour les événements génère les premiers gains significatifs.
Aujourd’hui, la coopérative Sanad regroupe 68 femmes, auxquelles s’ajoutent des salariées et des collaboratrices indépendantes. La montée en gamme est manifeste : certifications ONSSA et Iso 22000, développement de produits sans gluten certifiés, conformité à des standards de durabilité. Les produits intègrent de grands marchés nationaux et internationaux. La coopérative participe à des salons aux États-Unis, au Canada, en France, en Espagne et en Allemagne. «Le travail et le sérieux finissent par payer. Nos produits, nous les travaillons avec le cœur.» L’indépendance financière est désormais totale pour de nombreuses femmes. Le regard social a changé. «Au début, on nous décourageait. Aujourd’hui, on nous respecte. Certains nous amènent leurs filles pour travailler.»
Les défis persistent : hausse des charges salariales, coûts de transport, marketing digital, concurrence accrue. L’unité de production reste limitée pour répondre à une demande nationale et export croissante. La sécheresse a fragilisé l’approvisionnement en matières premières, rendant certains ingrédients rares et coûteux. Mais la résilience est devenue un réflexe.
Cette montée en gamme s’est accompagnée d’une transformation des circuits de distribution. Dans les grandes villes, de nouveaux points de vente ont vu le jour. Des enseignes spécialisées, des espaces solidaires, mais aussi des boutiques indépendantes exposent désormais les produits des coopératives. Ce qui relevait autrefois de foires ponctuelles est devenu un marché permanent.
Parallèlement, les coopératives ont massivement investi les réseaux sociaux. Facebook, Instagram, WhatsApp et les services de livraison sont devenus des outils commerciaux à part entière. Cette digitalisation a élargi la clientèle, fidélisé les consommateurs urbains et stabilisé les ventes. Les produits coopératifs sont aujourd’hui recherchés pour leur authenticité, leur traçabilité et leur qualité.
Abderrahim Belkhadir, son directeur, observe une évolution nette depuis l’ouverture. Les coopératives référencées étaient 138 en 2017 ; elles sont 438 à fin 2025. Cette progression ne traduit pas seulement un engouement, mais une capacité d’adaptation et de professionnalisation.
L’accès au Marché solidaire s’est accompagné d’un renforcement progressif des exigences. À l’ouverture, le simple statut coopératif suffisait. Dès 2019, l’autorisation ONSSA est devenue obligatoire pour les produits du terroir. En 2023, les produits cosmétiques ont dû se conformer aux exigences de la Direction du médicament et de la pharmacie. À partir de juillet 2025, l’immatriculation fiscale, l'Identifiant commun de l'entreprise (ICE) et les documents de gouvernance sont requis. Dès 2026, la certification Iso 22716 sera exigée pour les cosmétiques.
Ces exigences, loin d’être contraignantes uniquement, ont joué un rôle structurant. Elles ont poussé les coopératives à renforcer leurs standards d’hygiène, de traçabilité et de certification, à améliorer leur packaging, à mieux planifier leur production et, parfois, à mutualiser leurs capacités.
Les résultats économiques confirment cette dynamique. En 2020, les produits du terroir ont généré 33 millions de DH, enregistrant une progression de 33%. En 2023, les cosmétiques ont atteint 11 millions de DH, en hausse de 36%. Depuis 2017, plus de 500 millions de DH ont été reversés aux coopératives.
Les 438 coopératives aujourd’hui référencées couvrent les produits de terroir, l’artisanat et la cosmétique, exposant plus de 11.000 références sous un même toit. Les virements effectués deux fois par mois offrent une visibilité financière précieuse. La logique est claire : en vendant directement au consommateur, la coopérative conserve une marge plus importante tout en proposant des prix transparents.
Pour le directeur, la multiplication des plateformes digitales et des enseignes intégrant des produits coopératifs traduit une évolution de la consommation marocaine vers plus de responsabilité, de proximité et de traçabilité. Mais cette expansion impose aux coopératives une capacité de production plus régulière et une meilleure maîtrise des contraintes logistiques, notamment le transport.
La crise sanitaire a agi comme un révélateur. Souks fermés, bétail invendu, charges alimentaires qui s’accumulent. «Nous avons perdu beaucoup d’argent», explique-t-il. Face à cette vulnérabilité, il décide d’ouvrir sa propre boucherie à Casablanca.
Aujourd’hui, il respecte les normes de l’ONSSA, dispose d’un code aux abattoirs et suit des étapes strictes pour préserver la qualité. Le consommateur marocain est devenu plus exigeant, notamment face aux importations récentes. Il recherche une viande 100% marocaine, traçable et sûre.
Le modèle repose sur un équilibre délicat : les sécheresses successives ont renchéri les coûts d’alimentation du bétail. Le produit local devient plus cher, mais l’objectif reste de maintenir un rapport qualité-prix cohérent.
Dans son magasin, il expose également les produits de coopératives venant de différentes régions. La marge est volontairement limitée pour préserver l’accessibilité. Pour lui, les coopératives se complètent : elles ne se concurrencent pas, elles renforcent un écosystème.
«Si les agriculteurs et les coopératives travaillent dans de bonnes conditions, l’autosuffisance alimentaire est possible», affirme-t-il, insistant sur la nécessité d’un soutien financier mais aussi moral.
Entre 2008 et 2020, plus de 14.300 coopératives agricoles ont été créées, portant leur nombre total à 18.276 en 2020. Entre 2021 et septembre 2025, quelque 4.520 coopératives supplémentaires ont vu le jour, dont 21% féminines, regroupant près de 30.000 adhérents, dont 32% de femmes.
L’accompagnement repose sur des diagnostics territoriaux, le renforcement des capacités techniques et managériales, des investissements dans la modernisation des équipements et la valorisation des produits.
Dans un contexte d’inflation alimentaire et de tensions sur les marchés internationaux, le ministère considère les coopératives et les circuits courts comme des leviers stratégiques pour réduire les intermédiaires, améliorer les revenus des producteurs et répondre aux besoins des consommateurs.
Un arrêté conjoint publié en 2024 autorise désormais la commercialisation directe des fruits et légumes dans les grandes surfaces sans passer par les marchés de gros. Cette réforme modifie profondément l’architecture des circuits traditionnels.
Par ailleurs, l’agrégation agricole joue un rôle majeur. Entre 2008 et 2025, 101 projets d’agrégation ont été mis en œuvre sur 191.000 hectares et un cheptel de 163.000 têtes, au profit de près de 60.000 agrégés. Ce modèle permet aux petits exploitants, notamment dans la production animale, d’accéder à des chaînes de valeur structurées, aux techniques modernes, au financement et aux marchés.
Depuis le lancement du Plan Maroc Vert, 989 projets Pilier II ont bénéficié à 730.000 personnes. Entre 2021 et 2025, 183 nouveaux projets ont été validés au profit de 108.242 bénéficiaires, dont 32.514 jeunes et 19.292 femmes.
La modernisation s’accompagne d’un attachement aux savoir-faire traditionnels. Le ministère promeut des pratiques climato-intelligentes telles que le semis direct avec un objectif d’un million d’hectares de céréales d’ici 2030, l’irrigation efficiente, l’adaptation variétale et la conservation des semences locales. L’approche SIPAM valorise les systèmes agricoles traditionnels contribuant à la sécurité alimentaire et à la conservation des ressources naturelles.
De son côté, l’Office du développement de la coopération (ODCO) entend franchir un nouveau palier en 2026. Sous l’impulsion de sa directrice générale, Aïcha Errifaai, l’ODCO veut transformer les prix «Lalla Al Moutaâouina» et «Génération solidaire» en véritables leviers de structuration.
Le programme en préparation vise à dépasser la simple reconnaissance symbolique ou financière pour intégrer un accompagnement intensif : formation régionale dans les douze régions, coaching individualisé, préparation au pitch, outils de structuration, suivi post-distinction avec indicateurs de performance et dispositif de mentorat.
L’objectif est d’inscrire les coopératives primées dans une dynamique durable, en renforçant leur viabilité économique, leur gouvernance et leur capacité à convaincre partenaires et financeurs.
Les coopératives agricoles marocaines ne relèvent plus de l’exception sociale ni du simple symbole solidaire. Elles s’imposent désormais comme des piliers d’une économie alimentaire en recomposition, capables d’articuler inclusion sociale, montée en gamme et organisation productive.
Entre ancrage territorial et ouverture internationale, entre savoir-faire ancestral et certifications exigeantes, entre une petite chambre aménagée sur une terrasse et une présence sur des marchés extérieurs, elles incarnent une transformation silencieuse mais profonde du monde rural marocain.
Leur défi n’est plus seulement de survivre, mais de durer. D’assurer une production régulière malgré les aléas climatiques. De maintenir l’équilibre entre exportation et approvisionnement national. De monter en capacité sans perdre leur identité. De préserver la confiance des consommateurs dans un contexte de concurrence accrue et de pression sur les coûts.
À l’heure où la durabilité de la production animale et la sécurisation des approvisionnements alimentaires deviennent des impératifs stratégiques, le modèle coopératif ne s’impose plus comme une alternative marginale, mais comme une réponse organisée, structurée et résiliente. Produire sur sa terre. Nourrir son pays. Et, lorsque la solidité le permet, franchir les frontières. Mais toujours à partir d’un socle collectif.
Premièrement, les coopératives permettent de structurer une agriculture dominée par de petites exploitations familiales, qui constituent l’ossature du monde rural marocain. En mutualisant les moyens de production, de transformation et de commercialisation, elles renforcent la résilience économique des agriculteurs face aux chocs climatiques, à la volatilité des prix et aux intermédiaires dominants. Cette structuration collective contribue à stabiliser l’offre alimentaire nationale et à sécuriser les revenus agricoles, condition essentielle de la durabilité des systèmes productifs.
Deuxièmement, les circuits courts jouent un rôle clé dans la réduction de la dépendance aux importations et à des chaînes d’approvisionnement longues et vulnérables. Les crises récentes (sanitaires, géopolitiques, climatiques) ont montré la fragilité des systèmes alimentaires mondialisés. En rapprochant producteurs et consommateurs, les circuits courts diminuent les coûts logistiques, limitent les pertes post-récolte et assurent une meilleure disponibilité locale des produits alimentaires, notamment dans les territoires ruraux et péri-urbains.
Enfin, coopératives et circuits courts participent à la revalorisation des produits du terroir, à la préservation des savoir-faire locaux et à une gestion plus durable des ressources naturelles, notamment l’eau et les sols, enjeux cruciaux dans un contexte de stress hydrique croissant. Ils renforcent ainsi l’ancrage territorial de l’alimentation et la capacité du Maroc à maîtriser son système alimentaire.
D’après vous, quels effets concrets observe-t-on lorsque la production locale est structurée en coopératives et vendue en circuit court, sur les prix, l’emploi et la résilience alimentaire ?
Lorsque la production locale est structurée en coopératives et commercialisée en circuit court, on observe généralement des effets concrets et mesurables sur les prix, l’emploi et la résilience alimentaire, surtout dans un contexte comme celui du Maroc. Sur les prix, le circuit court réduit le nombre d’intermédiaires : une part plus importante de la valeur reste chez le producteur, tout en limitant certains coûts de transport, de stockage et de marges cumulées. Résultat : on peut avoir des prix plus stables pour le consommateur, et un prix d’achat plus juste pour l’agriculteur. Les coopératives, en plus, renforcent le pouvoir de négociation (achats groupés d’intrants, planification des volumes, standardisation de la qualité), ce qui peut réduire les coûts unitaires et amortir les fluctuations saisonnières. Toutefois, il faut noter que si la transformation, l’emballage ou la certification augmentent, certains produits peuvent être un peu plus chers, mais avec une valeur ajoutée (traçabilité, qualité, fraîcheur).
Sur l’emploi, l’impact est souvent positif et local : la coopérative ne crée pas seulement des emplois agricoles, elle dynamise aussi des postes en tri, conditionnement, stockage, transport de proximité, transformation (confitures, huiles, produits laitiers, etc.), commercialisation et gestion. Cela favorise l’emploi des jeunes et l’inclusion des femmes, notamment via des activités de valorisation et de services autour de la chaîne de valeur. On passe d’une économie rurale «informelle et dispersée» à une organisation plus professionnelle qui stabilise les revenus et réduit l’exode.
Enfin, pour la résilience alimentaire, l’effet est stratégique : en renforçant l’offre locale, on sécurise l’approvisionnement en cas de crise (hausse des prix internationaux, rupture logistique, sécheresse, inflation). Les coopératives améliorent la capacité à stocker, transformer et répartir la production, donc à éviter des pertes et à lisser les pénuries. Le circuit court raccourcit le temps entre récolte et consommation, ce qui améliore la disponibilité et réduit la dépendance aux chaînes longues. Au total, on obtient un système alimentaire plus robuste, plus territorial et moins vulnérable, capable d’absorber les chocs tout en protégeant producteurs et consommateurs.
Selon vous, quelles conditions doivent être réunies pour que ce modèle passe d’initiatives locales à un véritable levier national de sécurité alimentaire ?
Pour que le modèle fondé sur les coopératives et les circuits courts passe du stade d’initiatives locales à celui d’un véritable levier national de sécurité alimentaire, plusieurs conditions structurantes doivent être réunies, à la fois institutionnelles, économiques et territoriales.
D’abord, une vision stratégique claire de l’État est indispensable. Les coopératives et les circuits courts doivent être pleinement intégrés aux politiques agricoles, alimentaires et territoriales (agriculture, commerce, collectivités locales), avec des objectifs chiffrés en matière d’approvisionnement local, de réduction des importations et de sécurisation des produits de base. Cela suppose un cadre réglementaire simplifié et cohérent, facilitant la création, la gouvernance et la montée en échelle des coopératives, tout en luttant contre leur instrumentalisation ou leur fragmentation excessive.
Ensuite, le passage à l’échelle nécessite des investissements ciblés dans les infrastructures clés : stockage, chaîne du froid, transformation agroalimentaire de proximité, plateformes logistiques territoriales et marchés de gros modernisés. Sans ces équipements, la production locale reste vulnérable aux pertes post-récolte et incapable de répondre de façon régulière à la demande nationale. L’accès au financement (crédit adapté, subventions intelligentes, partenariats public-privé) est également central, notamment pour les petites et moyennes coopératives.
Une autre condition essentielle est le renforcement des compétences. La professionnalisation des coopératives (gestion, gouvernance, marketing, qualité, traçabilité) est déterminante pour garantir la crédibilité du modèle à grande échelle. Cela implique des dispositifs de formation continue, d’accompagnement technique et d’ingénierie territoriale, en lien avec les universités, les instituts de formation et la recherche agronomique.
Par ailleurs, la montée en puissance de ce modèle suppose une articulation intelligente entre le local et le national : mise en réseau des coopératives, labellisation des produits, contrats avec la restauration collective (écoles, hôpitaux, administrations) et intégration progressive dans les circuits de distribution formels, sans perdre l’ancrage territorial.
Enfin, la réussite durable repose sur une gestion soutenable des ressources naturelles, en particulier l’eau et les sols, et sur l’adhésion des consommateurs. Sans pratiques agricoles résilientes face au changement climatique et sans une demande sociale valorisant le «produit local», la sécurité alimentaire ne peut être garantie.
Elles produisent, transforment, conditionnent, certifient, commercialisent et exportent. Elles créent de l’emploi, stabilisent des revenus et participent à une dynamique plus large : celle d’une organisation collective capable de renforcer l’autonomie économique des territoires tout en consolidant les bases d’une souveraineté alimentaire durable. Derrière cette transformation, il y a aussi des visages, ceux de femmes fortes comme Khadija Belhaja et d’Amina Majdi, dont les parcours illustrent la mutation silencieuse du modèle coopératif.
Du couscous artisanal aux marchés internationaux
Lorsque Khadija Belhaja crée la coopérative Ismailia en 2013, le contexte est loin d’être favorable. Salariée à El Jadida, elle est contrainte de revenir dans son village de la région de Doukkala à la suite de difficultés familiales. Plutôt que de subir la situation, elle décide de repartir de zéro. «Au début, beaucoup n’avaient pas confiance. Nous étions sept femmes, sans budget important. Chacune ramenait quelque chose pour avancer.»Le premier produit est symbolique : le couscous. Avec les moyens du bord, les femmes lavent le blé, le moulent, le travaillent. La première production atteint à peine 18 kilos. Khadija se rend à El Jadida pour démarcher des épiciers. Deux acceptent d’exposer le produit, à condition de ne payer qu’après la vente. Quinze jours sans nouvelles. Le doute s’installe. Puis l’appel arrive : le couscous est apprécié, il faut doubler la quantité.
Le déclic est là. Les produits se diversifient, inspirés des plats et des saveurs des mères et des grands-mères. Aujourd’hui, la coopérative compte environ 17 références. Avec l’appui de l’Initiative nationale pour le développement humain (INDH), du matériel est acquis. Les produits obtiennent les agréments de l’Office national de sécurité sanitaire des produits alimentaires (ONSSA) pour le couscous, le smen et les épices. La production atteint désormais des tonnes de différentes variétés de couscous.
La coopérative participe à des salons nationaux et internationaux et exporte aujourd’hui, notamment son smen vers le Qatar. Le parcours est emblématique : d’une petite chambre sur une terrasse à l’achat d’un terrain, puis à la construction d’un local avec le soutien de la Fondation Mohammed V pour la solidarité.
Mais au-delà des volumes, l’impact est social. «La coopérative nous a permis de rester proches de nos familles tout en devenant financièrement indépendantes.» Elles étaient sept au départ. Aujourd’hui, dix femmes travaillent régulièrement, d’autres depuis leur domicile. Certaines sont veuves ou divorcées. Pour plusieurs familles, la coopérative constitue l’unique source de revenu. Durant les trois premières années, les membres ont choisi de ne pas toucher aux gains afin de consolider l’activité. Une logique d’investissement patient, loin des profits immédiats, qui a posé les bases d’une croissance solide.
De la vulnérabilité à la certification internationale
À Ouled Mbarek, dans la province de Béni Mellal, la coopérative féminine Sanad naît également en 2013. Amina Majdi dirige alors une petite école préscolaire. Elle écoute les confidences de mères confrontées à la dépendance financière et à la vulnérabilité. «Elles me ramenaient des produits de terroir, des tapis, des broderies. Je leur ai dit : pourquoi ne pas vendre ces produits pour augmenter vos revenus ? Elles répondaient qu’elles ne savaient pas comment faire.»L’idée de créer une coopérative émerge. C’est la première dans la commune. Les résistances sont fortes. Certains maris refusent, des discours décourageants circulent. Amina doit convaincre un à un les parents et les conjoints. La condition est claire : les femmes travailleront depuis chez elles et elle assurera la commercialisation.
Les quatre premières années sont extrêmement difficiles. Les revenus sont quasi inexistants et l’abandon est envisagé à plusieurs reprises. Mais la priorité reste l’apprentissage et l’acquisition d’expérience. Formations, structuration progressive, persévérance. Le soutien de l’INDH marque un tournant. L’activité traiteur pour les événements génère les premiers gains significatifs.
Aujourd’hui, la coopérative Sanad regroupe 68 femmes, auxquelles s’ajoutent des salariées et des collaboratrices indépendantes. La montée en gamme est manifeste : certifications ONSSA et Iso 22000, développement de produits sans gluten certifiés, conformité à des standards de durabilité. Les produits intègrent de grands marchés nationaux et internationaux. La coopérative participe à des salons aux États-Unis, au Canada, en France, en Espagne et en Allemagne. «Le travail et le sérieux finissent par payer. Nos produits, nous les travaillons avec le cœur.» L’indépendance financière est désormais totale pour de nombreuses femmes. Le regard social a changé. «Au début, on nous décourageait. Aujourd’hui, on nous respecte. Certains nous amènent leurs filles pour travailler.»
Les défis persistent : hausse des charges salariales, coûts de transport, marketing digital, concurrence accrue. L’unité de production reste limitée pour répondre à une demande nationale et export croissante. La sécheresse a fragilisé l’approvisionnement en matières premières, rendant certains ingrédients rares et coûteux. Mais la résilience est devenue un réflexe.
Une structuration collective qui change d’échelle
Ces trajectoires ne sont pas isolées. Elles traduisent une évolution structurelle. Les coopératives ne sont plus seulement des initiatives sociales ; elles deviennent des unités économiques organisées, capables de répondre aux exigences de qualité, de traçabilité et de durabilité.Cette montée en gamme s’est accompagnée d’une transformation des circuits de distribution. Dans les grandes villes, de nouveaux points de vente ont vu le jour. Des enseignes spécialisées, des espaces solidaires, mais aussi des boutiques indépendantes exposent désormais les produits des coopératives. Ce qui relevait autrefois de foires ponctuelles est devenu un marché permanent.
Parallèlement, les coopératives ont massivement investi les réseaux sociaux. Facebook, Instagram, WhatsApp et les services de livraison sont devenus des outils commerciaux à part entière. Cette digitalisation a élargi la clientèle, fidélisé les consommateurs urbains et stabilisé les ventes. Les produits coopératifs sont aujourd’hui recherchés pour leur authenticité, leur traçabilité et leur qualité.
Le Marché solidaire : un accélérateur de maturité économique
Lorsque le Marché solidaire Oasis est lancé le 15 mars 2017 par la Fondation Mohammed V pour la solidarité, il ne s’agit pas simplement d’un espace de vente supplémentaire. L’ambition est plus structurelle : offrir aux coopératives, souvent rurales et majoritairement féminines, un accès direct et permanent à un marché urbain à forte fréquentation, sans dépendre exclusivement des foires temporaires.Abderrahim Belkhadir, son directeur, observe une évolution nette depuis l’ouverture. Les coopératives référencées étaient 138 en 2017 ; elles sont 438 à fin 2025. Cette progression ne traduit pas seulement un engouement, mais une capacité d’adaptation et de professionnalisation.
L’accès au Marché solidaire s’est accompagné d’un renforcement progressif des exigences. À l’ouverture, le simple statut coopératif suffisait. Dès 2019, l’autorisation ONSSA est devenue obligatoire pour les produits du terroir. En 2023, les produits cosmétiques ont dû se conformer aux exigences de la Direction du médicament et de la pharmacie. À partir de juillet 2025, l’immatriculation fiscale, l'Identifiant commun de l'entreprise (ICE) et les documents de gouvernance sont requis. Dès 2026, la certification Iso 22716 sera exigée pour les cosmétiques.
Ces exigences, loin d’être contraignantes uniquement, ont joué un rôle structurant. Elles ont poussé les coopératives à renforcer leurs standards d’hygiène, de traçabilité et de certification, à améliorer leur packaging, à mieux planifier leur production et, parfois, à mutualiser leurs capacités.
Les résultats économiques confirment cette dynamique. En 2020, les produits du terroir ont généré 33 millions de DH, enregistrant une progression de 33%. En 2023, les cosmétiques ont atteint 11 millions de DH, en hausse de 36%. Depuis 2017, plus de 500 millions de DH ont été reversés aux coopératives.
Les 438 coopératives aujourd’hui référencées couvrent les produits de terroir, l’artisanat et la cosmétique, exposant plus de 11.000 références sous un même toit. Les virements effectués deux fois par mois offrent une visibilité financière précieuse. La logique est claire : en vendant directement au consommateur, la coopérative conserve une marge plus importante tout en proposant des prix transparents.
Pour le directeur, la multiplication des plateformes digitales et des enseignes intégrant des produits coopératifs traduit une évolution de la consommation marocaine vers plus de responsabilité, de proximité et de traçabilité. Mais cette expansion impose aux coopératives une capacité de production plus régulière et une meilleure maîtrise des contraintes logistiques, notamment le transport.
Production animale : entre résilience et souveraineté
Sur le terrain, cette structuration prend un visage concret. Soufiane Akrim, agriculteur depuis 2017, a fait le choix d’un élevage le plus naturel possible, sans antibiotiques, nourri aux grains naturels. Pendant des années, il vendait son bétail au souk. Mais la présence d’intermédiaires comprimait les marges et fragilisait les éleveurs.La crise sanitaire a agi comme un révélateur. Souks fermés, bétail invendu, charges alimentaires qui s’accumulent. «Nous avons perdu beaucoup d’argent», explique-t-il. Face à cette vulnérabilité, il décide d’ouvrir sa propre boucherie à Casablanca.
Aujourd’hui, il respecte les normes de l’ONSSA, dispose d’un code aux abattoirs et suit des étapes strictes pour préserver la qualité. Le consommateur marocain est devenu plus exigeant, notamment face aux importations récentes. Il recherche une viande 100% marocaine, traçable et sûre.
Le modèle repose sur un équilibre délicat : les sécheresses successives ont renchéri les coûts d’alimentation du bétail. Le produit local devient plus cher, mais l’objectif reste de maintenir un rapport qualité-prix cohérent.
Dans son magasin, il expose également les produits de coopératives venant de différentes régions. La marge est volontairement limitée pour préserver l’accessibilité. Pour lui, les coopératives se complètent : elles ne se concurrencent pas, elles renforcent un écosystème.
«Si les agriculteurs et les coopératives travaillent dans de bonnes conditions, l’autosuffisance alimentaire est possible», affirme-t-il, insistant sur la nécessité d’un soutien financier mais aussi moral.
Une politique publique structurée sur le long terme
Derrière les trajectoires individuelles et les marchés urbains, une architecture plus vaste se dessine. Les coopératives agricoles ne sont plus uniquement des réponses sociales à la précarité rurale ; elles s’inscrivent désormais dans une stratégie nationale structurée. Contacté par «Le Matin», les services du ministère de l’Agriculture rappellent que l’appui aux coopératives s’inscrit dans une continuité stratégique, depuis le Plan Maroc Vert jusqu’à la stratégie Génération Green.Entre 2008 et 2020, plus de 14.300 coopératives agricoles ont été créées, portant leur nombre total à 18.276 en 2020. Entre 2021 et septembre 2025, quelque 4.520 coopératives supplémentaires ont vu le jour, dont 21% féminines, regroupant près de 30.000 adhérents, dont 32% de femmes.
L’accompagnement repose sur des diagnostics territoriaux, le renforcement des capacités techniques et managériales, des investissements dans la modernisation des équipements et la valorisation des produits.
Dans un contexte d’inflation alimentaire et de tensions sur les marchés internationaux, le ministère considère les coopératives et les circuits courts comme des leviers stratégiques pour réduire les intermédiaires, améliorer les revenus des producteurs et répondre aux besoins des consommateurs.
Un arrêté conjoint publié en 2024 autorise désormais la commercialisation directe des fruits et légumes dans les grandes surfaces sans passer par les marchés de gros. Cette réforme modifie profondément l’architecture des circuits traditionnels.
Par ailleurs, l’agrégation agricole joue un rôle majeur. Entre 2008 et 2025, 101 projets d’agrégation ont été mis en œuvre sur 191.000 hectares et un cheptel de 163.000 têtes, au profit de près de 60.000 agrégés. Ce modèle permet aux petits exploitants, notamment dans la production animale, d’accéder à des chaînes de valeur structurées, aux techniques modernes, au financement et aux marchés.
Depuis le lancement du Plan Maroc Vert, 989 projets Pilier II ont bénéficié à 730.000 personnes. Entre 2021 et 2025, 183 nouveaux projets ont été validés au profit de 108.242 bénéficiaires, dont 32.514 jeunes et 19.292 femmes.
La modernisation s’accompagne d’un attachement aux savoir-faire traditionnels. Le ministère promeut des pratiques climato-intelligentes telles que le semis direct avec un objectif d’un million d’hectares de céréales d’ici 2030, l’irrigation efficiente, l’adaptation variétale et la conservation des semences locales. L’approche SIPAM valorise les systèmes agricoles traditionnels contribuant à la sécurité alimentaire et à la conservation des ressources naturelles.
De son côté, l’Office du développement de la coopération (ODCO) entend franchir un nouveau palier en 2026. Sous l’impulsion de sa directrice générale, Aïcha Errifaai, l’ODCO veut transformer les prix «Lalla Al Moutaâouina» et «Génération solidaire» en véritables leviers de structuration.
Le programme en préparation vise à dépasser la simple reconnaissance symbolique ou financière pour intégrer un accompagnement intensif : formation régionale dans les douze régions, coaching individualisé, préparation au pitch, outils de structuration, suivi post-distinction avec indicateurs de performance et dispositif de mentorat.
L’objectif est d’inscrire les coopératives primées dans une dynamique durable, en renforçant leur viabilité économique, leur gouvernance et leur capacité à convaincre partenaires et financeurs.
Les coopératives agricoles marocaines ne relèvent plus de l’exception sociale ni du simple symbole solidaire. Elles s’imposent désormais comme des piliers d’une économie alimentaire en recomposition, capables d’articuler inclusion sociale, montée en gamme et organisation productive.
Entre ancrage territorial et ouverture internationale, entre savoir-faire ancestral et certifications exigeantes, entre une petite chambre aménagée sur une terrasse et une présence sur des marchés extérieurs, elles incarnent une transformation silencieuse mais profonde du monde rural marocain.
Leur défi n’est plus seulement de survivre, mais de durer. D’assurer une production régulière malgré les aléas climatiques. De maintenir l’équilibre entre exportation et approvisionnement national. De monter en capacité sans perdre leur identité. De préserver la confiance des consommateurs dans un contexte de concurrence accrue et de pression sur les coûts.
À l’heure où la durabilité de la production animale et la sécurisation des approvisionnements alimentaires deviennent des impératifs stratégiques, le modèle coopératif ne s’impose plus comme une alternative marginale, mais comme une réponse organisée, structurée et résiliente. Produire sur sa terre. Nourrir son pays. Et, lorsque la solidité le permet, franchir les frontières. Mais toujours à partir d’un socle collectif.
Boumahdi El Hadi, ex-directeur de l'École nationale d'agriculture de Meknès : «Les coopératives et circuits courts renforcent l’ancrage territorial de l’alimentation et la capacité du Maroc à maîtriser son système alimentaire»
Le Matin : Dans un pays comme le Maroc, en quoi les coopératives et les circuits courts ne sont-ils pas seulement un choix économique, mais un enjeu stratégique de souveraineté alimentaire ?
Boumahdi El Hadi :
Premièrement, les coopératives permettent de structurer une agriculture dominée par de petites exploitations familiales, qui constituent l’ossature du monde rural marocain. En mutualisant les moyens de production, de transformation et de commercialisation, elles renforcent la résilience économique des agriculteurs face aux chocs climatiques, à la volatilité des prix et aux intermédiaires dominants. Cette structuration collective contribue à stabiliser l’offre alimentaire nationale et à sécuriser les revenus agricoles, condition essentielle de la durabilité des systèmes productifs.
Deuxièmement, les circuits courts jouent un rôle clé dans la réduction de la dépendance aux importations et à des chaînes d’approvisionnement longues et vulnérables. Les crises récentes (sanitaires, géopolitiques, climatiques) ont montré la fragilité des systèmes alimentaires mondialisés. En rapprochant producteurs et consommateurs, les circuits courts diminuent les coûts logistiques, limitent les pertes post-récolte et assurent une meilleure disponibilité locale des produits alimentaires, notamment dans les territoires ruraux et péri-urbains.
Enfin, coopératives et circuits courts participent à la revalorisation des produits du terroir, à la préservation des savoir-faire locaux et à une gestion plus durable des ressources naturelles, notamment l’eau et les sols, enjeux cruciaux dans un contexte de stress hydrique croissant. Ils renforcent ainsi l’ancrage territorial de l’alimentation et la capacité du Maroc à maîtriser son système alimentaire.
D’après vous, quels effets concrets observe-t-on lorsque la production locale est structurée en coopératives et vendue en circuit court, sur les prix, l’emploi et la résilience alimentaire ?
Lorsque la production locale est structurée en coopératives et commercialisée en circuit court, on observe généralement des effets concrets et mesurables sur les prix, l’emploi et la résilience alimentaire, surtout dans un contexte comme celui du Maroc. Sur les prix, le circuit court réduit le nombre d’intermédiaires : une part plus importante de la valeur reste chez le producteur, tout en limitant certains coûts de transport, de stockage et de marges cumulées. Résultat : on peut avoir des prix plus stables pour le consommateur, et un prix d’achat plus juste pour l’agriculteur. Les coopératives, en plus, renforcent le pouvoir de négociation (achats groupés d’intrants, planification des volumes, standardisation de la qualité), ce qui peut réduire les coûts unitaires et amortir les fluctuations saisonnières. Toutefois, il faut noter que si la transformation, l’emballage ou la certification augmentent, certains produits peuvent être un peu plus chers, mais avec une valeur ajoutée (traçabilité, qualité, fraîcheur).
Sur l’emploi, l’impact est souvent positif et local : la coopérative ne crée pas seulement des emplois agricoles, elle dynamise aussi des postes en tri, conditionnement, stockage, transport de proximité, transformation (confitures, huiles, produits laitiers, etc.), commercialisation et gestion. Cela favorise l’emploi des jeunes et l’inclusion des femmes, notamment via des activités de valorisation et de services autour de la chaîne de valeur. On passe d’une économie rurale «informelle et dispersée» à une organisation plus professionnelle qui stabilise les revenus et réduit l’exode.
Enfin, pour la résilience alimentaire, l’effet est stratégique : en renforçant l’offre locale, on sécurise l’approvisionnement en cas de crise (hausse des prix internationaux, rupture logistique, sécheresse, inflation). Les coopératives améliorent la capacité à stocker, transformer et répartir la production, donc à éviter des pertes et à lisser les pénuries. Le circuit court raccourcit le temps entre récolte et consommation, ce qui améliore la disponibilité et réduit la dépendance aux chaînes longues. Au total, on obtient un système alimentaire plus robuste, plus territorial et moins vulnérable, capable d’absorber les chocs tout en protégeant producteurs et consommateurs.
Selon vous, quelles conditions doivent être réunies pour que ce modèle passe d’initiatives locales à un véritable levier national de sécurité alimentaire ?
Pour que le modèle fondé sur les coopératives et les circuits courts passe du stade d’initiatives locales à celui d’un véritable levier national de sécurité alimentaire, plusieurs conditions structurantes doivent être réunies, à la fois institutionnelles, économiques et territoriales.
D’abord, une vision stratégique claire de l’État est indispensable. Les coopératives et les circuits courts doivent être pleinement intégrés aux politiques agricoles, alimentaires et territoriales (agriculture, commerce, collectivités locales), avec des objectifs chiffrés en matière d’approvisionnement local, de réduction des importations et de sécurisation des produits de base. Cela suppose un cadre réglementaire simplifié et cohérent, facilitant la création, la gouvernance et la montée en échelle des coopératives, tout en luttant contre leur instrumentalisation ou leur fragmentation excessive.
Ensuite, le passage à l’échelle nécessite des investissements ciblés dans les infrastructures clés : stockage, chaîne du froid, transformation agroalimentaire de proximité, plateformes logistiques territoriales et marchés de gros modernisés. Sans ces équipements, la production locale reste vulnérable aux pertes post-récolte et incapable de répondre de façon régulière à la demande nationale. L’accès au financement (crédit adapté, subventions intelligentes, partenariats public-privé) est également central, notamment pour les petites et moyennes coopératives.
Une autre condition essentielle est le renforcement des compétences. La professionnalisation des coopératives (gestion, gouvernance, marketing, qualité, traçabilité) est déterminante pour garantir la crédibilité du modèle à grande échelle. Cela implique des dispositifs de formation continue, d’accompagnement technique et d’ingénierie territoriale, en lien avec les universités, les instituts de formation et la recherche agronomique.
Par ailleurs, la montée en puissance de ce modèle suppose une articulation intelligente entre le local et le national : mise en réseau des coopératives, labellisation des produits, contrats avec la restauration collective (écoles, hôpitaux, administrations) et intégration progressive dans les circuits de distribution formels, sans perdre l’ancrage territorial.
Enfin, la réussite durable repose sur une gestion soutenable des ressources naturelles, en particulier l’eau et les sols, et sur l’adhésion des consommateurs. Sans pratiques agricoles résilientes face au changement climatique et sans une demande sociale valorisant le «produit local», la sécurité alimentaire ne peut être garantie.
