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Jeudi 02 Avril 2026
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Prise en charge de l’autisme : le vrai combat commence à l’âge adulte

Derrière les efforts de sensibilisation autour de l’autisme, une réalité demeure peu abordée : celle de l’âge adulte. Faute de politiques structurées et de dispositifs adaptés, de nombreuses personnes autistes basculent dans un quotidien marqué par l’isolement, révélant les limites d’un système encore défaillant.

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On parle de l’autisme à l’école, dans l’enfance, dans les premières années de vie. Puis, avec le temps, le sujet s’efface. En grandissant, les personnes autistes disparaissent du regard collectif. Non pas parce qu’elles ne sont plus là, mais parce qu’aucune place ne semble leur être réservée une fois adultes.

Ali a 29 ans. Aujourd’hui, il vit avec sa mère, comme il l’a toujours fait. Mais ce qui change, explique-t-elle, ce n’est pas l’autisme de son fils – «il a toujours été là» – c’est le poids du quotidien qui s’est alourdi avec les années. «Quand il était petit, on nous disait de patienter, qu’avec l’école, les choses allaient s’améliorer. Mais après... il n’y avait plus rien.»

Elle se souvient d’un parcours déjà semé d’obstacles dès l’enfance : difficultés à trouver une école adaptée, incompréhensions, regards insistants. Mais le plus dur, confie-t-elle, a commencé à l’adolescence. «On s’est retrouvés seuls. Plus d’accompagnement, plus de structure. Juste moi et lui.»

Aujourd’hui, son quotidien est rythmé par les mêmes gestes, les mêmes inquiétudes. Sortir devient compliqué, le regard des autres pèse davantage. «Quand il était enfant, les gens étaient parfois indulgents. Mais adulte... ils ne comprennent pas. Ils jugent. Alors on reste à la maison.» Une forme d’isolement qui, au fil des années, s’installe comme une norme.

Ce vécu, loin d’être isolé, reflète une réalité plus large. Comme le souligne M’Hammed Sajidi, président de l’Association Vaincre l’Autisme : «Je tiens d’abord à rappeler une réalité essentielle : l’autisme est présent dès la naissance. Il évolue dans le temps et varie d’une personne à l’autre. Sa prise en charge doit donc être structurée, continue et adaptée tout au long de la vie, sans rupture, avec des évaluations régulières et des ajustements des programmes éducatifs».

Or, insiste-t-il, cette continuité fait défaut. «Au Maroc, cette continuité n’existe pas. Le pays accuse un retard grave dans la reconnaissance et la prise en charge de l’autisme, du diagnostic jusqu’à l’âge adulte. Dans ces conditions, parler de “maillon faible” est presque inexact : il s’agit d’un véritable délaissement.»

Une réalité que la mère de Ali résume, à sa manière, en une phrase simple : «Après l’école, on ne sait plus quoi faire.»

Selon M’Hammed Sajidi, cette rupture n’est pas ponctuelle, elle est structurelle : «La rupture est brutale, et elle est systémique. Il faut déjà rappeler que la scolarisation des enfants autistes reste rare au Maroc, faute de stratégie nationale, d’orientation claire et de suivi structuré». Même lorsque des familles parviennent à maintenir une scolarisation, souvent jusqu’au primaire, «rien n’est prévu pour la suite».

Le constat est sans appel : «Pour la majorité, le parcours s’arrête à l’adolescence. Ces jeunes deviennent des adultes sans solution, confinés au domicile familial, souvent dans l’isolement. Certains vivent dans des conditions indignes, parfois attachés dans des lieux dits “sains” ou livrés à eux-mêmes dans la rue, perçus à tort comme des personnes atteintes de déficience mentale». Et de conclure : «Ce n’est pas une transition : c’est un effondrement du parcours».

Cet effacement progressif se double d’un regard social de plus en plus pesant. «L’autisme reste mal compris, entouré de peurs irrationnelles», rappelle le président de l’Association. Et avec l’âge, la situation se dégrade : «la personne autiste devient totalement marginalisée, ignorée, voire cachée. Beaucoup de familles, par crainte du regard social, n’osent plus exposer leur enfant devenu adulte, même pour une simple sortie».

Dans ce contexte, l’autonomie apparaît comme un enjeu central, mais encore trop peu anticipé. «L’autonomie se construit dès l’enfance», insiste M’Hammed Sajidi, évoquant l’importance des programmes éducatifs et comportementaux pour développer des compétences essentielles du quotidien. «L’autonomie doit être une priorité absolue, car elle conditionne la dignité à l’âge adulte.»

Et contrairement aux idées reçues, précise-t-il, «toute personne autiste peut développer une forme d’autonomie, quel que soit son degré». L’objectif n’est pas une indépendance totale, mais «l’autonomie maximale possible pour chacun», y compris pour les profils les plus sévères, qui peuvent, avec un accompagnement adapté, accéder à certaines activités ou à un travail en milieu protégé.

Mais en l’absence de structures et de politiques adaptées, cette autonomie reste souvent théorique. Et ce sont les familles qui en portent seules le poids. «Au Maroc, les parents sont la seule véritable source de protection, d’accompagnement, de soins et d’amour pour leur enfant, même à l’âge adulte», souligne le président de Vaincre l’Autisme.

Un rôle qui s’accompagne d’un épuisement profond. «Beaucoup sont contraints d’abandonner leur emploi faute de solutions de prise en charge, ce qui les plonge dans une grande précarité. Leur quotidien est une lutte permanente : gestion des troubles, rejet social, absence de répit.»

La mère de Ali hoche la tête lorsqu’on évoque cette réalité. Elle ne parle pas de combat, mais ses mots en portent toute la charge. «On tient parce qu’on n’a pas le choix.» Et puis, il y a cette question, toujours en suspens, que toutes les familles finissent par formuler, parfois à voix basse : «Que deviendra mon enfant après ma disparition ?» Aujourd’hui, au Maroc, cette question reste sans réponse.

M’Hammed Sajidi, président de l’Association Vaincre l’autisme : «Il est urgent d’agir pour les personnes autistes à l’âge adulte»

Prise en charge de l’autisme : le vrai combat commence à l’âge adulte



Quels sont les principaux freins à l’accès à l’emploi pour les adultes autistes ?


Le premier frein intervient très en amont : l’absence de prise en charge dès l’enfance et l’adolescence. Sans éducation adaptée ni formation spécifique, il devient difficile de construire des compétences professionnelles. Le deuxième frein tient au manque d’information et de sensibilisation, y compris au niveau de l’État, alors même que l’autisme concerne environ 2% de la population et touche toutes les catégories sociales.

Le troisième frein réside dans l’absence de politiques incitatives visant à encourager les entreprises à recruter. Enfin, les entreprises elles-mêmes ne sont pas préparées et ne pensent souvent même pas à ces profils. Pourtant, il faut être clair : une personne autiste peut travailler, à condition d’être formée, accompagnée et encadrée. Le véritable obstacle demeure l’absence d’un parcours structuré et continu.

Les entreprises marocaines sont-elles prêtes à intégrer des profils neuroatypiques ?

Les entreprises recherchent avant tout des talents et des compétences. Lorsqu’elles prennent conscience du potentiel de certains profils, y compris autistes, elles peuvent se montrer intéressées. Mais l’inclusion ne peut pas reposer sur la seule bonne volonté. Elle nécessite un partenariat structuré entre l’État, les entreprises et les acteurs spécialisés. Il faut former les personnes, accompagner leur intégration, prévoir du coaching et sécuriser les parcours professionnels. Lorsqu’elles évoluent dans un cadre structuré, avec des tâches clairement définies, les personnes autistes peuvent se révéler particulièrement rigoureuses, productives et performantes. En réalité, c’est l’accompagnement qui fait la réussite ou l’échec.

Quelle serait la réforme ou l’action la plus urgente aujourd’hui ?

Faire de l’autisme une priorité nationale. Il est impératif de lancer une stratégie globale de prise en charge couvrant l’ensemble du parcours de vie : diagnostic, éducation, accompagnement, insertion professionnelle et habitat. Il s’agit d’un chantier de grande ampleur, mais indispensable. Une telle stratégie permettrait de mettre fin à la marginalisation actuelle et de poser les bases d’un avenir digne pour les personnes autistes.

Que faudrait-il changer dès aujourd’hui pour que les adultes autistes ne soient plus oubliés demain ?

Il faut rompre avec l’immobilisme. L’inaction des politiques publiques a laissé des milliers de personnes sur le bord du chemin. Aujourd’hui, la politique de santé publique apparaît défaillante sur ce sujet, et l’indifférence sociale ne fait qu’aggraver la situation. Les personnes autistes sont trop souvent privées de leurs droits les plus fondamentaux en tant que citoyens. Ce qui est nécessaire, c’est une prise de conscience collective, immédiate : que l’État agisse enfin et que la société marocaine reconnaisse pleinement les personnes autistes comme des citoyens à part entière, avec des droits, une dignité et une place légitime.

Lancement de la campagne nationale «Autiste et capable» au Maroc

À l’occasion de la Journée mondiale de sensibilisation à l’autisme, le 2 avril 2026, l’Association Vaincre l’autisme a lancé la campagne nationale «Autiste et capable», destinée à replacer l’autisme au cœur des priorités publiques et sociétales. La campagne rappelle que «chaque personne autiste a le droit d’apprendre, de vivre et de trouver sa place dans la société», souligne le communiqué de l’Association. Pourtant, l’autisme demeure «largement invisible» dans les politiques publiques, l’éducation et la vie quotidienne. Cette invisibilité masque des situations préoccupantes : enfants non diagnostiqués, exclusions scolaires répétées et familles souvent laissées à elles-mêmes. «Peut-on encore accepter qu’un enfant soit privé de ses droits fondamentaux en raison de son autisme ?», questionne le communiqué. «Ce ne sont pas les capacités qui font défaut, mais les opportunités qui leur sont offertes», insiste la même source. La campagne illustre cette conviction à travers «une série de visuels, de témoignages et de messages accessibles à tous», mettant en lumière le potentiel des personnes autistes lorsqu’un accompagnement adapté leur est proposé.Avec près de 740.000 personnes concernées au Maroc, l’autisme « constitue un enjeu national qui appelle des réponses structurées, durables et concrètes», rappelle le communiqué. Le diagnostic précoce limité, les structures spécialisées insuffisantes et l’accès à l’éducation encore inégal soulignent l’urgence d’agir.

Le communiqué identifie plusieurs mesures prioritaires : développer le diagnostic précoce, garantir une éducation inclusive, renforcer les structures adaptées, former les professionnels et soutenir les familles. Ces solutions «ne relèvent pas de la complexité technique mais bien de décisions à engager», ajoute-t-il.

Depuis plus de 24 ans, Vaincre l’autisme défend les droits des personnes autistes et accompagne les familles. Avec «Autiste et capable», l’Association franchit «une nouvelle étape en appelant à un passage à l’action et à la mobilisation de tous pour faire de l’autisme une priorité nationale», conclut le communiqué.
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