Un débat né d’un simple post
Il suffit parfois d’une étincelle sur un écran pour révéler la complexité d’une société. L’ampleur prise par cette thématique cet été s’illustre de manière inattendue dans des espaces de discussion numériques. C’est notamment le cas au sein d’un groupe Facebook féminin à l’origine dédié à l’automobile, où une publication portant sur la perception des tenues de bain a généré plusieurs centaines de réactions. L’autrice d’un post opposait vivement les maillots très échancrés et les burkinis, estimant que ces derniers servaient à «cacher la misère sous prétexte de religion».
La rapidité et la virulence des réponses ont immédiatement transformé cet espace d’échange en un panorama des tensions qui traversent la société. Face au jugement esthétique porté par le post initial, plusieurs femmes sont intervenues pour défendre la liberté de choix et dénoncer une forme de marchandisation du corps. «Ce n’est pas une question de complexe ou de morphologie, mon corps n’appartient qu’à moi et je choisis à qui je le montre», réplique une participante, refusant que son choix soit ramené à une question d’apparence physique. Une autre abonde dans le sens d’un respect mutuel dépouillé de tout moralisme : «Vous parlez de liberté, mais la vraie liberté, c’est de ne juger ni le burkini ni le bikini».
Deux lectures religieuses, sans consensus
La dimension religieuse des échanges s’articule, elle aussi, autour de postures contrastées. D’un côté, certaines intervenantes revendiquent la pudeur comme une éthique personnelle et un acte de foi pleinement assumé face aux pressions conformistes : «Se couvrir pour nager est un effort sur soi et une obéissance envers Dieu, pas une contrainte subie». Pour une partie d’entre elles, cette pudeur s’accompagne également de conditions concrètes posées à la baignade elle-même. Une lecture que l’on retrouve dans l’avis de Arbia Bachiri, prédicatrice à Taourirt, pour qui «la femme est autorisée à se baigner sous réserve du respect de certaines conditions, notamment le respect de la pudeur et l’absence de mixité ou de baignade devant des hommes étrangers à la famille».
De l’autre, la question du regard d’autrui divise : si des participantes soutiennent que la préservation de la pudeur est une responsabilité collective qui engage l’ensemble du groupe social, d’autres rappellent qu’en islam, la responsabilité spirituelle demeure strictement individuelle et qu’il n’appartient à personne de condamner les choix vestimentaires de sa voisine.
Hygiène, standing et interdictions dans les établissements privés
Au-delà de la sphère morale, le débat s’est cristallisé autour des règles appliquées dans certaines piscines et complexes hôteliers privés au Maroc. C’est là qu’émerge un procès en hygiène et une logique d’image de marque. Une partie des usagères exprime en effet une réticence explicite face aux tenues intégrales, craignant que le vêtement n’ait été porté tout au long de la journée en extérieur avant la baignade. D’autres voix assument des considérations de standing, estimant que les établissements interdisant le burkini cherchent avant tout à préserver une ambiance sélective, que la présence de tenues couvrantes viendrait, selon elles, altérer.
Face à ces arguments, les clientes visées dénoncent un prétexte fallacieux. Elles rappellent que les burkinis homologués sont conçus dans des matières synthétiques adaptées à la pratique de la natation, rendant l’argument sanitaire caduc à leurs yeux. Cet affrontement s’est déplacé sur le terrain juridique : alors que certaines défendent le droit des gérants privés à fixer leur propre règlement intérieur au nom de la liberté d’entreprendre, d’autres contestent la légalité de ces restrictions, y voyant une discrimination vestimentaire contraire au principe d’égalité garanti par la Constitution.
La comparaison avec l’étranger s’invite alors fréquemment dans les témoignages, mais dans des sens opposés. Plusieurs femmes déplorent de pouvoir se baigner en burkini dans des complexes résidentiels en Europe, tout en se heurtant à des interdictions strictes au sein même d’établissements au Maroc. D’autres retournent l’argument dans l’autre sens, rappelant que la France interdit, elle aussi, le burkini dans plusieurs piscines municipales et sur certaines plages, signe, selon elles, que la question ne se limite pas au contexte marocain.
Un changement perçu dans la société marocaine elle-même
Au-delà des comparaisons avec l’étranger, une partie des échanges sur les réseaux sociaux porte sur une évolution constatée à l’intérieur même de la société marocaine, indépendamment de tout regard extérieur. Certains commentateurs observent que le burkini est aujourd’hui beaucoup plus visible sur les plages marocaines que dans les années 1980 et 1990, et interprètent cette progression comme un changement de fond dans les pratiques sociales, un constat que certains formulent en termes critiques, y voyant une forme d’«envahissement» par rapport à ce qu’ils considèrent comme les usages antérieurs de la plage marocaine. D’autres, à l’inverse, décrivent cette même évolution comme une normalisation bienvenue, qui reflète simplement une diversité de pratiques déjà présente dans la société, mais longtemps moins visible ou moins assumée publiquement. Cette lecture, propre au contexte marocain et à sa propre histoire récente, se distingue des comparaisons internationales évoquées plus haut, tout en alimentant, elle aussi, le sentiment, des deux côtés, que quelque chose est en train de se jouer sur les plages du pays.
Vers une tolérance réciproque ?
Face à cette polarisation, certaines intervenantes tentent de dépasser le clivage en appelant à une tolérance réciproque : «Vous êtes choqués par un maillot échancré ? Ne regardez pas. Choqués par un burkini ? Ne regardez pas. Il n’y a pas plus simple. Chacun met ce qu’il veut, cela ne regarde personne», tranche ainsi une participante pour réclamer le respect absolu des choix individuels.
Une même tenue, deux perceptions
«Pourquoi la légitimité d’une tenue couvrante varie-t-elle selon la personne qui la porte ?» Cette interrogation résume le sentiment d’asymétrie ressenti par une partie des intervenantes. Pour étayer ce décalage de perception, plusieurs citent l’exemple d’Anne Hathaway, photographiée à Saint-Tropez en juin 2026 dans une combinaison de bain intégrale, une initiative saluée par certains médias sous l’angle de la prévention dermatologique contre les rayons UV. Pour ces internautes, cet épisode met en évidence la manière dont une coupe textile similaire peut faire l’objet d’interprétations distinctes, perçue tantôt comme un choix sanitaire légitime, tantôt comme une manifestation religieuse sujette à controverse.
Cette réalité s’inscrit par ailleurs au cœur d’une évolution globale du marché de La Modest Swimwear, où de nombreuses enseignes internationales commercialisent désormais des lignes couvrantes répondant à la fois à des exigences de santé, de confort et de convictions personnelles.
S. Aida Dahbi, docteure en psychologie, neuropsychologue : «Le burkini est une interface entre le soi, le corps et le regard des autres»
Le débat autour du burkini suscite des réactions très vives. D’un point de vue psychologique, pourquoi une tenue vestimentaire peut-elle cristalliser autant d’émotions et de tensions ?
Avant de s’intéresser aux émotions et aux tensions que le burkini peut susciter, il est utile de replacer le débat dans son contexte géopolitique et sociétal, tant les analyses varient selon les pays. Le port du burkini oscille entre interdiction stricte et autorisation totale au nom de l’inclusion. En France, le débat porte davantage sur la définition des libertés individuelles et de la sphère publique. Dans les pays anglo-saxons, comme le Royaume-Uni, le Canada ou les États-Unis, il est considéré comme un choix vestimentaire protégé par la liberté individuelle.
En Australie, où il a été créé en 2004 par la styliste Aheda Zenati, il est perçu comme un outil d’intégration permettant aux femmes musulmanes d’accéder aux sports nautiques, mais aussi comme une protection contre le soleil. Au Maroc, en Turquie ou en Tunisie, il coexiste généralement avec le bikini sur les plages publiques, même si certains établissements privés peuvent imposer leurs propres règles.
Le débat autour du burkini, comme de tout vêtement à forte charge symbolique, renvoie à des mécanismes psychologiques, sociologiques et identitaires profonds. Le vêtement constitue une interface entre le soi, le corps et le regard des autres. En tant que marqueur d’appartenance sociale et culturelle, il rend visible une identité dans l’espace public. Pour le groupe auquel on appartient, il représente un signe d’identification. Pour d’autres, il peut être perçu comme l’expression d’une norme collective susceptible d’éveiller un sentiment de menace identitaire ou culturelle.
Comment la psychologie distingue-t-elle un choix véritablement libre d’un choix influencé par la famille, la religion ou les normes ? Et quel regard portez-vous sur la diversité des motivations chez les femmes ?
Toute action humaine est façonnée par un contexte : la famille, la culture, la religion ou encore les normes sociales. Aucun choix n’émerge d’un vide. La véritable question n’est donc pas de savoir si un choix est libre ou influencé, mais si la personne est capable de prendre du recul sur ces influences, de les questionner et, si nécessaire, de s’en distancier.
La psychologie montre qu’un choix influencé par la religion ou les normes sociales n’est pas automatiquement dénué de liberté. Tout dépend de la manière dont la personne s’est approprié ce choix ou, au contraire, s’il lui est imposé. Deux individus peuvent adopter le même comportement pour des raisons profondément différentes, ce que l’on ne peut pas déduire par la seule observation.
Dans les sociétés où les libertés individuelles peuvent être limitées par la tradition ou le conformisme, le port du burkini n’est pas nécessairement une affirmation religieuse.
Il peut, par la même occasion, constituer une stratégie d’adaptation pour éviter le jugement moral ou le harcèlement. Une même femme peut d’ailleurs adapter sa tenue de bain selon qu’elle est avec sa famille, ses amies ou d’autres proches. Pour certaines, le burkini répond également à un rapport complexe au corps et représente un compromis leur permettant de profiter des loisirs aquatiques sans subir les contraintes esthétiques associées au maillot de bain. Les motivations répondent ainsi souvent à des besoins d’adaptation et de cohabitation avec leur environnement.
Dans quelle mesure les réactions suscitées par le burkini sont-elles façonnées par l’éducation, la culture et le contexte social ?
Le cerveau humain interprète les symboles extérieurs à travers le filtre de ses croyances, de son système de pensée, de ses peurs et de ses biais. Le burkini revêt ainsi des significations très différentes selon celui ou celle qui le regarde. Cette perception est le produit de la socialisation. Dès l’enfance, la famille, l’école et les médias transmettent des valeurs, des rôles de genre et des références culturelles ou religieuses. À l’âge adulte, ces repères peuvent être renforcés ou transformés par d’autres expériences, notamment le milieu professionnel ou le conjoint. Ainsi, le burkini pourra être perçu par certaines personnes comme un symbole de piété, d’émancipation ou de liberté de mouvement, tandis que d’autres l’associeront à l’oppression ou au repli identitaire.
Les réseaux sociaux et l’évolution du climat influencent-ils la perception de ce qui est «acceptable» sur une plage ?
À l’ère des algorithmes, les réseaux sociaux contribuent à banaliser le port du burkini, mais aussi la baignade en vêtements amples. La diffusion massive de photos et de vidéos de ces pratiques participe à leur visibilité et à leur normalisation. Parallèlement, les vagues de chaleur ont conduit une partie de la population, qui fréquentait peu le littoral auparavant, à rechercher la fraîcheur en bord de mer. Dépourvus d’équipements ou des codes habituellement associés aux espaces balnéaires, certains nouveaux estivants modifient progressivement les usages de ces lieux publics.
Pourquoi la présence simultanée du bikini et du burkini crée-t-elle parfois un malaise réciproque, et comment tendre vers un débat plus apaisé ?
Pour certaines femmes, le bikini symbolise l’émancipation et la liberté de disposer de son corps. À l’inverse, couvrir entièrement son corps dans un espace où la norme est plutôt de le découvrir crée une rupture visuelle qui peut être perçue comme une remise en question des codes tacites partagés. Apaiser le débat suppose un important travail d’éducation et de sensibilisation. Il s’agit de développer une véritable culture de la tolérance à l’égard du choix du bikini comme du burkini, et plus largement du respect des libertés individuelles, tant qu’elles demeurent conformes aux standards sociétaux, religieux et culturels du pays.
Le Maroc a toujours été une terre de coexistence où coexistent différents styles de vie. Dans les années 1960 et 1970, les femmes des grandes villes étaient libres d’adopter une tenue moderne ou traditionnelle selon leur choix.
Aujourd’hui encore, la liberté vestimentaire des femmes reste souvent conditionnée par la place que la société leur accorde. La femme est parfois considérée comme une forme de propriété publique : son corps et ses choix se retrouvent exposés au jugement collectif plutôt que reconnus comme relevant de sa seule sphère personnelle.
Dr Alami Mohamed, médecin spécialiste en greffe capillaire et médecine esthétique : «Le risque dermatologique dépend de l’hygiène et de l’humidité, pas du type de maillot»
On voit de plus en plus de personnes porter des vêtements de bain couvrants pour se protéger du soleil. D’un point de vue dermatologique, est-ce une bonne pratique ?
Oui, c’est une excellente pratique. La protection vestimentaire est l’un des moyens les plus efficaces de prévenir les dommages liés aux rayons ultraviolets (ultraviolets (UV)), notamment lors d’une exposition prolongée. Elle complète utilement les autres mesures de photoprotection.
Un vêtement couvrant protège-t-il suffisamment des UV ou l’application d’un écran solaire reste-t-elle indispensable ? Le type de tissu ou le fait qu’il soit mouillé change-t-il la donne ?
Cela dépend du tissu. Les vêtements anti-UV conçus pour la baignade offrent une très bonne protection, tandis qu’un tissu fin, clair ou très extensible laisse davantage passer les UV. Lorsqu’il est mouillé, son pouvoir protecteur peut aussi diminuer selon sa composition. Il reste donc recommandé d’appliquer une protection solaire sur les zones découvertes et, si nécessaire, sous un vêtement qui n’est pas spécifiquement anti-UV.
Existe-t-il des situations médicales ou des profils de peau particuliers où le port d’un vêtement de bain couvrant est particulièrement recommandé ?
Oui, notamment chez les personnes à peau très claire (phototypes I et II), ayant des antécédents de cancers cutanés, de nombreuses lésions pigmentées, une maladie photosensible comme le lupus ou prenant des médicaments photosensibilisants. C’est aussi une protection particulièrement utile chez les enfants, dont la peau est plus vulnérable aux UV.
Le fait de rester longtemps dans un maillot de bain mouillé présente-t-il des risques spécifiques pour la peau ?
Le principal problème est l’humidité prolongée et le frottement, qui peuvent favoriser les irritations, les intertrigos et les mycoses, notamment dans les plis cutanés. Un maillot couvrant peut retenir davantage l’humidité et sécher plus lentement, mais le risque dépend surtout de la durée pendant laquelle le vêtement humide est porté et des conditions d’hygiène. Il est donc conseillé de se changer rapidement après la baignade.
Certaines personnes craignent que les vêtements de bain très couvrants, comme le burkini, favorisent la présence ou la transmission de micro-organismes dans les piscines. Cette inquiétude est-elle scientifiquement fondée ?
À ce jour, aucune donnée scientifique solide ne démontre qu’un burkini augmente à lui seul le risque de transmission de micro-organismes dans une piscine correctement entretenue. La qualité microbiologique de l’eau dépend avant tout de son traitement, du respect des règles d’hygiène et de l’état sanitaire des baigneurs, plutôt que de la surface du maillot.
Entrer dans l’eau avec un vêtement de bain déjà porté avant la baignade constitue-t-il un risque réel pour les autres baigneurs ?
Le risque existe théoriquement si le vêtement est souillé par de la terre, de la poussière, une transpiration importante ou des contaminants extérieurs. C’est pourquoi les piscines recommandent généralement un maillot réservé à la baignade. Toutefois, ce risque reste très faible lorsque les piscines respectent correctement les protocoles de filtration et de désinfection. Il s’agit avant tout d’une mesure d’hygiène collective.
Quelles précautions essentielles recommandez-vous après la baignade pour préserver la santé de la peau ?
Il faut se rincer rapidement à l’eau douce pour éliminer le chlore, le sel ou le sable, puis bien sécher la peau, notamment dans les plis. Il est également préférable de retirer rapidement le maillot humide et d’appliquer une crème hydratante pour restaurer la barrière cutanée. Après une exposition solaire prolongée, une bonne hydratation et une surveillance de la peau sont recommandées.
Les risques éventuels dépendent-ils réellement du type de maillot de bain ou relèvent-ils surtout de l’hygiène et des comportements des baigneurs ?
Les risques dépendent beaucoup plus de l’hygiène individuelle, de l’entretien du maillot, de la qualité de l’eau et des comportements des baigneurs que du type de maillot. Un maillot classique mal entretenu peut ainsi poser davantage de problèmes qu’un vêtement couvrant propre et correctement lavé.
Existe-t-il des recommandations concernant les vêtements anti-UV ou les maillots de bain couvrants dans la prévention des cancers de la peau ?
Oui. Les sociétés savantes de dermatologie et les organismes de santé publique recommandent la photoprotection vestimentaire pour prévenir les cancers cutanés. Les vêtements anti-UV, les chapeaux, les lunettes de soleil et la recherche de l’ombre font partie des mesures préconisées. Un vêtement de bain couvrant peut donc parfaitement s’inscrire dans cette stratégie, en complément de la crème solaire sur les zones exposées et de l’évitement des heures de fort ensoleillement.
Cuir chevelu et cheveux : le burkini présente-t-il un risque particulier ?
Le principal facteur de risque n’est pas le burkini lui-même, mais l’humidité prolongée. Des cheveux et un cuir chevelu maintenus plusieurs heures sous un bonnet ou un tissu peu respirant peuvent favoriser les irritations, les démangeaisons ou la prolifération de levures comme Malassezia, impliquées dans certaines dermites séborrhéiques. Chez les personnes prédisposées, cela peut accentuer les pellicules ou provoquer un inconfort du cuir chevelu. En revanche, aucune preuve scientifique ne montre que le port du burkini provoque une chute de cheveux ou une alopécie. Les cheveux peuvent paraître plus secs ou plus fragiles s’ils sont exposés de façon répétée au chlore ou au sel marin sans rinçage, mais cela concerne tous les baigneurs, quel que soit leur type de maillot. Il est donc conseillé de rincer les cheveux à l’eau claire après chaque baignade, de retirer le bonnet dès que possible, de bien sécher le cuir chevelu et d’utiliser un shampoing doux ainsi qu’un soin hydratant. Avec ces précautions, il n’y a pas de raison particulière de s’inquiéter.
Khadija Bouchtaoui, athlète nageuse d’ultramarathon et coach de natation (Instagram : @your_swimlab) : «La tenue doit être évaluée selon des critères techniques»
En tant que spécialiste de la natation, quel regard portez-vous sur le port du burkini dans le cadre de la pratique sportive et des loisirs aquatiques ?
Le port du burkini ne devrait pas poser de difficulté lorsqu’il s’agit d’un vêtement conçu spécifiquement pour la natation. Il permet à une partie de la population d’accéder à la baignade et aux activités aquatiques tout en respectant son choix de vie, alors qu’elle y renoncerait autrement. Il favorise ainsi l’accès au sport et à l’apprentissage de la natation. Ce qui importe avant tout, c’est que la tenue soit adaptée à l’activité aquatique. Les fabricants proposent aujourd’hui des burkinis conçus pour la natation, qui permettent de nager avec aisance et répondent aux exigences des piscines. Dès lors que la tenue est adaptée au milieu aquatique et respecte les règles d’hygiène, elle ne devrait pas constituer un obstacle à la pratique.
Le burkini a-t-il une incidence sur la nage ou sur la sécurité de la personne qui le porte, notamment en cas de fatigue, de courant ou de risque de noyade ? Existe-t-il des caractéristiques techniques qu’un burkini destiné à la natation devrait respecter ?
D’un point de vue technique, un burkini conçu pour la natation ne constitue pas un obstacle à la pratique. Les modèles actuels sont fabriqués dans des textiles techniques, légers, peu absorbants et à séchage rapide, spécialement développés pour les activités aquatiques. À ma connaissance, il n’existe pas de données scientifiques démontrant qu’un burkini de natation augmente le risque de noyade. Les facteurs déterminants sont avant tout le niveau de maîtrise de la nage, la condition physique, l’état de la mer, la surveillance et le respect des règles de baignade.
En revanche, je considère que le burkini peut contribuer à réduire le risque de noyade puisqu’il permet à davantage de personnes d’accéder à l’apprentissage de la natation. Un burkini destiné à la natation doit répondre aux mêmes exigences que tout équipement aquatique : être réalisé dans un tissu adapté, offrir une bonne liberté de mouvement, ne pas devenir lourd une fois immergé et être suffisamment ajusté pour accompagner les mouvements du nageur.
En tant qu’athlète et spécialiste de la natation, cette question me touche également sur le plan personnel. Je porte le voile et, en raison de l’interdiction des combinaisons dans les compétitions fédérales au Maroc, je n’ai pas pu participer aux compétitions en piscine. Cette situation a mis un terme à mon parcours sportif en bassin. Après plusieurs années, refusant d’abandonner cette passion qui m’anime depuis toujours, j’ai cherché d’autres moyens de continuer à pratiquer la natation. C’est ainsi que j’ai découvert les compétitions en eau libre, un environnement dans lequel je peux évoluer avec davantage de liberté tout en restant fidèle à ma pratique sportive.
Mon parcours m’a convaincue que les décisions relatives aux tenues de natation devraient s’appuyer sur des critères techniques et objectifs. L’objectif devrait être de permettre à chacun de pratiquer la natation et d’évoluer dans ce sport, sans exclure des personnes lorsque leur tenue est spécifiquement conçue pour un usage aquatique. Je suis très surprise que certains établissements/clubs de sports continuent encore d’interdire ces tenues alors qu’elles sont spécifiquement conçues pour la natation. J’ai moi-même vécu cette situation au Maroc, à la piscine Miami Beach, où l’accès m’a été refusé avec une combinaison de natation adaptée à la pratique aquatique. Cette expérience m’a profondément marquée, car elle ne concernait pas uniquement une question de tenue, mais mon accès à un sport que je pratique et que je transmets au quotidien.
Je suis d’autant plus étonnée que cela puisse être le cas au Maroc, un pays musulman par sa Constitution. En tant que citoyenne, je considère que les droits qui me sont accordés par les lois et les institutions de mon pays doivent être respectés et appliqués par les établissements concernés. Je ne comprends donc pas qu’un établissement puisse m’empêcher d’exercer un droit qui m’est reconnu dans mon propre pays.
Je réside actuellement en France, un pays non musulman, où ces questions peuvent être encore plus sensibles et susciter d’importants débats politiques. Pourtant, on y observe de nombreux combats et discussions visant justement à ce que les individus puissent faire leurs propres choix et que leurs libertés individuelles soient respectées.
Certains aquaparcs interdisent le burkini sur les toboggans aquatiques. Cette interdiction est-elle justifiée d’un point de vue technique et sécuritaire ?
Les interdictions générales du burkini sur les toboggans aquatiques ne me paraissent pas justifiées lorsqu’elles ne reposent sur aucun élément technique propre à la tenue concernée. Les burkinis destinés à la natation sont conçus avec des matériaux adaptés au milieu aquatique.
À ce jour, je n’ai pas connaissance de données scientifiques démontrant qu’un burkini de natation augmente le risque d’accident sur un toboggan. Si un fabricant identifie une incompatibilité avec certaines caractéristiques vestimentaires, cette restriction devrait être explicitement fondée sur des critères techniques et s’appliquer à toute tenue présentant les mêmes propriétés, quelle que soit son appellation. Certaines piscines interdisent le burkini en invoquant des règles d’hygiène ou de fonctionnement.
D’après votre expérience en France et au Maroc, comment ces règles sont-elles définies ?
Les règles d’hygiène dans les piscines visent avant tout à préserver la qualité de l’eau et le bon fonctionnement des installations. Elles reposent généralement sur le port d’une tenue exclusivement réservée à la baignade, la douche avant l’accès au bassin et le respect des règles sanitaires. Selon moi, ces critères doivent être appliqués de la même manière à toutes les tenues de bain.
Un burkini conçu pour la natation, fabriqué dans une matière adaptée, propre et correctement entretenu, répond aux mêmes exigences qu’un autre maillot de bain. La question devrait porter sur les caractéristiques techniques du vêtement et non sur le fait qu’il couvre davantage le corps. Ayant fréquenté des espaces aquatiques dans plusieurs pays, j’ai pu constater qu’il est possible de gérer ces établissements en s’appuyant sur des critères techniques objectifs, sans faire de la couverture du corps un critère d’hygiène en soi.
Au-delà du débat sur la tenue, quels sont les bienfaits de la natation pour les femmes, tant sur le plan physique que psychologique ?
La natation est un sport qui peut transformer des vies. En tant qu’athlète et coach, j’ai pu observer son impact aussi bien sur le plan physique que psychologique. C’est une activité complète qui améliore l’endurance, renforce l’ensemble du corps, développe les capacités cardiovasculaires et contribue au bien-être général. Mais ses bénéfices dépassent largement l’aspect physique. J’ai accompagné des femmes qui avaient été privées de natation pendant une grande partie de leur vie parce qu’elles ne trouvaient pas un environnement où pratiquer dans des conditions qui leur convenaient. Retrouver l’accès à l’eau, apprendre à nager ou reprendre une activité qu’elles avaient toujours souhaité pratiquer a représenté une véritable libération. J’ai également vu des femmes gagner en confiance, dépasser leurs peurs et retrouver une meilleure estime d’elles-mêmes grâce à la natation.
C’est pourquoi il est essentiel que chaque femme puisse accéder à ce sport dans un cadre où elle se sent à l’aise et respectée. Derrière la question d’une tenue, il y a souvent des parcours de vie, des ambitions sportives et des opportunités d’épanouissement personnel.
Comment concilier, selon vous, les exigences de sécurité des établissements aquatiques avec le respect de la diversité des pratiquants ?
La sécurité ne doit pas être limitée aux seules règles d’accès aux établissements aquatiques. Elle consiste aussi à permettre au plus grand nombre, notamment aux femmes, d’apprendre à nager et de pratiquer régulièrement. Développer l’accès des femmes à la natation contribue également à prévenir les noyades. Une femme qui sait nager transmet souvent cette compétence à ses enfants et participe à diffuser une véritable culture de la sécurité aquatique. La natation dépasse le cadre d’un simple loisir ou d’un sport de performance. C’est une compétence de vie qui peut sauver des vies. Permettre à davantage de personnes d’y accéder constitue donc un véritable enjeu de santé publique.
Avis de Ahmed Ben Hajjaj, membre du Conseil local des oulémas de Berrechid
«Du point de vue religieux, le principe est que la femme est tenue de couvrir les parties de son corps qui doivent l’être et de préserver sa pudeur, que ce soit dans l’eau ou en dehors. Si le burkini est couvrant, non transparent et ne laisse pas apparaître les formes du corps, et que la baignade a lieu dans un endroit sûr, à l’abri du regard des hommes étrangers à la famille, ou dans un espace réservé aux femmes, cela ne pose en principe aucun problème. En revanche, si la baignade a lieu dans un espace mixte ou si le vêtement laisse apparaître les formes du corps ou est susceptible de provoquer la tentation, cela n’est pas permis. En effet, ce qui compte n’est pas le nom donné au vêtement, mais le respect des exigences de pudeur et l’absence des causes de tentation.»
Avis de Nawal Benhaddou, avocate au barreau de Tanger
« En droit marocain, aucun texte n’interdit le port du burkini dans les piscines. Les établissements privés peuvent toutefois prévoir un règlement intérieur encadrant les tenues de baignade.
Ceci étant dit, cette interdiction ne bénéficie d’aucune base légale spécifique et pourrait être contestée devant les tribunaux si elle apparaît arbitraire, disproportionnée ou discriminatoire. À ma connaissance, il n’existe pas de jurisprudence marocaine publiée ayant tranché cette question. »
