Lorsque Cristiano Ronaldo quitte le rassemblement portugais le 30 septembre, le malaise est déjà installé. Trois jours plus tôt, en Norvège, le capitaine était resté sur le banc malgré un long échauffement en seconde période, avant de regagner les vestiaires sans aller saluer les supporters. Le jour de son départ, il explique que sa décision intervient après la conférence de presse de Jorge Jesus, sélectionneur du Portugal, et une conversation avec Pedro Proença, président de la Fédération portugaise de football, tout en promettant de révéler plus tard les raisons de son choix.
Mardi, Ronaldo a tenu parole avec un texte de près de 2.000 mots publié sur ses réseaux sociaux, suivi par plus d’un milliard d’abonnés cumulés sur les différentes plateformes. Son récit remonte à l’après-Coupe du monde 2026 et retrace, étape par étape, la dégradation de sa relation avec Jorge Jesus jusqu’à son départ du rassemblement.
Après le Mondial, Ronaldo était prêt à quitter le Portugal
« Après le Mondial, j’ai préparé une lettre au peuple portugais, que je conserve encore, avec les mots que je veux leur adresser lorsque je quitterai définitivement notre équipe », écrit Cristiano Ronaldo. Durant le vol retour des États-Unis, Pedro Proença l’aurait encouragé à prolonger son aventure internationale avant de lui demander son avis sur le profil susceptible de succéder à Roberto Martínez à la tête de la sélection.
Le nom de Jorge Jesus entre alors dans la discussion et reçoit l’approbation du capitaine portugais. « J’ai répondu au président de la Fédération qu’à mon avis, ce serait le bon choix. C’est pour cela que, le jour où le sélectionneur actuel a été présenté, j’étais sincèrement heureux de ce choix », raconte Ronaldo. Quelques semaines avant que leur relation ne se fracture publiquement, le joueur avait donc accueilli favorablement l’arrivée du technicien portugais.
Le premier échange de fond entre les deux hommes se déroule ensuite à la Cidade do Futebol, près de Lisbonne, pendant la préparation d’Al-Nassr. Jorge Jesus y présente à Ronaldo la manière dont il entend gérer son utilisation pendant la fenêtre internationale. « Il m’a dit que je jouerais le premier et le dernier match et que, pour des raisons de gestion physique, il ferait toujours trois ou quatre changements par match », rapporte le capitaine. Le sélectionneur lui propose également de ne pas effectuer les déplacements en Norvège et au Danemark, mais Ronaldo refuse ce traitement particulier : « Même si je ne devais pas jouer les matches à l’extérieur, j’étais toujours le capitaine de notre équipe. Ce privilège de rester au Portugal n’aurait pas donné le bon exemple» .
La discussion se tient en présence de Simão Coutinho, directeur sportif d’Al-Nassr, avant qu’un nouvel échange n’ait lieu quelques jours plus tard au domicile de Ronaldo à Lisbonne. Selon le capitaine portugais, les principes établis auparavant sont alors maintenus, avec une gestion de son temps de jeu destinée à préserver sa récupération.
Le premier rendez-vous du rassemblement, disputé à Alvalade, ne fait apparaître aucune tension particulière. « J’ai joué le match et, malgré mon remplacement, je n’ai posé aucun problème. J’ai moi-même passé le brassard à Bruno Fernandes », raconte Ronaldo, qui assure que seule la victoire comptait alors à ses yeux. La situation change lors du déplacement en Norvège, où il pensait poursuivre son programme de récupération. Quelques heures avant le coup d’envoi, Jorge Jesus vient pourtant le solliciter : « À ma grande surprise, le sélectionneur m’a demandé si j’étais d’accord pour jouer 30 minutes. J’étais totalement concentré sur ma récupération physique et je pensais que je ne jouerais pas ce jour-là. J’ai évidemment dit oui. Il m’a répondu que je devais me tenir prêt parce que je jouerais 30 minutes » .
Ronaldo commence à s’échauffer dès la mi-temps, mais l’entrée attendue n’arrive jamais. « Je me suis échauffé depuis la mi-temps, j’ai vu les minutes passer et je n’ai jamais été appelé. Le sélectionneur n’avait pas tenu sa parole », affirme-t-il. La soirée se termine sur l’image du capitaine regagnant directement les vestiaires, sans rejoindre les supporters portugais présents dans les tribunes. « À la fin du match, je voulais seulement que tout se termine par la victoire et rester seul. Je ne suis pas allé saluer les supporters. C’est une faute qui relève uniquement de ma responsabilité et qui n’aurait pas dû se produire. Je présente mes excuses aux Portugais qui nous ont soutenus intensément, aux supporters, mais aussi à ceux qui, sans être Portugais, ont pu se déplacer pour me voir et que j’ai pu décevoir » .
La tentative d’apaisement qui tourne court !
Quarante-huit heures après la rencontre en Norvège, Cristiano Ronaldo retrouve Jorge Jesus et Simão Coutinho pour tenter d’apaiser la situation avant la suite du rassemblement. « Nous sommes tombés d’accord sur le fait qu’il n’y avait qu’une seule manière de refermer cette affaire : que le sélectionneur répète en salle de presse ce qu’il venait de me dire en privé, en présence de Simão Coutinho », raconte le capitaine portugais.
La discussion se prolonge lors d’une visioconférence à laquelle participe Tiago Craveiro, consultant stratégique de CR7 SA et ancien dirigeant de la Fédération portugaise de football. Selon Ronaldo, les échanges aboutissent à un document de huit points qu’il valide avant sa transmission à Jorge Jesus. Parmi les formulations qu’il reproduit figure celle-ci : « Il n’a jamais remis en question mes choix. Il a été exemplaire, loyal et professionnel. » Un autre passage devait revenir sur la gestion de la rencontre en Norvège : « J’ai commis une erreur en faisant s’échauffer quelqu’un de la dimension de Pelé ou Maradona pour ensuite ne pas le faire entrer. Si c’était aujourd’hui, je ne le referais pas ».
À ce stade, Ronaldo dit n’avoir réclamé aucune excuse publique et considère l’incident comme pratiquement clos. « Nous avons terminé cette réunion avec le sélectionneur qui m’a demandé une accolade, en me promettant qu’il dirait lors de la conférence de presse ce qu’il venait de me dire et que l’affaire serait derrière nous », écrit-il. Son programme sportif devait alors rester inchangé, avec une absence face au Danemark puis un retour au Dragão.
La conférence de presse suivante fait pourtant basculer la situation. Jorge Jesus y défend son autorité sur les choix sportifs et Ronaldo affirme ne pas reconnaître le discours entendu quelques heures auparavant en privé. « La conférence de presse a été ce que l’on sait : l’attitude n’avait rien à voir avec notre réunion. J’ai entendu des expressions et une agressivité que je pense ne pas avoir méritées, une attitude de “je veux, je peux et je commande” qu’il ne m’avait jamais montrée en privé », écrit-il. La décision de quitter le rassemblement intervient alors dans la foulée : « C’était la deuxième fois qu’il manquait à sa parole envers moi. J’ai décidé de quitter le rassemblement sans attendre une nouvelle promesse non tenue » .
Ronaldo assure néanmoins qu’une autre possibilité avait été mise sur la table le matin même, lors d’un échange avec Pedro Proença et Jorge Jesus. « S’ils ne voulaient pas de moi, ils devaient me le dire. Tout ce qu’ils avaient à faire était d’être francs avec moi. Je l’aurais accepté », écrit-il. Selon son récit, les deux hommes lui auraient répondu qu’ils souhaitaient le voir rester au sein de la sélection. Il rejette également l’idée d’avoir cherché à imposer ses choix au staff : « À aucun moment je ne suis intervenu dans une décision technique ou tactique d’un entraîneur ou d’un sélectionneur en presque 25 ans de football. Je me contente d’accepter, pour le meilleur ou pour le pire, ce qu’ils proposent ».
Ronaldo reconnaît sa faute mais refuse encore de parler d’adieux
Le communiqué ne se limite pas aux reproches adressés à Jorge Jesus. Ronaldo revient également sur sa propre décision de quitter le rassemblement et présente ses excuses à ses coéquipiers : « Je dois également présenter mes excuses à mes coéquipiers de la sélection pour avoir quitté le rassemblement. Malgré la rupture absolue de confiance dans la parole du sélectionneur, je n’aurais pas dû le faire. La responsabilité est exclusivement la mienne » .
Le capitaine portugais estime même que son brassard ne doit lui accorder aucune indulgence au moment d’évaluer son comportement. « Les conséquences de mon acte doivent être évaluées et sanctionnées par la Fédération portugaise de football. Je pense que la sanction ne doit comporter aucune circonstance atténuante. Je ne suis pas n’importe quel joueur, je suis capitaine et cela constitue une circonstance aggravante.» .
Avant que Ronaldo ne rende publique sa version, Pedro Proença avait tenté d’apaiser la crise entre le capitaine et Jorge Jesus en parlant d’un « malentendu » et en maintenant la voie du dialogue. Le sélectionneur avait également indiqué que Ronaldo pourrait de nouveau être convoqué avec le Portugal.
Depuis la publication du communiqué, la Fédération portugaise n’a pas répondu encore aux accusations de Ronaldo. Jorge Jesus, qui avait indiqué mardi soir ne pas avoir encore lu le texte, en a pris connaissance mercredi matin mais n’a pas souhaité répondre sur le fond : « J’ai lu le communiqué et maintenant, comme je le fais tous les jours, je vais à la Fédération travailler, penser à l’équipe et à la sélection », a déclaré le sélectionneur portugais.
Ronaldo, lui, ne conditionne pas dans son communiqué un éventuel retour au départ de Jorge Jesus. Alors que des informations avaient circulé sur un possible refus de rejouer sous les ordres du technicien, le capitaine portugais ne formule aucune exigence de ce type et repousse également l’idée d’adieux immédiats : « Lorsque je pense à la sélection, ce à quoi je pense vraiment, c’est à la compétition ».
Il se projette même au-delà d’une éventuelle sanction : « Si je suis bien physiquement, si je joue avec mon club et, je l’espère, si je marque des buts, après avoir purgé la sanction qui me sera imposée, je serai disponible, comme je l’ai toujours été jusqu’à aujourd’hui, pour concourir et gagner avec notre sélection ».
À 41 ans, Cristiano Ronaldo ne considère donc pas son histoire avec le Portugal comme terminée. Il veut encore jouer avant de penser aux adieux, mais la rupture de confiance désormais exposée au grand jour avec Jorge Jesus laisse planer une incertitude sur la suite. Après près de vingt-cinq ans sous le maillot portugais, cette crise dira si le capitaine pourra encore écrire sa sortie sur le terrain ou si elle aura, malgré lui, accéléré le dernier chapitre de sa carrière internationale.
