Dans un article remarquable sur «l'INDH : aménagement du territoire et développement rural» Abdellah Herzenni appelait à davantage d'efforts dans la connaissance du territoire dans l'optique de l'intelligence économique appliquée au monde rural. Depuis plus d'une décennie, le Maroc est un territoire expérimental qui s'est donné pour défi le développement durable. La nécessité de planifier et la maîtrise de l'évolution urbaine et rurale sont ainsi au cœur de ce grand chantier qui requiert cette intelligence économique. Dans ce sens, le chercheur met en exergue quelques grandes lignes de la stratégie urbaine qui a fait l'objet d'un récent colloque à Skhirat: péréquation entre régions, renforcement des partenariats intersectoriels, création de nouvelles provinces... Mais cela suffit-il pour retenir des tendances lourdes?
le matin éco : Les pouvoirs publics focalisent leurs efforts et leurs réflexions sur une stratégie de développement urbain. A partir d'une étude publiée au BSEM et d'un état des lieux démographique, vous mettez en exergue cette «asymétrie redoutable» et les limites de l'action curative. Pouvez-vous nous donner une explication?
ABDELLAH HERZENNI : La dimension démographique constitue un bon indicateur de notre devenir. Notre population urbaine a quintuplé depuis 1960. Nourri de l'exode rural, ce rythme de croissance est considérable, comparé à celui des populations rurales, qui n'ont augmenté que de 60% durant la même période. Phénomène fréquemment considéré comme ordinaire sinon inéluctable, bien qu'à une vitesse bien trop rapide par rapport aux possibilités d'absorption des villes et de l'économie en général. En outre, un phénomène concentré essentiellement sur la zone littorale déjà urbanisée sous le protectorat (Kénitra-Casablanca). D'autres grandes villes connaissent, certes, la même tendance sous l'effet des grands travaux publics et d'investissements nationaux et internationaux, source d'un certain rééquilibrage territorial, mais à effets structurants encore modérés aujourd'hui.Les villes moyennes et petites (moins de 100.000 habitants), quant à elles, connaissent en règle générale un faible accroissement, contrairement à la percée des années 70 qui a marqué le pas depuis. Les possibilités de redynamiser ce type de villes n'ont pas été retenues. On aurait pu en faire des pôles de développement aux diverses échelles territoriales, seuls capables de freiner l'afflux de marées humaines vers les grandes villes. Le pays affronte ainsi une asymétrie redoutable: une forte concentration sur une portion congrue du territoire, d'une part, (près de 70% de la population urbaine se trouvent dans les grandes villes), et, d'autre part, l'hémorragie humaine des autres territoires (émigration interurbaine et exode rural). Elle s'aggravera si les mêmes tendances se poursuivent. La politique adoptée jusqu'ici, défensive -curative- tente de faire face aux besoins immenses en infrastructures urbaines, en lotissements et en logements grâce à des initiatives telles que la lutte contre l'habitat insalubre, en particulier le programme « Villes sans bidonvilles», la création de villes nouvelles, les incitations à la promotion de logements économiques et sociaux, les essais de développement de quelques pôles régionaux, les efforts de régulation de grande ampleur (code de l'urbanisme).Mais cette logique curative n'est pas au bout de ses peines. L'urbanisation concentrée dans quelques pôles est plus alarmante qu'il n'y paraît. Ce serait une erreur de s'en tenir aux ‘'limites urbaines officielles isolément les unes des autres''. La croissance purement statistique serait alors perçue comme modérée. En fait, c'est la croissance en grappes de la grande ville, des villes d'accueil et de leurs périphéries encore considérées comme rurales qu'il faut prendre en compte. Etendre les périmètres urbains des métropoles, c'est se rendre à l'évidence (par exemple, l'extension du périmètre urbain de Casablanca de 20.000 ha serait actuellement à l'ordre du jour). A court terme, on dépassera rapidement les 54% d'urbanisation actuels; les projections, tablant sur la stabilité de la population rurale en valeur absolue en dépit de l'exode rural, seront également dépassées. En 1994, la moitié de l'émigration interurbaine et de l'exode rural se concentrait dans les grandes villes, mais certainement plus aujourd'hui et demain selon les tendances en cours.
A partir de là, vous vous posez une série de questions de fond sur les futurs projets de territoire qui déterminent le développement du Maroc et son ancrage dans le monde. Quelles sont les problématiques que vous soulevez?
Ces tendances sont-elles inéluctables? Quelles seraient les alternatives ou du moins les possibilités d'infléchissement? Faut-il s'en tenir à des projections qui prédisent à terme -moins d'une dizaine d'années-, sous l'effet de la transition démographique, une décélération rapide de la croissance urbaine (et parmi ses effets, une baisse très sensible de la demande d'emploi, de 700.000 annuellement à 300.000). Dans le même ordre d'idées, quelle option choisir dans le contexte actuel de hausse des cours mondiaux des produits agricoles de base? Dans le cas où cette hausse s'avère structurelle, faut-il tabler sur une baisse de l'exode rural grâce à une meilleure compétitivité de notre agriculture et donc sur une moindre pression sur les villes? Dans quelles proportions les grands plans nationaux de développement industriel, artisanal, touristique et bientôt agricole, le Plan vert, réussiront-ils à absorber les surplus de population, à éponger le chômage et à améliorer la productivité du travail?
Ces questions interpellent le développement territorial et les futurs projets de territoire. Sous cet angle, quelle portée attribuer, en terme de politique publique concrète, aux approches fondatrices et de qualité formulées ces dernières années en matière de développement territorial? Quelles connexions avec les grands choix d'avenir face à la mondialisation et aux disparités territoriales et sociales observées aujourd'hui?
Des réponses ont été apportées, par exemple, à travers le SNAT. Sont-elles incomplètes?
Le SNAT (Schéma national d'aménagement du territoire) s'est, bien entendu, attaqué à la question des équilibres spatiaux en privilégiant le développement des huit pôles régionaux identifiés et en escomptant, dans le cadre d'un découpage régional plus équilibré, l'extension à six autres pôles encore marginalisés aujourd'hui. Les échelles intermédiaires jusqu'au niveau local sont peu abordées. Peut-être en laisse-t-il le soin aux autres schémas directeurs (SRAT, SDAU, SAR)? Il faudrait alors bien plus de visibilité et de détermination à ces niveaux pour en faire un réel objectif de politique publique.
Le dernier colloque des collectivités locales (2006) s'est cantonné dans une vision urbaine stricte. Il est vrai que les préoccupations étaient délibérément concentrées sur la gestion urbaine. Mais en termes de politique publique, bien que ce soit important, est-ce suffisant vis-à-vis de l'avenir?
La stratégie 2020 (développement rural) s'en tient au bout du compte au rural, en maintenant la séparation urbain-rural, même si la question essentielle des pôles de développement urbain à l'échelle des pays (petites régions) est opportunément abordée.En partant de cette stratégie et des orientations fondamentales, toujours actuelles, de la Charte du territoire, comment aborder, non plus le rural seul, mais le territorial? Laissons de côté les questions proprement agricoles et la problématique de la gestion des ressources naturelles. Il faut surtout souligner dans l'optique adoptée ici l'incohérence des choix de développement rural. Le phénomène des équipements en ordre dispersé et des déficits en intégration ou en convergence sont suffisamment décriés pour ne pas y revenir. Mais que dire de cette situation paradoxale où l'on clame les excès d'urbanisation provoqués en grande part par l'exode rural, voire le dépeuplement de certaines zones rurales et où l'on poursuit, pourtant indifféremment, sur l'ensemble du territoire les grands programmes d'équipement rural et de développement humain (eau, électricité, routes, santé, éducation…), à des coûts élevés et au surplus selon des normes excessivement standardisées, sans prise en compte des spécificités locales ?
Comment donc aborder non pas le rural seul, non pas l'urbain seul mais le territorial dans sa globalité ? C'est la question de fond que vous vous posez. Qu'est-ce qui empêcherait donc cette réflexion globale?
En fait, nous ne disposons pas d'une approche explicite, précise, détaillée, chiffrée -bien que ses fondements se trouvent, entre autres, dans la Charte du territoire, le SNAT, la Stratégie 2020- en tant que référentiel stratégique et opérationnel du développement territorial. Il y a pourtant nécessité impérieuse à conduire un développement urbain et rural intégré: la concomitance du développement urbain et du développement rural est primordiale. Plus précisément, il y a nécessité de produire la ville aux diverses échelles territoriales, en synchronie, dans une optique offensive plutôt que défensive, préventive plutôt que curative (une prévention non pas contre le rural et l'afflux urbain mais contre les disparités de toutes sortes); une production qui ne se limite pas aux grands pôles urbains actuels, mais s'étend aux autres catégories de villes et centres urbains. Pour simplifier au niveau de la généralité adoptée ici et sous réserve d'études appropriées: seraient concernés les chefs-lieux de régions en plus des pôles actuels, de provinces, de cercles administratifs avec, grosso modo, les «pays» mentionnés par la Stratégie 2020, de communes et autres centres urbains, dans le cadre des SDAU, SRAT, SAR et autres instruments renouvelés et prenant en compte la dimension relationnelle urbain-rural.
Vous plaidez en quelque sorte pour une concomitance du développement urbain et un développement rural: que seraient les effets de cette concomitance?
Il y aura intégration et équilibre car cette approche est à objectifs multiples et structurants. Le pôle urbain jouera son rôle classique grâce à ses «effets de place» : en particulier, le rôle tampon d'amortissement de l'émigration vers les métropoles; à son développement intrinsèque (création d'emplois dans les secteurs secondaire et tertiaire) grâce à des structures d'appel appropriées et suffisantes (rôle décisif de l'Etat et du partenariat public-privé). Vis-à-vis du monde rural, la demande urbaine aura des effets non négligeables sur l'arrière-pays et le développement agricole et rural, tels que la diversification de la production agricole et l'amélioration, sur des rayons rapprochés ville-campagne, des gains de la pluriactivité (activités familiales agricoles et non agricoles, revenus de l'émigration temporaire), caractéristique majeure de la majorité des exploitations agricoles. Il y a là un très large champ de synergie entre la mise à niveau urbaine et, entre autres secteurs, ceux du développement agricole et du développement rural. Cette approche devrait permettre de dépasser la vision à tout le moins résignée de la sururbanisation inévitable et de la dépopulation rurale. La transition à long terme fréquemment évoquée constitue, certes, un repère, mais on devrait surtout se focaliser sur les transitions, celles qui interpellent le décideur et l'élu à des échéances rapprochées et aux diverses échelles territoriales. De ce point de vue, le Maroc est un véritable kaléidoscope et ce sont les spécificités locales économiques, démographiques, écologiques, sociales, institutionnelles, culturelles… qui font la différence. L'approche préconisée pourrait faire face à ces spécificités hautement déterminantes si elle était choisie pour de bon et si le cap était maintenu sur la longue durée indépendamment des fluctuations de conjoncture.
Quelle serait la valeur ajoutée de cette vision mais surtout quelles seraient ses incidences?
Le cadre global étant posé, à savoir un développement territorial de longue haleine et constant, fondé sur des connexions étroites entre l'urbain et le rural à toutes les échelles territoriales (c'est là au moins l'affaire d'une génération), tout le reste devrait découler de cette optique: la planification partagée, les contractualisations partenariales, la construction institutionnelle des outils d'une gouvernance appropriée, celle de l'intersectorialité territoriale et de la subsidiarité entre les échelles de territoires, un code de l'urbanisme élargi au développement territorial, adapté aux diverses échelles et aux spécificités des types d'agglomération, depuis la métropole jusqu'au centre rural, en passant par les diverses catégories de villes et de centres urbains, un code du développement rural de même facture adapté à la diversité, aux contraintes et au potentiel des territoires, des mesures décisives de gouvernance appropriées, des ressources naturelles en lien étroit avec le développement agricole (agro-sylvo-pastoral, ne l'oublions pas, concernant la majorité des espaces et la majorité des exploitations, en particulier les plus pauvres)…
On peut reprocher à cette approche son excès de volontarisme par rapport aux tendances propres à la compétitivité des territoires et aux avantages comparés et le coût élevé qu'elle impliquerait. Encore faut-il vérifier ce point de vue en prenant en compte les coûts des tendances actuelles en termes non seulement économiques mais aussi sociaux, écologiques, culturels et politiques. Bien entendu, cela n'empêche pas la recherche de la compétitivité, mais sans oublier l'apport propre à chaque territoire et à chaque filière, aussi modeste soit-il (par exemple dans le cadre d'un plan ‘'Emergence bis'' pour les aspects économiques). Ne s'agit-il pas après tout du choix d'un projet de société, englobant la nôtre et celle des générations à venir et conforme aux principes de développement humain durable désormais invoqués par tous?
Mieux vaut des pauvres occupés menant une vie aussi décente que possible et la moins vulnérable possible que des armées de chômeurs urbains et périurbains et d'exclus. Un projet de société porteur d'un haut degré d'équité spatiale et sociale et de dignité, même s'il est de croissance modérée, n'aurait rien à envier, c'est le moins que l'on puisse dire, à la recherche effrénée de l'avantage comparatif lorsqu'il est réduit à sa dimension exclusivement commerciale et financière.
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La question importante du point de vue de l'aménagement du territoire et du développement rural concerne l'échelon spatial le plus adapté au développement territorial. La Stratégie 2020 propose à juste raison l'adoption de la petite région ou «pays». Dans le cas du Maroc, ce serait des entités spatiales intermédiaires entre la province et la commune, fondées sur une certaine homogénéité géographique, humaine et historique et sur une dynamique relationnelle avec leurs pôles urbains (villes moyennes ou petites et gros centres urbains). Les «cercles» actuels pourraient jouer ce rôle. C'est une proposition à éprouver à la lumière d'outils tels que les SRAT (Schémas régionaux d'aménagement du territoire).
Les cercles administratifs sont des entités (entre trois et cinq par province) disposant d'un chef-lieu jouant fréquemment le rôle de pôle urbain et comprenant divers services publics (administration territoriale-le chef de cercle, interface entre le gouverneur et les caïds-, collège ou lycée, hôpital ou centre de santé, centre de mise en valeur agricole…). Les cercles deviendraient le lieu principal de développement urbain maîtrisé, de connexion entre la province et la commune et les communautés au niveau infra-communal, de regroupement inter-communal du Conseil provincial, de fédération des corps professionnels et des ONG. Ce serait une forte contribution à la subsidiarité, à l'équilibre spatial, à l'émergence et à la consolidation d'élites locales et à toutes les actions de proximité.
le matin éco : Les pouvoirs publics focalisent leurs efforts et leurs réflexions sur une stratégie de développement urbain. A partir d'une étude publiée au BSEM et d'un état des lieux démographique, vous mettez en exergue cette «asymétrie redoutable» et les limites de l'action curative. Pouvez-vous nous donner une explication?
ABDELLAH HERZENNI : La dimension démographique constitue un bon indicateur de notre devenir. Notre population urbaine a quintuplé depuis 1960. Nourri de l'exode rural, ce rythme de croissance est considérable, comparé à celui des populations rurales, qui n'ont augmenté que de 60% durant la même période. Phénomène fréquemment considéré comme ordinaire sinon inéluctable, bien qu'à une vitesse bien trop rapide par rapport aux possibilités d'absorption des villes et de l'économie en général. En outre, un phénomène concentré essentiellement sur la zone littorale déjà urbanisée sous le protectorat (Kénitra-Casablanca). D'autres grandes villes connaissent, certes, la même tendance sous l'effet des grands travaux publics et d'investissements nationaux et internationaux, source d'un certain rééquilibrage territorial, mais à effets structurants encore modérés aujourd'hui.Les villes moyennes et petites (moins de 100.000 habitants), quant à elles, connaissent en règle générale un faible accroissement, contrairement à la percée des années 70 qui a marqué le pas depuis. Les possibilités de redynamiser ce type de villes n'ont pas été retenues. On aurait pu en faire des pôles de développement aux diverses échelles territoriales, seuls capables de freiner l'afflux de marées humaines vers les grandes villes. Le pays affronte ainsi une asymétrie redoutable: une forte concentration sur une portion congrue du territoire, d'une part, (près de 70% de la population urbaine se trouvent dans les grandes villes), et, d'autre part, l'hémorragie humaine des autres territoires (émigration interurbaine et exode rural). Elle s'aggravera si les mêmes tendances se poursuivent. La politique adoptée jusqu'ici, défensive -curative- tente de faire face aux besoins immenses en infrastructures urbaines, en lotissements et en logements grâce à des initiatives telles que la lutte contre l'habitat insalubre, en particulier le programme « Villes sans bidonvilles», la création de villes nouvelles, les incitations à la promotion de logements économiques et sociaux, les essais de développement de quelques pôles régionaux, les efforts de régulation de grande ampleur (code de l'urbanisme).Mais cette logique curative n'est pas au bout de ses peines. L'urbanisation concentrée dans quelques pôles est plus alarmante qu'il n'y paraît. Ce serait une erreur de s'en tenir aux ‘'limites urbaines officielles isolément les unes des autres''. La croissance purement statistique serait alors perçue comme modérée. En fait, c'est la croissance en grappes de la grande ville, des villes d'accueil et de leurs périphéries encore considérées comme rurales qu'il faut prendre en compte. Etendre les périmètres urbains des métropoles, c'est se rendre à l'évidence (par exemple, l'extension du périmètre urbain de Casablanca de 20.000 ha serait actuellement à l'ordre du jour). A court terme, on dépassera rapidement les 54% d'urbanisation actuels; les projections, tablant sur la stabilité de la population rurale en valeur absolue en dépit de l'exode rural, seront également dépassées. En 1994, la moitié de l'émigration interurbaine et de l'exode rural se concentrait dans les grandes villes, mais certainement plus aujourd'hui et demain selon les tendances en cours.
A partir de là, vous vous posez une série de questions de fond sur les futurs projets de territoire qui déterminent le développement du Maroc et son ancrage dans le monde. Quelles sont les problématiques que vous soulevez?
Ces tendances sont-elles inéluctables? Quelles seraient les alternatives ou du moins les possibilités d'infléchissement? Faut-il s'en tenir à des projections qui prédisent à terme -moins d'une dizaine d'années-, sous l'effet de la transition démographique, une décélération rapide de la croissance urbaine (et parmi ses effets, une baisse très sensible de la demande d'emploi, de 700.000 annuellement à 300.000). Dans le même ordre d'idées, quelle option choisir dans le contexte actuel de hausse des cours mondiaux des produits agricoles de base? Dans le cas où cette hausse s'avère structurelle, faut-il tabler sur une baisse de l'exode rural grâce à une meilleure compétitivité de notre agriculture et donc sur une moindre pression sur les villes? Dans quelles proportions les grands plans nationaux de développement industriel, artisanal, touristique et bientôt agricole, le Plan vert, réussiront-ils à absorber les surplus de population, à éponger le chômage et à améliorer la productivité du travail?
Ces questions interpellent le développement territorial et les futurs projets de territoire. Sous cet angle, quelle portée attribuer, en terme de politique publique concrète, aux approches fondatrices et de qualité formulées ces dernières années en matière de développement territorial? Quelles connexions avec les grands choix d'avenir face à la mondialisation et aux disparités territoriales et sociales observées aujourd'hui?
Des réponses ont été apportées, par exemple, à travers le SNAT. Sont-elles incomplètes?
Le SNAT (Schéma national d'aménagement du territoire) s'est, bien entendu, attaqué à la question des équilibres spatiaux en privilégiant le développement des huit pôles régionaux identifiés et en escomptant, dans le cadre d'un découpage régional plus équilibré, l'extension à six autres pôles encore marginalisés aujourd'hui. Les échelles intermédiaires jusqu'au niveau local sont peu abordées. Peut-être en laisse-t-il le soin aux autres schémas directeurs (SRAT, SDAU, SAR)? Il faudrait alors bien plus de visibilité et de détermination à ces niveaux pour en faire un réel objectif de politique publique.
Le dernier colloque des collectivités locales (2006) s'est cantonné dans une vision urbaine stricte. Il est vrai que les préoccupations étaient délibérément concentrées sur la gestion urbaine. Mais en termes de politique publique, bien que ce soit important, est-ce suffisant vis-à-vis de l'avenir?
La stratégie 2020 (développement rural) s'en tient au bout du compte au rural, en maintenant la séparation urbain-rural, même si la question essentielle des pôles de développement urbain à l'échelle des pays (petites régions) est opportunément abordée.En partant de cette stratégie et des orientations fondamentales, toujours actuelles, de la Charte du territoire, comment aborder, non plus le rural seul, mais le territorial? Laissons de côté les questions proprement agricoles et la problématique de la gestion des ressources naturelles. Il faut surtout souligner dans l'optique adoptée ici l'incohérence des choix de développement rural. Le phénomène des équipements en ordre dispersé et des déficits en intégration ou en convergence sont suffisamment décriés pour ne pas y revenir. Mais que dire de cette situation paradoxale où l'on clame les excès d'urbanisation provoqués en grande part par l'exode rural, voire le dépeuplement de certaines zones rurales et où l'on poursuit, pourtant indifféremment, sur l'ensemble du territoire les grands programmes d'équipement rural et de développement humain (eau, électricité, routes, santé, éducation…), à des coûts élevés et au surplus selon des normes excessivement standardisées, sans prise en compte des spécificités locales ?
Comment donc aborder non pas le rural seul, non pas l'urbain seul mais le territorial dans sa globalité ? C'est la question de fond que vous vous posez. Qu'est-ce qui empêcherait donc cette réflexion globale?
En fait, nous ne disposons pas d'une approche explicite, précise, détaillée, chiffrée -bien que ses fondements se trouvent, entre autres, dans la Charte du territoire, le SNAT, la Stratégie 2020- en tant que référentiel stratégique et opérationnel du développement territorial. Il y a pourtant nécessité impérieuse à conduire un développement urbain et rural intégré: la concomitance du développement urbain et du développement rural est primordiale. Plus précisément, il y a nécessité de produire la ville aux diverses échelles territoriales, en synchronie, dans une optique offensive plutôt que défensive, préventive plutôt que curative (une prévention non pas contre le rural et l'afflux urbain mais contre les disparités de toutes sortes); une production qui ne se limite pas aux grands pôles urbains actuels, mais s'étend aux autres catégories de villes et centres urbains. Pour simplifier au niveau de la généralité adoptée ici et sous réserve d'études appropriées: seraient concernés les chefs-lieux de régions en plus des pôles actuels, de provinces, de cercles administratifs avec, grosso modo, les «pays» mentionnés par la Stratégie 2020, de communes et autres centres urbains, dans le cadre des SDAU, SRAT, SAR et autres instruments renouvelés et prenant en compte la dimension relationnelle urbain-rural.
Vous plaidez en quelque sorte pour une concomitance du développement urbain et un développement rural: que seraient les effets de cette concomitance?
Il y aura intégration et équilibre car cette approche est à objectifs multiples et structurants. Le pôle urbain jouera son rôle classique grâce à ses «effets de place» : en particulier, le rôle tampon d'amortissement de l'émigration vers les métropoles; à son développement intrinsèque (création d'emplois dans les secteurs secondaire et tertiaire) grâce à des structures d'appel appropriées et suffisantes (rôle décisif de l'Etat et du partenariat public-privé). Vis-à-vis du monde rural, la demande urbaine aura des effets non négligeables sur l'arrière-pays et le développement agricole et rural, tels que la diversification de la production agricole et l'amélioration, sur des rayons rapprochés ville-campagne, des gains de la pluriactivité (activités familiales agricoles et non agricoles, revenus de l'émigration temporaire), caractéristique majeure de la majorité des exploitations agricoles. Il y a là un très large champ de synergie entre la mise à niveau urbaine et, entre autres secteurs, ceux du développement agricole et du développement rural. Cette approche devrait permettre de dépasser la vision à tout le moins résignée de la sururbanisation inévitable et de la dépopulation rurale. La transition à long terme fréquemment évoquée constitue, certes, un repère, mais on devrait surtout se focaliser sur les transitions, celles qui interpellent le décideur et l'élu à des échéances rapprochées et aux diverses échelles territoriales. De ce point de vue, le Maroc est un véritable kaléidoscope et ce sont les spécificités locales économiques, démographiques, écologiques, sociales, institutionnelles, culturelles… qui font la différence. L'approche préconisée pourrait faire face à ces spécificités hautement déterminantes si elle était choisie pour de bon et si le cap était maintenu sur la longue durée indépendamment des fluctuations de conjoncture.
Quelle serait la valeur ajoutée de cette vision mais surtout quelles seraient ses incidences?
Le cadre global étant posé, à savoir un développement territorial de longue haleine et constant, fondé sur des connexions étroites entre l'urbain et le rural à toutes les échelles territoriales (c'est là au moins l'affaire d'une génération), tout le reste devrait découler de cette optique: la planification partagée, les contractualisations partenariales, la construction institutionnelle des outils d'une gouvernance appropriée, celle de l'intersectorialité territoriale et de la subsidiarité entre les échelles de territoires, un code de l'urbanisme élargi au développement territorial, adapté aux diverses échelles et aux spécificités des types d'agglomération, depuis la métropole jusqu'au centre rural, en passant par les diverses catégories de villes et de centres urbains, un code du développement rural de même facture adapté à la diversité, aux contraintes et au potentiel des territoires, des mesures décisives de gouvernance appropriées, des ressources naturelles en lien étroit avec le développement agricole (agro-sylvo-pastoral, ne l'oublions pas, concernant la majorité des espaces et la majorité des exploitations, en particulier les plus pauvres)…
On peut reprocher à cette approche son excès de volontarisme par rapport aux tendances propres à la compétitivité des territoires et aux avantages comparés et le coût élevé qu'elle impliquerait. Encore faut-il vérifier ce point de vue en prenant en compte les coûts des tendances actuelles en termes non seulement économiques mais aussi sociaux, écologiques, culturels et politiques. Bien entendu, cela n'empêche pas la recherche de la compétitivité, mais sans oublier l'apport propre à chaque territoire et à chaque filière, aussi modeste soit-il (par exemple dans le cadre d'un plan ‘'Emergence bis'' pour les aspects économiques). Ne s'agit-il pas après tout du choix d'un projet de société, englobant la nôtre et celle des générations à venir et conforme aux principes de développement humain durable désormais invoqués par tous?
Mieux vaut des pauvres occupés menant une vie aussi décente que possible et la moins vulnérable possible que des armées de chômeurs urbains et périurbains et d'exclus. Un projet de société porteur d'un haut degré d'équité spatiale et sociale et de dignité, même s'il est de croissance modérée, n'aurait rien à envier, c'est le moins que l'on puisse dire, à la recherche effrénée de l'avantage comparatif lorsqu'il est réduit à sa dimension exclusivement commerciale et financière.
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Des «cercles» au cercle vertueux …
Cette notion complète celle de développement local intégré en se focalisant sur l'impératif d'exploitation et de valorisation de l'ensemble du potentiel d'un territoire donné, et de positionnement sous diverses formes face à la mondialisation. Une telle option implique aussi la participation effective de l'ensemble des concernés et la volonté résolue d'instauration de l'équité spatiale et sociale aux diverses échelles territoriales.La question importante du point de vue de l'aménagement du territoire et du développement rural concerne l'échelon spatial le plus adapté au développement territorial. La Stratégie 2020 propose à juste raison l'adoption de la petite région ou «pays». Dans le cas du Maroc, ce serait des entités spatiales intermédiaires entre la province et la commune, fondées sur une certaine homogénéité géographique, humaine et historique et sur une dynamique relationnelle avec leurs pôles urbains (villes moyennes ou petites et gros centres urbains). Les «cercles» actuels pourraient jouer ce rôle. C'est une proposition à éprouver à la lumière d'outils tels que les SRAT (Schémas régionaux d'aménagement du territoire).
Les cercles administratifs sont des entités (entre trois et cinq par province) disposant d'un chef-lieu jouant fréquemment le rôle de pôle urbain et comprenant divers services publics (administration territoriale-le chef de cercle, interface entre le gouverneur et les caïds-, collège ou lycée, hôpital ou centre de santé, centre de mise en valeur agricole…). Les cercles deviendraient le lieu principal de développement urbain maîtrisé, de connexion entre la province et la commune et les communautés au niveau infra-communal, de regroupement inter-communal du Conseil provincial, de fédération des corps professionnels et des ONG. Ce serait une forte contribution à la subsidiarité, à l'équilibre spatial, à l'émergence et à la consolidation d'élites locales et à toutes les actions de proximité.
