Le Matin : Quelles sont les raisons de la régression perpétuelle du sport marocain ?
Moncef Lyazghi : Pour comprendre pourquoi le sport marocain n’avance pas, il faut revenir très loin en arrière à l’indépendance et la création du ministère de la Jeunesse et des sports en 1955 avec à sa tête Ahmed Bensouda. Depuis cette date, il n’y a jamais eu de vraie politique sportive destinée à développer la pratique du sport. Il ne faut pas s’étonner de voir que le poste du ministre de la Jeunesse et des sports a été par moment un poste vacant. On pouvait à la rigueur comprendre cette absence de politique sportive lors des premières années de l’indépendance puisque l’Etat avait d’autres priorités. Mais il est difficile de comprendre pourquoi l’Etat n’a jamais eu de véritable politique sportive par la suite. Quand je parle de l’absence de politique sportive, je ne parle pas du ministère de la Jeunesse et des sports, mais d’une politique gouvernementale. L’erreur est de penser que le ministère de la Jeunesse et des sports peut, à lui seul, mettre en place une politique sportive. C’est le gouvernement qui doit avoir une politique avec de grandes orientations puisqu’il y a plusieurs intervenants dans le domaine sportif, outre le ministère de tutelle. Le ministère de l’Intérieur est un acteur incontournable puisqu’une grande partie de l’infrastructure sportive est gérée par les communes et les régions.
Le Tourisme, l’Éducation nationale, l’Enseignement supérieur et l’Equipement.
Pourquoi le nombre des licenciés ne dépasse-t-il guère les 300 000 pour une population de plus de 30 millions d’habitants ?
Pour la simple raison qu’il n’y a pas de véritable politique sportive destinée à augmenter le nombre de licenciés et le nombre d’infrastructures sportives. Tous les ministres de la Jeunesse et des sports qui ont été nommés depuis l’indépendance avaient juste le souci de gérer le sport au jour le jour sans aucune véritable politique sportive à moyen et long terme. La preuve, chaque fois qu’un nouveau ministre est nommé, il reprend le travail à zéro comme si le sport commence avec lui en faisant faisant fi de ce qu’à fait son prédécesseur. SI on avait comme j’ai dit une politique sportive, chaque ministre qui débarque poursuivrait les chantiers déjà entamés par son prédécesseur au lieu de provoquer la rupture. Ailleurs, chaque fois qu’un ministre s’en va et un autre arrive, il y a toujours une continuité dans le travail. En plus, on a commencé réellement à parler de politique sportive avec seulement l’arrivée de Nawal El Moutawakil, Moncef Belkhayat et Mohamed Ouzine. C’est à ce moment-là qu’on a commencé à parler de stratégie, de politique sportive et de visions 2016 et 2020. Mais quand Nawal El Moutawakil est partie, son successeur Belkhayat a provoqué une rupture avec ce qu’elle a fait. Ouzzine a fait pareil avec l’héritage de Belkhayat en disant que ce dernier n’a pas bien appliqué la Lettre Royale de 2008. Les conséquences de ses ruptures se font bien évidemment sentir au niveau des résultats. Quand on gère le sport au jour le jour et quand on cherche le résultat le plus vite possible, il ne faut pas s’étonner que les résultats soient négatifs. C’est comme dans le football où l’on cherche à tout prix le résultat immédiat. Pour y arriver, la fédération fait appel aux joueurs marocains évoluant à l’étranger dans lesquelles elle n’a pas investi le moindre dirham. Alors que dans la logique, il faut investir dans les catégories de jeunes et moins jeunes et dans les infrastructures et attendre des années avant de cueillir les fruits de cet investissement. Quand la fédé fait appel aux joueurs évoluant à l’étranger, les problèmes du football intérieur demeurent puisqu’on cache les problèmes avec les résultats immédiats.
Certains avancent que les maux du sport marocain sont d’ordre financier ?
On ne peut pas nier qu’il existe également le problème financier. Depuis 1955 jusqu’à nos jours, le budget alloué aux sports et la jeunesse n’a jamais dépassé 1% du PIB sauf à quatre reprises en 1958, 1959, 1961 et lors des jeux méditerranéens de 1983. Il y a donc effectivement un problème financier, mais il n’est pas le seul. Le véritable handicap du sport national est l’absence d’une vision à long terme. Quand S.M. le Roi Mohammed VI accorde de l’argent à la FRMF dont le budget dépasse 40 milliards sans résultat tangible, on s’accorde à dire qu’effectivement que le problème du sport n’est pas uniquement un problème d’argent, mais un problème de gestion et d’homme. Quand S.M. le Roi mis à la disposition du CNOM 33 milliards de centimes pour préparer les sportifs de haut niveau et qu’on revient juste avec une médaille de bronze à Londres, on s’accorde à dire que le problème du sport marocain n’est pas que financier, mais un problème beaucoup plus profond que j’ai décrit plus haut en disant que c’est plutôt l’absence d’une véritable politique sportive.
Est-ce que la régression du sport scolaire peut expliquer en partie le recul du sport marocain ?
Effectivement. Dans certains pays comme les USA, le sport universitaire est le plus grand pourvoyeur de champion. Chez nous, cela a été le cas à un moment de l’histoire du Maroc, mais depuis plus de 20 ans, on constate qu’il y a un divorce entre le ministère de l’Éducation nationale et le ministère de la Jeunesse et des sports. Jusqu’à présent, pas moins de 8 accords de partenariat ont été signés entre les deux ministères, mais aucun accord n’a été pratiquement appliqué. Où sont les activités sportives scolaires ? Concernant le sport universitaire, il y a pratiquement 7 000 étudiants pour un seul professeur du sport. Est-ce que c’est avec cet encadrement qu’on pourrait avoir le sport universitaire de qualité ? Il n’y a pas de véritables orientations du ministère de l’Éducation pour encadrer les jeunes élèves ou étudiants qui pourraient nous donner des athlètes. Le divorce entre les deux ministères a également un autre effet négatif. Comme vous savez, l’infrastructure sportive au Maroc est très faible. L’infrastructure sportive des collèges et lycées qui constituent pratiquement 65% de l’infrastructure nationale. Celle-ci est inaccessible pour les associations et clubs amateurs. Normalement, le ministère de l’Éducation nationale et celui de la Jeunesse et des sports devraient mettre en place des cahiers des charges permettant aux associations sportives et aux clubs amateurs de pouvoir exploiter les terrains des collèges et lycée, ne serait-ce que les samedi et dimanche.
Comment peut-on expliquer le faible taux des licenciés au Maroc ?
En 2011, le nombre des licenciés s’élève à 290 560 de 44 fédérations, soit 0,7% de la population marocaine. En Tunisie, ce chiffre atteint 1,5%. En France, ce chiffre atteint les 10%. Si le chiffre est faible, c’est parce qu’on n’a pas de véritable politique sportive.
«L’erreur est de penser que le MJS peut à lui seul mettre en place une politique sportive»
Moncef Lyazghi
LE MATIN
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22 Octobre 2012
À 17:37
