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Commencer par se soumettre (Tribune 2/5)

Après avoir examiné comment une vérité mal située peut diviser, il devient nécessaire de revenir à ce qui fonde toute cohérence spirituelle : la position que l’on adopte devant Dieu. Car la soumission, souvent perçue comme une simple conformité extérieure, constitue en réalité une station entière du chemin. Avant l’approfondissement intérieur et la vision, il y a cet acte inaugural, discret mais structurant, par lequel l’homme accepte d’entrer dans l’ordre révélé. C’est là que s’établit l’équilibre sur lequel pourra se déployer la suite du parcours.

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Il y a, dans toute quête spirituelle sincère, un commencement nécessaire. Mais contrairement à ce que l’on croit parfois, ce commencement n’est pas une formalité, ni un simple passage obligé. Il constitue une station à part entière, aussi décisive qu’irrécusable. Celle de l’islam, entendu ici dans son sens originel, exprime la soumission claire, visible et loyale à Dieu. Dans la tradition musulmane, cette station n’est pas un seuil que l’on traverse pour accéder à quelque chose de plus profond. Elle est un socle, une assise, un acte d’engagement structurant. C’est là que commence réellement la foi, par un geste, une attestation, une discipline.



Ce que l’ange demande en premier Un jour, raconte un célèbre hadith, un homme en blanc, inconnu de tous, s’approcha du Prophète , s’assit face à lui, et l’interrogea. Ses questions semblaient simples, mais elles allaient tracer, pour des siècles, les trois degrés structurants de la foi. «Ô Mohammed, informe-moi sur l’islam.» Le Prophète répondit : «L’islam, c’est d’attester qu’il n’y a de dieu que Dieu, et que Mohammed est le messager de Dieu, d’accomplir la prière, de donner la zakat, de jeûner le mois du Ramadan, et d’effectuer le pèlerinage si tu en as les moyens».

Puis vint la seconde question : «Informe-moi sur la foi (Al-iman)». Il répondit : «C’est de croire en Dieu, en Ses anges, en Ses livres, en Ses messagers, au Jour dernier et au destin, bon ou mauvais». Et enfin : «Informe-moi sur l’excellence (Al-ihsan)». Le Prophète dit : «C’est d’adorer Dieu comme si tu Le voyais, car si tu ne Le vois pas, Lui te voit». Puis, l’homme se leva, s’en alla et le Prophète conclut : « C’était l’ange Jibril. Il est venu vous enseigner votre religion.» (Hadith authentique – Muslim)

Dans cet échange, le premier mot n’est pas «croire», mais agir : attester, prier, donner, jeûner, se déplacer. Ainsi, dans l’ordre même de l’enseignement révélé, l’islam précède la foi, et la foi précède la vision. Non par hiérarchie de valeur, mais par ordre de fondation, car on commence par se situer devant Dieu avant de Le comprendre et l’on comprend avant de prétendre Le contempler.

Se soumettre, c’est tenir une position La soumission initiale ne demande donc ni ferveur particulière, ni expérience intérieure préalable. Elle consiste à tenir une position claire, visible et loyale devant Dieu, en acceptant d’entrer dans l’ordre qu’Il a prescrit. Ce n’est pas l’aboutissement du chemin, mais sa condition de possibilité, une obéissance assumée qui engage déjà le cœur, même lorsque celui-ci n’en perçoit pas encore toute la profondeur.

Soumettre son corps, ses actes, ses priorités à une Loi révélée (Charia) ne revient donc pas à renoncer à penser. C’est admettre que l’intelligence ne se réduit pas à l’analyse. C’est choisir de se situer dans un cadre qui nous dépasse, non pour l’ignorer, mais pour s’y inscrire avec loyauté. Cette loyauté, Ibn Taymiyya l’a formulée dans son ouvrage Al Aqida al-Wasitiya : «Nous croyons à ce que Dieu a dit de Lui-même, et à ce que Son Prophète a rapporté à Son sujet, sans altération, ni négation, ni question du comment, ni assimilation».

Cette formulation, largement partagée dans l’islam sunnite, exprime une attitude de retenue face au Mystère divin, plus qu’une fermeture de la pensée. Il ne s’agit pas ici d’un refus de réfléchir, mais d’un choix méthodologique de ne pas forcer le sens, de ne pas devancer la Révélation, et de ne pas chercher à dire sur Dieu ce qu’Il n’a pas dit sur Lui-même. C’est une position ferme et fondatrice.

Une pratique qui situe Dans cette première station, la foi ne se construit pas à partir d’un ressenti intérieur ni d’une réflexion abstraite. Elle prend forme à travers des actes concrets, réguliers, prescrits. Prier à des heures précises, jeûner un mois de l’année, verser une part définie de ses biens, orienter son corps vers une direction donnée : autant de gestes qui ne relèvent ni d’un choix personnel ni d’une recherche d’originalité. Ils manifestent une disposition fondamentale d’accepter de se situer dans un ordre que l’on n’a pas choisi soi-même, mais que l’on reconnaît comme juste.

Il ne s’agit pas ici d’appliquer une série d’obligations, mais de se rendre disponible à un chemin, en intégrant les repères que la tradition a transmis. Et cette posture, il est essentiel de le rappeler, suffit à elle seule pour être dans la justesse, même si elle n’épuise pas toutes les possibilités du chemin. Celui qui s’y tient avec constance et sincérité, sans prétendre à plus, est dans la vérité. Il n’est pas demandé à chacun de ressentir l’élévation ou de vivre des états profonds. Mais seulement de marcher avec droiture, dans la clarté et la loyauté.

Quand l’acte appelle à plus d’unité Dans cette première station, il n’y a ni duplicité ni froideur. La soumission à la Loi divine engage déjà le cœur, dans ce qu’il a de plus sincère : loyauté, intention droite, acceptation lucide. L’islam, dans ce sens, n’est jamais un simple alignement formel. Il est une adhésion profonde à un ordre voulu par Dieu, que l’on accepte de suivre avant même d’en éprouver toute la saveur. Mais il peut arriver que le cœur, tout en restant fidèle, ressente un écart subtil entre ce qu’il fait et ce qu’il éprouve. Non par lassitude ou rejet, mais par aspiration. L’envie de ne plus seulement affirmer la vérité, mais de l’habiter plus pleinement. De ne plus seulement répéter les paroles du «dhikr», mais de les porter comme siennes. Cette interrogation ne naît pas chez tous, et elle ne s’impose pas comme une obligation. Beaucoup, dans leur sincérité, trouvent dans cette station une cohérence suffisante. Ils s’y tiennent avec calme, dans une fidélité sans prétention, et cela suffit à leur chemin.

Mais chez d’autres, une tension intérieure apparaît, un désir de cohérence plus radicale, une soif d’unité entre l’acte accompli et la lumière que le cœur espère. Ce désir ne vient pas contredire cette étape, il en est le prolongement. Car c’est en ayant honoré la soumission visible, en l’ayant vécue avec sérieux et constance, que l’on devient capable de demander davantage, non une autre vérité, mais une même vérité, vécue plus profondément. C’est alors que s’ouvre la station suivante, celle du travail intérieur, où l’on ne se contente plus de dire «je crois», mais où l’on apprend à laisser le cœur devenir le lieu même de la foi.
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