Par Hicham Senoussi, cadre au ministère de l’Économie et des Finances
Des expériences d’État contrastées : opportunités et signaux forts
2. Émirats arabes unis : du mining au lieu du trading
Les Émirats arabes unis détiennent directement des bitcoins à travers des entités étatiques, notamment 6.300 BTC (environ 740 millions de dollars) générés par la société Citadel Mining, majoritairement détenue par Royal Group via International Holding Company (IHC). Cette production nationale, qui a débuté en 2022 sur l’île d’Al Reem à Abou Dhabi, place les Émirats au 4ᵉ rang mondial des détenteurs souverains de Bitcoin, après les États-Unis et le Royaume-Uni. Cette approche illustre une logique différente : plutôt que de spéculer sur le marché via des ETF, le pays a choisi une détention directe et contrôlée, réduisant l’exposition aux fluctuations du marché tout en consolidant un positionnement stratégique dans l’écosystème crypto mondial.
3. Le Nigeria illustre une forme d’«adoption de fait»
Pas de réserve publique déclarée en BTC, mais un écosystème privé très actif et une réglementation récente, la loi Investment and Securities Act (ISA 2025), qui ouvre la porte à une structuration institutionnelle du marché. À noter que les transactions en cryptomonnaies au Nigeria ont atteint des niveaux significatifs sur les marchés de gré à gré et sur les plateformes locales : entre juillet 2023 et juin 2024, environ 50 à 59 milliards de dollars de transactions ont été enregistrés, avec une part importante de stablecoins (environ 43% du volume).
Une expérimentation mondiale contrastée, enseignements pour le Maroc
Et pour le Maroc ?
Bien que le Maroc ait officiellement interdit l’investissement direct dans les cryptomonnaies, le pays se distingue dans la région par une adoption citoyenne croissante, occupant une position respectable dans les classements mondiaux d’usage et d’adoption des actifs numériques. Plusieurs points doivent être pris en compte avant toute décision stratégique :
1. Prudence macroéconomique : une exposition active des réserves publiques marocaines à des cryptomonnaies volatiles pourrait être perçue comme un pari audacieux, voire risqué, par les marchés. La priorité reste la préservation de la stabilité monétaire et financière.
2. Réglementation et supervision : le cadre réglementaire national devrait évoluer pour assurer une supervision claire, protéger les investisseurs et éviter les risques de blanchiment ou d’évasion financière.
3. Approches alternatives : plutôt que de détenir directement des cryptos, le Maroc pourrait explorer des instruments encadrés (fonds, ETF) ou développer des solutions blockchain publiques utiles pour l’écosystème financier sans compromettre les réserves.
4. Allocation expérimentale limitée : une allocation extrêmement marginale – par exemple des montants très faibles du portefeuille de réserve – pourrait permettre un apprentissage progressif sans exposer le pays à des risques disproportionnés.
Conclusion : audace mesurée ou pari risqué ?
Les cryptomonnaies ne constituent ni une panacée financière ni un simple phénomène de mode. Elles représentent une transformation profonde de l’infrastructure financière mondiale. Pour le Maroc, ignorer totalement cette dynamique serait se priver d’un champ d’innovation potentiellement majeur. Mais s’engager sans cadre ni prudence serait un pari risqué, compte tenu de la volatilité des marchés et des contraintes macroéconomiques propres aux pays émergents.
La voie la plus stratégique consiste à observer, encadrer, expérimenter et réguler plutôt qu’à investir massivement sans garde-fous. Entre opportunité et risque, l’audace prudente – fondée sur une stratégie nationale claire – demeure le cap le plus pertinent. Toutefois, cette prudence ne doit pas se transformer en attentisme. Dans un environnement financier où les cycles d’innovation s’accélèrent et où les positions se consolident rapidement, l’hésitation prolongée pourrait se traduire par un retard stratégique difficilement rattrapable. Agir tôt, même à petite échelle et sous contrôle strict, permet non seulement d’apprendre, mais aussi de se positionner avant que les standards, les infrastructures et les flux de capitaux ne se structurent durablement autour d’acteurs plus réactifs.
Des expériences d’État contrastées : opportunités et signaux forts
Certains pays ont franchi le pas, souvent par expérimentation ou par nécessité structurelle.
1. El Salvador : une stratégie bitcoin audacieuse
En 2021, El Salvador est devenu le premier pays au monde à adopter le Bitcoin comme monnaie légale, à côté du dollar américain, dans l’espoir de stimuler l’inclusion financière et d’attirer des capitaux internationaux. Depuis cette date, le pays a activement accumulé des bitcoins pour son portefeuille stratégique : plus de 6.000 BTC sont désormais détenus dans ses réserves, représentant un encours d’environ 550 millions de dollars (selon les prix du marché en 2025). Ces achats réguliers s’inscrivent dans une approche volontariste, jusqu’à la décision récente d’assouplir l’utilisation obligatoire du bitcoin dans l’économie en réponse aux engagements pris avec le Fonds monétaire international.
2. Émirats arabes unis : du mining au lieu du trading
Les Émirats arabes unis détiennent directement des bitcoins à travers des entités étatiques, notamment 6.300 BTC (environ 740 millions de dollars) générés par la société Citadel Mining, majoritairement détenue par Royal Group via International Holding Company (IHC). Cette production nationale, qui a débuté en 2022 sur l’île d’Al Reem à Abou Dhabi, place les Émirats au 4ᵉ rang mondial des détenteurs souverains de Bitcoin, après les États-Unis et le Royaume-Uni. Cette approche illustre une logique différente : plutôt que de spéculer sur le marché via des ETF, le pays a choisi une détention directe et contrôlée, réduisant l’exposition aux fluctuations du marché tout en consolidant un positionnement stratégique dans l’écosystème crypto mondial.
3. Le Nigeria illustre une forme d’«adoption de fait»
Pas de réserve publique déclarée en BTC, mais un écosystème privé très actif et une réglementation récente, la loi Investment and Securities Act (ISA 2025), qui ouvre la porte à une structuration institutionnelle du marché. À noter que les transactions en cryptomonnaies au Nigeria ont atteint des niveaux significatifs sur les marchés de gré à gré et sur les plateformes locales : entre juillet 2023 et juin 2024, environ 50 à 59 milliards de dollars de transactions ont été enregistrés, avec une part importante de stablecoins (environ 43% du volume).
Une expérimentation mondiale contrastée, enseignements pour le Maroc
Les cas internationaux révèlent deux tendances :
1. Des opportunités d’innovation et de diversification
1. Des opportunités d’innovation et de diversification
• Possibilité de diversification des réserves en dehors des actifs traditionnels.
• Ouverture à l’écosystème technologique et fintech.
• Attraction d’investissements dans la blockchain et les solutions numériques.
El Salvador démontre qu’un petit État peut cumuler des cryptos en réserve active, avec une stratégie claire et visible. Les États-Unis, eux, l’intègrent dans une politique de réserve officielle consolidée plutôt que comme simple actif saisi.
• Ouverture à l’écosystème technologique et fintech.
• Attraction d’investissements dans la blockchain et les solutions numériques.
El Salvador démontre qu’un petit État peut cumuler des cryptos en réserve active, avec une stratégie claire et visible. Les États-Unis, eux, l’intègrent dans une politique de réserve officielle consolidée plutôt que comme simple actif saisi.
2. Des risques stratégiques et macroéconomiques considérables
• Volatilité extrême des prix sur les marchés des cryptomonnaies.
• Impact potentiel sur la perception de stabilité d’un pays émergent.
• Absence d’un cadre réglementaire pleinement mature dans de nombreux pays.
• Division des autorités financières internationales sur l’intégration publique du Bitcoin.
L’expérience salvadorienne, par exemple, a progressivement réduit l’usage obligatoire du bitcoin face à la pression du FMI, illustrant les contraintes institutionnelles et macroéconomiques qui pèsent sur ces politiques.
• Volatilité extrême des prix sur les marchés des cryptomonnaies.
• Impact potentiel sur la perception de stabilité d’un pays émergent.
• Absence d’un cadre réglementaire pleinement mature dans de nombreux pays.
• Division des autorités financières internationales sur l’intégration publique du Bitcoin.
L’expérience salvadorienne, par exemple, a progressivement réduit l’usage obligatoire du bitcoin face à la pression du FMI, illustrant les contraintes institutionnelles et macroéconomiques qui pèsent sur ces politiques.
Et pour le Maroc ?
Bien que le Maroc ait officiellement interdit l’investissement direct dans les cryptomonnaies, le pays se distingue dans la région par une adoption citoyenne croissante, occupant une position respectable dans les classements mondiaux d’usage et d’adoption des actifs numériques. Plusieurs points doivent être pris en compte avant toute décision stratégique :
1. Prudence macroéconomique : une exposition active des réserves publiques marocaines à des cryptomonnaies volatiles pourrait être perçue comme un pari audacieux, voire risqué, par les marchés. La priorité reste la préservation de la stabilité monétaire et financière.
2. Réglementation et supervision : le cadre réglementaire national devrait évoluer pour assurer une supervision claire, protéger les investisseurs et éviter les risques de blanchiment ou d’évasion financière.
3. Approches alternatives : plutôt que de détenir directement des cryptos, le Maroc pourrait explorer des instruments encadrés (fonds, ETF) ou développer des solutions blockchain publiques utiles pour l’écosystème financier sans compromettre les réserves.
4. Allocation expérimentale limitée : une allocation extrêmement marginale – par exemple des montants très faibles du portefeuille de réserve – pourrait permettre un apprentissage progressif sans exposer le pays à des risques disproportionnés.
Conclusion : audace mesurée ou pari risqué ?
Les cryptomonnaies ne constituent ni une panacée financière ni un simple phénomène de mode. Elles représentent une transformation profonde de l’infrastructure financière mondiale. Pour le Maroc, ignorer totalement cette dynamique serait se priver d’un champ d’innovation potentiellement majeur. Mais s’engager sans cadre ni prudence serait un pari risqué, compte tenu de la volatilité des marchés et des contraintes macroéconomiques propres aux pays émergents.
La voie la plus stratégique consiste à observer, encadrer, expérimenter et réguler plutôt qu’à investir massivement sans garde-fous. Entre opportunité et risque, l’audace prudente – fondée sur une stratégie nationale claire – demeure le cap le plus pertinent. Toutefois, cette prudence ne doit pas se transformer en attentisme. Dans un environnement financier où les cycles d’innovation s’accélèrent et où les positions se consolident rapidement, l’hésitation prolongée pourrait se traduire par un retard stratégique difficilement rattrapable. Agir tôt, même à petite échelle et sous contrôle strict, permet non seulement d’apprendre, mais aussi de se positionner avant que les standards, les infrastructures et les flux de capitaux ne se structurent durablement autour d’acteurs plus réactifs.
