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De choses et d'autres avec Mohammed Ennaji

«De choses et d’autres» est la nouvelle production du Groupe "Le Matin". Dans le premier épisode, l’intellectuel et écrivain Mohammed Ennaji a partagé son point de vue sur la place de l’intellectuel dans la société marocaine.

Très souvent accusé de désertion et d’absentéisme, l'intellectuel marocain n’occupe pas la place qui lui revient sur la table du débat public. Pourtant, personne ne nie le rôle nécessaire de cet artisan de la pensée, fin explorateur de la société, dans la formation de la conscience collective et dans l'orientation des sociétés vers un avenir meilleur. Invité de l’émission «De choses et d’autres», l’écrivain et intellectuel Mohammed Ennaji nous rappelle l'importance de ce rôle et nous explique les défis auxquels l'élite intellectuelle marocaine est confrontée.

En effet, dans un monde où l'information fuse à une vitesse vertigineuse et où les réseaux sociaux dominent la sphère publique, l'intellectuel marocain se trouve écrasé par le poids de l’infobésité ou écarté par la déflagration du populisme. Mohammed Ennaji nous invite à réfléchir sur le rôle de l'intellectuel dans la société marocaine contemporaine, un rôle qui évolue au gré des transformations sociétales et des avancées technologiques.

L’école et la rue

L'une des observations primordiales de M. Ennaji est la dégradation de la qualité de l'école publique au Maroc. L’écrivain soutient que l'élite intellectuelle du pays est affaiblie en raison de la défaillance de l'éducation publique. «L’intellectuel est le produit de l’école, notre élite intellectuelle est affaiblie par la place de l’école qui ne remplit pas son rôle», dit-il. Et d’ajouter : «L'excellence de la pensée d'un intellectuel dépend en grande partie de la qualité de l'éducation qu'il reçoit». Il souligne que pour avoir un impact significatif sur la société, il faut une formation de masse de qualité. Cela ne signifie pas seulement former quelques individualités, mais investir massivement dans l'éducation, pour toucher la majorité.

Cependant, l'intellectuel marocain remplit parfaitement son rôle qui consiste à «analyser, comprendre et aider à surmonter les obstacles à l'évolution de la société». Pour Mohammed Ennaji, la majeure partie du travail de l’intellectuel s’effectue dans les bibliothèques, les lieux d’archives ou les terrains d’enquêtes. Il serait donc injuste de considérer que l’intellectuel est coupé de sa société. En ce qui concerne l'engagement de l'intellectuel, Mohammed Ennaji réfute l'idée que l'engagement se limite à descendre dans la rue et à militer activement. Au contraire, «l'engagement de l'intellectuel consiste à analyser les avenirs possibles, à faire comprendre les problèmes et à attirer l'attention sur les enjeux majeurs de la société», dit-il. Il peut conseiller les autorités, éclairer la population sur la situation économique, ou encore étudier le lien complexe entre religion et politique. Mais l’intervention de l’intellectuel doit «se situer dans un contexte où il est interpellé, où sa parole va être entendue et bienvenue», explique Mohammed Ennaji.

Les médias vs les réseaux sociaux

L'intellectuel marocain doit également composer avec le paysage médiatique en mutation. Les réseaux sociaux sont devenus des outils puissants pour diffuser des idées, mais cela ne doit pas compromettre la qualité du discours intellectuel. Mohammed Ennaji encourage les intellectuels à s'adapter aux réseaux sociaux, tout en maintenant un niveau élevé de réflexion. «On peut les mépriser et estimer que c’est du populisme, mais je pense qu’on doit s’adapter aux réseaux sociaux. Mais élever le niveau de pensée. C’est-à-dire écrire et intervenir dans les formats imposés par les réseaux, mais avoir une production de qualité qui soit accessible à la grande masse», explique-t-il. Cela étant dit, il estime que ne pas tourner le dos à la nouvelle technologie suppose également un travail et un effort de la part des intellectuels, pour des résultats efficients.

Les médias traditionnels restent également des acteurs clés dans la diffusion des idées, mais une meilleure communication entre les intellectuels et les médias s’impose. Car actuellement, l’on ne peut ignorer l’assourdissante absence de nombreux intellectuels dans les médias, malgré leur production intellectuelle substantielle, qui enrichit notre compréhension de la société. Les intellectuels les plus médiatisés sont souvent affiliés à des partis politiques ou à des réseaux, ce qui laisse peu de place aux producteurs d'idées indépendants.

Pour Mohammed Ennaji, il est impératif que se produise un dégel dans la relation entre les médias officiels et les intellectuels indépendants. Des préoccupations injustifiées subsistent, mais il est temps de les surmonter. Car le Maroc d'aujourd'hui est un pays où les sujets sont abordés de manière de plus en plus ouverte. «Les mécanismes sociaux évoluent, les classes sociales se transforment et le pays est désormais majoritairement urbain. Les femmes ont conquis une place de plus en plus centrale dans la société, bien qu'il reste encore des défis à relever», détaille l’écrivain qui estime impératif de sonder ces problématiques pour mieux comprendre ces transformations, tout en contribuant à façonner un avenir plus éclairé et équitable pour tous.

Un tour au souk

Un petit tour au souk Sebt Mers Elkhir, à la sortie de Témara, a été l’occasion pour Mohammed Ennaji de se remémorer sa ville natale et la place qu’occupait le souk dans la vie sociale et économique à l’époque. «Dans ma ville natale, le souk était au centre de la ville, devant l’école. Il faisait partie d’une façon intégrante du paysage urbain et c’était un centre de vie où le commerce et les différents corps de métiers se retrouvaient», se remémore-t-il avec nostalgie. Toutefois, au fil des ans, le souk a entrepris un déplacement progressif, reléguant aujourd'hui son image à un passé révolu. Pour l’écrivain, cette transformation découle de la sédentarisation du commerce en ville, érigeant ainsi la cité en épicentre de l'activité économique, tandis que la campagne est, hélas, marginalisée.

Pourtant, l'influence du souk sur la régulation des rapports sociaux, notamment au sein des classes populaires, ne peut être négligée. Il est incontestable que le souk demeure une composante significative du tissu social et économique, exigeant une analyse approfondie de ses mécanismes, de ses fréquentations, ainsi que de son impact économique. Il continue à jouer un rôle essentiel dans la gestion des conflits, la facilitation des négociations et la régulation des relations politiques. Cependant, «l'intelligence de notre société passe, aujourd’hui, par d’autres relais, pour en saisir la dynamique qui a beaucoup changé», conclut-il.

Fadwa Misk
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