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Mardi 12 Mai 2026
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L’amazighité, plus qu'un enjeu linguistique, un test de démocratie (Mustapha Antra)

Chercheur universitaire spécialisé dans les questions de diversité culturelle, de citoyenneté et de démocratie, Mustapha Antra publie «L’amazigh et l’identité nationale entre discours politique et consécration constitutionnelle». Dans cet ouvrage préfacé par Hassan Aourid, l’auteur, par ailleurs professeur vacataire à la Faculté des sciences juridiques, économiques et sociales (FSJES) Aïn Chock – Casablanca et à l’Institut supérieur de journalisme de Casablanca, éclaire l’évolution de l’amazighité au Maroc, du déni politique à l’institutionnalisation constitutionnelle. Il met en lumière le décalage persistant entre reconnaissance juridique et mise en œuvre effective, tout en posant la citoyenneté comme horizon fédérateur. Entretien.

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Le Matin : Qu’est-ce qui vous a poussé aujourd’hui à revenir sur la question de l’amazighité et de l’identité nationale ?

Mustapha Antra :
Ce retour sur cette question ne doit pas être compris comme une réponse conjoncturelle ou une réaction ponctuelle à un contexte particulier, mais comme l’expression de la persistance d’un problème structurel qui n’a pas encore été résolu dans l’espace public marocain. La question de l’amazighité occupe, en effet, toujours une place centrale dans le débat public, non seulement en tant que revendication culturelle ou linguistique, mais aussi en tant que clé de voûte pour comprendre la nature de l’État et les limites de sa capacité à gérer la diversité culturelle, linguistique et identitaire.

Par ailleurs, les transformations que connaît le Maroc, aux niveaux constitutionnel et politique, imposent une remise en question profonde de la manière dont nous concevons notre identité collective, dans un contexte de prise de conscience croissante de l’importance de la reconnaissance de la diversité comme levier de démocratie. Il ne s’agit pas seulement de reconnaître une composante de l’identité, mais de reconstruire une conception globale de l’appartenance nationale fondée sur la pluralité plutôt que sur la réduction, et sur l’inclusion plutôt que sur l’exclusion.

Dans cette perspective, le traitement de la question de l’amazighité s’inscrit aujourd’hui au cœur de la problématique démocratique, en tant que partie intégrante du système des droits culturels et linguistiques. Dans un contexte international où la culture est devenue un outil central de gestion de la pluralité, la reconnaissance de la diversité n’est plus un choix symbolique, mais une nécessité politique pour garantir l’équilibre social, limiter les conflits, renforcer la cohabitation et consolider la cohésion sociale, ce qui conduit, en fin de compte, à la stabilité politique et au développement durable.



Quelle a été l’évolution la plus marquante du discours officiel sur la question de l’amazighité depuis l’indépendance ?

On peut dire que le changement le plus marquant réside dans le passage progressif d’une logique de déni et de marginalisation à une logique de reconnaissance et d’institutionnalisation. Ce processus s’est achevé par une étape décisive: l’inscription de l’amazighité dans la Constitution de 2011. Cette avancée majeure a fait passer l’amazighité du statut de composante culturelle à celui de langue officielle de l’État.

Ce changement n’est pas survenu par hasard, mais résulte d’une interaction dynamique entre les transformations sociétales et les pressions en faveur des droits humains, dans lesquelles l’acteur amazigh a joué un rôle central, ainsi que des acquis intellectuels et politiques accumulés au cours de décennies de mobilisation. Le Discours historique de S.M. le Roi, prononcé à Ajdir en 2001, peut être considéré comme un moment fondateur ayant redéfini la relation entre l’État et la communauté amazighe, en adoptant une approche fondée sur la reconnaissance et la valorisation.

Cette orientation s’est traduite par la création de l’Institut Royal de la culture amazighe, institution chargée de la promotion scientifique de la langue amazighe et de son intégration dans des secteurs essentiels tels que l’éducation et les médias. Puis est venue la Constitution de 2011, qui a consacré cette évolution en instaurant le caractère officiel de l’amazigh aux côtés de l’arabe, et en créant le Conseil national des langues et de la culture marocaine comme instance de régulation et de gestion de la diversité culturelle et linguistique.

Existe-t-il toujours un fossé entre le discours politique et la réalité institutionnelle ?

Oui, il existe un écart notable entre le discours politique et la pratique institutionnelle. Malgré la reconnaissance officielle du plurilinguisme et du multiculturalisme, la mise en œuvre concrète demeure lente dans plusieurs domaines: éducation, médias, administration et vie publique.

Ce blocage est lié à la nature des structures sociales et institutionnelles façonnées au fil des décennies sous le signe du déni. Leur transformation ne peut être immédiate: elle exige du temps, ainsi qu’une refonte des représentations collectives et des mécanismes institutionnels.

On peut parler ici d’une transformation progressive, parfois qualifiée de «révolution culturelle silencieuse», portée par une volonté politique claire, notamment dans la Vision de S.M. le Roi Mohammed VI, et relayée par différents acteurs institutionnels, politiques et intellectuels.

La Constitution de 2011 a-t-elle réellement réglé la question de l’identité ?

Il est difficile d’affirmer que la Constitution de 2011 a définitivement réglé la question de l’identité. Elle l’a plutôt recadrée dans un cadre constitutionnel avancé, en reconnaissant la pluralité des composantes de l’identité nationale. Cependant, cette reconnaissance n’épuise pas le débat ; elle ouvre au contraire un chantier de mise en œuvre. L’identité n’est pas une donnée figée, mais un processus dynamique en constante construction.

Pourquoi les politiques publiques ne suivent-elles pas le rythme de cette reconnaissance constitutionnelle ?

Ce décalage s’explique par la complexité du passage de la reconnaissance symbolique à la mise en œuvre effective. Cette transition exige des ressources humaines qualifiées, des moyens financiers suffisants, ainsi qu’une transformation profonde de la culture administrative.

À cela s’ajoute la question des priorités de l’action publique, où certains chantiers structurels avancent lentement en raison de leur caractère transversal et de leur impact sur plusieurs secteurs.

L’officialisation de l’amazighité a-t-elle changé la vision des Marocains ?

Dans une large mesure, oui. La reconnaissance de la langue amazighe a contribué à sa réhabilitation comme composante essentielle de l’identité nationale, favorisant une conception plus ouverte et pluraliste du lien collectif. Toutefois, cette évolution reste en cours de consolidation. Les effets des décennies de marginalisation ne disparaissent pas rapidement et nécessitent un travail continu dans les domaines de l’éducation, de la culture et des médias.

Les jeunes générations s’intéressent-elles à ces débats ?

Les jeunes générations se montrent moins sensibles aux débats théoriques sur l’identité, mais davantage préoccupées par les questions de justice sociale, d’égalité et de dignité. Ces préoccupations traduisent toutefois, sous une autre forme, les enjeux identitaires. La mondialisation et les transformations numériques ont également contribué à élargir les référentiels identitaires, désormais plus multiples et imbriqués entre le local, le national et le global.

L’école joue-t-elle son rôle dans la construction d’une identité pluraliste ?

L’école demeure un levier central, mais son rôle reste encore insuffisamment aligné avec les ambitions de la Constitution de 2011.

Malgré l’introduction de l’amazighité dans le système éducatif, les programmes n’intègrent pas encore pleinement la philosophie du pluralisme linguistique et culturel. Une réforme profonde des contenus et des approches pédagogiques demeure nécessaire pour faire de l’école un espace d’apprentissage du vivre-ensemble.

Votre vision personnelle de l’identité marocaine a-t-elle évolué ?

Oui. Elle est passée d’une conception plutôt homogène à une vision plus ouverte et plus complexe, prenant en compte la richesse historique et culturelle du pays.

L’identité marocaine est aujourd’hui perçue comme une construction historique dynamique, et non comme une essence figée. La gestion de la diversité n’est donc plus une option, mais une nécessité structurelle.

Observez-vous aujourd’hui des signes de tensions identitaires dans le débat public ?

On ne peut pas parler de tensions aiguës ou de conflits ouverts. Toutefois, certains débats reflètent parfois des malentendus ou des rivalités symboliques entre composantes identitaires.

Dans des sociétés en recomposition, ce type de dynamique est relativement normal. Il appelle néanmoins à la prudence, car la question identitaire demeure sensible et peut affecter la cohésion sociale si elle est mal gérée.

D’où l’importance d’un débat rationnel, fondé sur la reconnaissance mutuelle et la gestion démocratique de la diversité.

Le Conseil national des langues et de la culture marocaine dispose-t-il de moyens suffisants ?

Le problème ne tient pas uniquement aux moyens, mais également à la capacité d’action et au rythme de mise en œuvre de cette institution.

Le Conseil occupe toutefois une place centrale dans l’architecture constitutionnelle, en tant qu’outil de coordination et de planification des politiques linguistiques et culturelles. Il vise à dépasser les approches sectorielles pour proposer une vision intégrée de la diversité.

Pourquoi considérez-vous la citoyenneté comme un horizon plus fédérateur que l’identité ?

Parce que la citoyenneté repose sur des principes universels: égalité devant la loi, droits et devoirs, participation à la vie publique.

L’identité, lorsqu’elle est réduite à une seule dimension, peut parfois devenir exclusive. La citoyenneté, au contraire, permet d’organiser la diversité dans un cadre commun sans l’effacer. Elle constitue ainsi un cadre plus stable pour la gestion du pluralisme et la consolidation du vivre-ensemble.

Les jeunes générations s’intéressent-elles à ces débats ?

Les transformations globales, notamment la mondialisation et le numérique, ont profondément modifié les formes d’appartenance. L’identité devient aujourd’hui multiple et transversale.

Les jeunes s’inscrivent davantage dans des logiques de droits, de justice et de participation, qui traduisent indirectement les enjeux identitaires dans une forme renouvelée.

Si vous résumez les enjeux amazighs en une phrase:

L’amazighité constitue un test décisif de la capacité du Maroc à construire un modèle démocratique fondé sur la reconnaissance de la diversité et la consolidation de la cohésion sociale.
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