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Nisrine Mbarki, sacrée «Poétesse de la patrie» aux Pays-Bas

Elle est poétesse, mais également romancière et traductrice. Militante sur les fronts culturels comme politiques, elle brandit le mot comme arme et armure. La maroco-néerlandaise Nisrine Mbarki Ben Ayad vient d’être sacrée «Poétesse de la patrie» aux Pays-Bas. Cette distinction prestigieuse consacre, ainsi, une œuvre exigeante et profondément humaine, à la croisée des langues, des cultures et des imaginaires. Entre engagement littéraire et espoir de rapprochement entre le Maroc et les Pays-Bas, portrait d’une voix qui compte sur la scène littéraire contemporaine.

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Aux Pays-Bas, la poésie est une affaire très sérieuse. Le titre de «poète de la patrie», ou Dichter des Vaderlands, correspond à une fonction culturelle honorifique confiée à un poète à l’œuvre remarquable. Il est chargé d’accompagner la vie du pays et de réagir par sa plume aux grands événements nationaux, aux débats de société et aux moments de mémoire collective. Sa poésie est alors publiée dans la presse ou déclamée lors de cérémonies publiques, afin d’offrir un regard sensible, voire critique, sur l’actualité.

Et l’on ne pouvait mieux choisir, par les temps qui courent, que Nisrine Mbarki Ben Ayad pour jeter une lumière lucide sur les dérèglements du monde. Voix singulière, issue de l’immigration qui plus est, profondément attachée à la pluralité des langues et des appartenances, Nisrine Mbarki incarne une poésie dont la sensibilité n’entrave ni la force ni la portée critique. C’est à la poétesse qu’incombera, pour les deux prochaines années, la mission d’accompagner le présent des Pays-Bas, leurs fractures et leurs espoirs.

Une consécration méritée

Malgré une production prolifique et un activisme constant, Nisrine Mbarki Ben Ayad reste à l’écart des projecteurs, bien que la sortie récente de son premier roman, Kookpunt, l’ait propulsée sous les feux de la scène. Mais à l’annonce du titre qui allait lui être attribué, elle a pris le temps de mesurer la fonction et ses répercussions, avant d’être convaincue par un entourage bienveillant qui lui rappela que ce rôle dépassait la simple reconnaissance ou consécration, mais qu’il s’agissait de porter une voix sensible, de réfléchir sur le monde et de magnifier la poésie dans sa fonction sociale et culturelle.

Née à Tilburg en 1977, Mbarki Ben Ayad est une autrice multi-genre. Poétesse de renom, elle explore également le théâtre et le roman, signe régulièrement des chroniques littéraires, tout en dédiant une large partie de son travail à la traduction. Passeuse entre les langues, elle milite pour la décolonisation de la traduction et pour une communion humaniste des cultures. C’est également par son verbe courageux et émouvant qu’elle a convaincu le comité de sélection du titre Dichter des Vaderlands.

Nisrine Mbarki Ben Ayad rencontre la poésie très jeune, lorsque son parcours de vie la confronte à la mobilité et au multilinguisme. Elle couche ses questionnements et ses réflexions enfantines sans autre ambition que celle d’appréhender le monde et ses réalités multiples. Grâce à un professeur de néerlandais qui découvre ses écrits, elle est publiée dans un ouvrage pédagogique à un très jeune âge, avant même de savoir ce qu’était la poésie. Aujourd’hui encore, vivant entre les Pays-Bas et le Maroc, elle revendique une identité multiple et polyglotte, où cohabitent le néerlandais, le darija, le tachelhit, le français, l’anglais et l’arabe classique.

En janvier 2022, elle publie son premier recueil de poésie, Oeverloos (Boundless), qui lui vaut d’être nominée pour le prix C. Buddingh’ du meilleur premier recueil de poésie en néerlandais et pour le prix Herman de Coninck du meilleur recueil de poésie en langue néerlandaise de l’année, confirmant sa place comme l’une des voix poétiques les plus prometteuses de sa génération.

Trait d’union poétique

À l’occasion de l’événement prévu fin avril 2026, conjointement organisé par le Bookclub Le Matin et le festival Read My World, Nisrine Mbarki Ben Ayad s’apprête à incarner bien plus qu’une invitée littéraire : une passerelle vivante entre le Maroc et les Pays-Bas. Pour la nouvelle Poétesse des Pays-Bas, cette participation revêt une résonance particulière. Être placée au cœur de cette collaboration lui donne le sentiment d’une forme de réconciliation et de complétude. «Pour moi c’est émouvant, parce que c’est la première fois que mes deux univers vont se rencontrer. Être au cœur de cette collaboration qui célèbre la poésie et la littérature, avec tout ce que cela implique d’humanité, d’altérité et de désir de l’autre, me satisfait et me fait me sentir complète», explique-t-elle. Car le manque de reconnaissance des artistes marocains de la diaspora reste, selon elle, une blessure ouverte. «J’ai toujours regretté le fait que l’on ne nous connaisse pas au Maroc, nous autres artistes de la diaspora», dit-elle, tout en rappelant que, de l’autre côté, «ici, nous sommes entourés de stéréotypes affligeants». Dans ce contexte, l’initiative conjointe du Bookclub Le Matin et de Read My World apparaît comme une opportunité rare. «C’est une chance inestimable, que cet événement.»

Pour Nisrine Mbarki Ben Ayad, la question de la langue ne constitue plus un frein majeur. «La barrière de la langue n’en est plus une actuellement», affirme-t-elle. Elle rappelle que des auteurs marocains écrivant en arabe et en français ont déjà été accueillis aux Pays-Bas, et que «grâce à l’outil de la traduction, nous avons pu faire parler l’humanité et la faire transcender ces barrières». Traductrice elle-même de l’arabe vers le néerlandais, elle mesure toutefois l’ampleur du défi. «Comme traductrice, de l’arabe vers le néerlandais, je suis la seule à traduire la poésie. Comment voulez-vous que je traduise toute la poésie arabe ?», s’exclame-t-elle. Une réalité qu’elle qualifie de frustrante, tant «tous ces univers restent ainsi inaccessibles».

De cette rencontre littéraire entre le Maroc et les Pays-Bas, Nisrine Mbarki Ben Ayad attend avant tout un échange profond. «Je m’attends à un dialogue sur la langue, sur ce que nous partageons et ce qu’on a en commun», dit-elle. Et au-delà de l’événement, elle nourrit une ambition plus vaste : «J’espère aussi que ce sera le premier pas vers un grand festival international marocain où les écrivains et le public du monde se réunissent à Casablanca.» Un horizon qu’elle assume pleinement : «Je rêve grand pour le Maroc, mais ça viendra.»
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