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Quand une pièce d’amateurs devient culte : l’histoire de « Llah Yslah »

Il y a dix ans, une troupe montait sur les planches la peur au ventre, loin d’imaginer que sa pièce deviendrait un classique du théâtre populaire. En tendant au public un miroir aussi drôle que critique, «Llah Yslah» continue de remplir les salles, à un moment où le théâtre peine à séduire. À l’occasion de la représentation ramadanesque de la pièce, l’auteur et metteur en scène Youssef Lahrichi revient sur le succès inattendu, le parcours de la Troupe 19h Théâtre, ainsi que sur son désir d’explorer d’autres formes d’écriture pour continuer à souligner l’absurde et les mutations de la société marocaine.

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Le Matin : Lundi 2 mars, la pièce de théâtre «Llah Yslah» se joue au Studio des arts vivants. Dix ans après la première, parle-t-on de la même pièce ou a-t-elle changé/mûri avec le temps ?

Youssef Lahrichi :
La pièce a déjà évolué à partir de la 10e représentation. Nous avons alors opéré un sérieux virage dans la narration. Depuis, elle a évolué doucement et s’est bonifiée par retouches, que ce soit sur le plan du rythme, du décor ou du ton. Aujourd’hui, la pièce est plus dynamique, plus joviale. Les moments dramatiques ont laissé place à plus de légèreté. Ceux qui ont découvert la pièce à ses débuts seront surpris par l’évolution certaine.

Il faut dire que nous en sommes à la 35e représentation, ce qui, pour une pièce marocaine, est une très bonne performance rarement atteinte, à part pour des pièces de Mohammed El Jam et «Bnate Lalla Mennana». Je pense que «Llah Yslah» a bien vieilli. En témoigne le public toujours au rendez-vous. Et je suis toujours étonné d’entendre des gens dire qu’ils la voient pour la quatrième ou la cinquième fois. Mais je pense qu’au-delà du sujet, c’est un bon moment et une expérience que l’on veut partager avec la famille ou des amis.

Notre défi, par contre, c’est la diffusion. «Llah Yslah» est une pièce qui plaît beaucoup, mais auprès d’un cercle très réduit. Le bouche-à-oreille, c’est notre point fort, mais nous restons limités à l’axe Casablanca/Rabat. Si demain nous jouions à Kénitra ou à Fès, le public ne viendrait pas nous voir, parce que nous n’avons pas des têtes d’affiche connues. C’est encore une des limites du théâtre au Maroc.

Il y a dix ans, vous disiez que la pièce soulignait le ridicule de certaines attitudes machistes et le sacrifice des femmes. Dix années plus tard, pensez-vous que la société marocaine a évolué ou est-ce que le propos de «Llah Yslah» reste toujours d’actualité ?Je crois que la pièce est toujours d’actualité. C’est malheureux, mais, d’après ce que j’observe, la situation de la femme dans la société est toujours déplorable. Il y a certes une volonté politique d’arranger les choses, mais on réalise vite que même les revendications les plus basiques suscitent une levée de boucliers incroyable. J’aborde une partie de ces questions dans «Llah Yslah». Il y aurait bien évidemment beaucoup à dire, s’il me prenait l’envie d’actualiser ou d’augmenter le texte, mais je traite ces sujets dans d’autres pièces.

Depuis cette pièce, vous avez enchaîné des pièces comiques à succès. Puis, il y a la pièce «Rangés» qui traite les problèmes de couple de façon fine et caustique, sans avoir rencontré le succès qu’elle méritait. «Rangés» aurait-elle dérangé ?

Alors clairement, oui ! «Rangés» a beaucoup dérangé. C’est une pièce que j’aime beaucoup, personnellement. Et même si elle a attiré moins de spectateurs en nombre, elle est le vrai coup de cœur de beaucoup de personnes. Je pense qu’il y avait un décalage avec les attentes de notre public habitué aux comédies où l’on se marre pendant toute la pièce. Dès l’écriture déjà, j’avais dit aux comédiens que cette pièce séduirait moins les gens, car elle aborde un sujet sensible du couple qui se délite. Et puis, il y a la langue. C’est une pièce exclusivement en français. Autant quand j’écrivais les autres pièces qui parlaient de la société marocaine, le darija s’imposait à moi, autant sur ce sujet intime, avec des monologues très écrits, je me sentais plus à l’aise en français. Peut-être aussi que, le sujet étant universel, j’avais l’ambition de le jouer à l’étranger. Mais c’est un projet que nous n’abandonnons pas. La pièce a été retravaillée et on la rejouera prochainement.

La Troupe 19h Théâtre a dix ans aujourd’hui. Racontez-nous son évolution, avant et après «Llah Yslah».

En réalité, le groupe se connaît depuis plus de 15 ans déjà. Avant «Llah Yslah», nous étions un groupe de passionnés de théâtre, rencontrés au conservatoire municipal et dont la formation s’était faite autour de grands classiques du répertoire en langue française. Une fois notre cursus terminé, on s’est demandé que faire et une envie commune s’est imposée à nous : jouer en darija et faire de la comédie. Nous voulions d’abord traduire des classiques comiques, mais alors j’ai pris l’initiative d’écrire un texte original pour tester. La pièce a immédiatement trouvé son public et, à partir de là, l’ambition est montée au gré des représentations. Nous avons reçu une commande de l’association Education For Employment, pour qui nous avons écrit «Khedmouni». Et depuis, les projets et les succès se sont enchaînés. Aujourd’hui, nous avons six pièces à notre répertoire, dont quatre sont de moi. D’autres membres de la Troupe se sont essayés à l’écriture et à la mise en scène, avec succès. L’aventure continue.

À travers vos pièces, vous adorez pointer du doigt l’absurde du quotidien marocain. Si le théâtre n’était pas aussi coûteux et laborieux, quels autres sujets aimeriez-vous encore traiter ?

Si j’ai un sujet que je veux absolument traiter dans cette optique-là, ce serait les funérailles au Maroc. J’espère le développer prochainement. Sinon, il y a le sujet capital des libertés individuelles : cela aurait pu être le combat de ma vie, si j’avais un peu la veine militante. Je pense sincèrement que si chacun apprenait à se mêler de ses propres affaires, cela pourrait carrément se traduire en points supplémentaires de PIB. Et puis, j’aimerais parler de la tolérance et de la communication non violente, tant ces notions font clairement défaut dans le quotidien marocain.Face à ces contraintes de temps et de moyens, comment pourriez-vous partager vos idées et observations ?Très honnêtement, j’ai testé l’audiovisuel et j’en ai été déçu. Il y a beaucoup de contraintes et des interventions extérieures qui n’en finissent pas, dénaturant le propos initial. Aujourd’hui, le théâtre reste mon terrain d’expression préféré. Je travaille actuellement sur une première pièce avec «Les ateliers bananes».

C’est un atelier de théâtre que j’ai initié l’année dernière. Comme la plupart des membres s’essaient au théâtre, je ne me mets pas de pression particulière, mais en même temps, c’est ma cinquième pièce et elle va parler du théâtre lui-même. Je pense que j’ai acquis assez de pédagogie et de patience pour en faire une belle expérience. Par ailleurs, j’ai un roman sur le feu depuis cinq ans. Écrire un livre a toujours été une sorte de fantasme, que j’ai fini par mettre au placard. Mais lorsque j’ai fait face à la maladie de mon papa, atteint d’Alzheimer, j’ai ressenti le besoin de parler de ce sujet. Écrire un roman est un processus compliqué, mais je suis allé jusqu’au bout et j’en suis à la phase finale avant l’édition. Je ne parle pas pour exposer mon malheur, mais surtout pour rendre service à un lecteur qui en a besoin.
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