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Jeudi 07 Mai 2026
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Immunoglobulines : les stocks sous pression faute de production nationale

L’absence de production locale d’immunoglobulines exerce une pression croissante sur les stocks des établissements hospitaliers publics, dans un contexte international marqué par des tensions persistantes d’approvisionnement et une flambée des prix. Face à cette situation critique, le ministère de la Santé, en coordination avec ses agences, multiplie les leviers pour sécuriser l’accès à ces traitements essentiels, dont la disponibilité reste un enjeu majeur de santé publique.

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Un appel d’offres lancé ces dernières semaines pour l’approvisionnement des hôpitaux publics en immunoglobulines, médicaments indispensables dans le traitement de nombreuses pathologies graves, n’a pas abouti. Selon le ministère de la Santé, l’offre financière reçue du seul concurrent admis a été jugée excessive par rapport à l’estimation du maître d’ouvrage, conduisant à déclarer, le 10 avril dernier, la procédure infructueuse, conformément aux règles de la commande publique.

Ce marché, structuré en trois lots avec limitation à un seul lot par fournisseur, répondait pourtant à une logique clairement assumée de sécurisation de l’approvisionnement. L’Agence Marocaine du Sang et de ses Dérivés (AMSD) explique que cette approche vise à éviter une dépendance à un opérateur unique, particulièrement risquée pour des produits critiques dont la chaîne d’approvisionnement est longue et internationale. Une défaillance d’un fournisseur pourrait en effet entraîner une rupture globale, compromettant l’accès des patients à un médicament vital.

Le ministère rappelle, de son côté, que cette limitation s’inscrit pleinement dans le cadre réglementaire des marchés publics, permettant de garantir la sécurité d’approvisionnement, la capacité des prestataires et le respect des délais d’exécution. Malgré ces précautions, la réalité du marché a prévalu.

>>Lire aussi : Immunoglobulines : pas de flacons dans le réseau public, pénurie dans les pharmacies

Car au-delà de cet échec ponctuel, c’est bien une tension structurelle qui affecte le marché des immunoglobulines à l’échelle mondiale. L’Agence Marocaine du Médicament et des Produits de Santé (AMMPS) souligne que depuis la pandémie de Covid-19, ces produits font face à une pression continue : hausse de la demande, capacités limitées de collecte de plasma et concentration du marché entre quelques acteurs industriels. Résultat : une envolée des prix qui rend rapidement obsolètes les estimations budgétaires établies en amont.

Dans ce contexte, la Direction de l’Approvisionnement en Médicaments et Produits de Santé (DAMPS) insiste : le caractère infructueux de l’appel d’offres ne traduit pas un manque d’anticipation, mais bien une réalité de marché défavorable. Cette situation ouvre toutefois la voie à des mécanismes alternatifs, comme la négociation, les importations exceptionnelles ou encore la diversification des sources d’approvisionnement.

Une mobilisation coordonnée pour éviter la rupture

Face à un risque de tension sur les stocks, les autorités sanitaires ont mis en place une réponse multidimensionnelle. Le ministère de la Santé, en coordination avec l’AMSD, l’AMMPS et les CHU, a activé plusieurs leviers pour garantir la continuité d’accès à ces traitements. Parmi les mesures déployées figure un dispositif national d’encadrement du bon usage, structuré autour d’un comité médical national et de comités régionaux. L’objectif est clair : prioriser les indications les plus critiques, notamment les déficits immunitaires primitifs, le syndrome de Guillain-Barré, certaines neuropathies, la myasthénie grave ou encore la maladie de Kawasaki.



Le ministère a également appelé les établissements de santé à renforcer leurs propres stocks afin de ne pas dépendre exclusivement du stock central. En parallèle, l’AMMPS agit sur le volet réglementaire en accélérant les autorisations de mise sur le marché, en élargissant le portefeuille de produits disponibles, notamment via les biosimilaires, et en facilitant les importations exceptionnelles en cas d’urgence.

L’AMSD, pour sa part, travaille à renforcer l’offre nationale à travers plusieurs chantiers : valorisation du plasma marocain, développement de la plasmaphérèse, importations exceptionnelles et enregistrement de nouvelles spécialités. Une diversification jugée essentielle pour réduire la vulnérabilité du système.

Des stocks existants, mais sous surveillance

Sur la question sensible des stocks, le ministère assure disposer de réserves de sécurité et de stocks stratégiques pour répondre aux besoins actuels et futurs. L’AMMPS rappelle que les établissements pharmaceutiques industriels sont tenus de maintenir un stock équivalent à trois mois de consommation.

Au 24 avril 2026, le stock relevant de l’AMSD comprenait notamment 73 flacons d’immunoglobuline CNTS (10 g), 41 flacons (5 g) et 3.978 flacons de GLOBULIC (5 g). Toutefois, ces volumes ne représentent qu’un stock d’appui stratégique et ne reflètent pas l’ensemble des disponibilités nationales, qui doivent être évaluées en intégrant les secteurs public et privé.

Une dépendance structurelle aux importations

L’un des principaux facteurs de vulnérabilité reste l’absence de production nationale d’immunoglobulines. Cette dépendance totale aux importations expose le Maroc aux fluctuations d’un marché mondial fortement concentré et instable.

À cela s’ajoutent d’autres contraintes : tension post-Covid sur le plasma humain, capacités limitées de fractionnement, hausse continue de la demande et sous-diagnostic de certaines pathologies, qui laisse présager une augmentation structurelle des besoins. Le mésusage de ces traitements, parfois prescrits en dehors des indications validées, constitue également un enjeu nécessitant un encadrement renforcé.

Une stratégie nationale pour renforcer la souveraineté sanitaire

Face à ces défis, une stratégie nationale est en cours de structuration. À court terme, elle vise à prévenir les ruptures grâce à un suivi rapproché des stocks, à la priorisation des patients et à des importations ciblées. À moyen terme, l’accent est mis sur la diversification des sources et l’amélioration du suivi des prescriptions.

Mais c’est surtout à long terme que se joue l’enjeu majeur : renforcer la souveraineté sanitaire du pays. Cela passe par le développement de la collecte nationale de plasma et l’exploration d’une capacité locale ou régionale de fractionnement, conformément à la loi 10-22. Dans ce dispositif, l’AMSD se positionne comme un acteur stratégique de la filière plasma, tandis que l’AMMPS assure le cadre réglementaire.

Un médicament vital sans alternative

Les immunoglobulines, issues du plasma humain, occupent une place centrale dans la prise en charge de nombreuses pathologies graves en immunologie, neurologie, hématologie ou encore en réanimation. Dans certaines indications, elles ne disposent d’aucune alternative thérapeutique. Leur indisponibilité peut ainsi compromettre directement les chances de survie ou de rétablissement des patients.

Or, depuis la pandémie, le marché mondial reste sous tension, notamment en raison de la baisse des dons de plasma, de l’augmentation des indications thérapeutiques et de la concentration industrielle. Une réalité à laquelle le Maroc, comme de nombreux pays, se trouve confronté.
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