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Mercredi 29 Avril 2026
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Le Maroc peut attirer 7,4 milliards de dollars d’investissements privés dans quatre secteurs clés

Dans un nouveau Rapport, la Banque mondiale souligne le fort potentiel du Maroc pour attirer les investissements privés dans quatre secteurs stratégiques – l’énergie solaire décentralisée, le textile bas carbone, les cosmétiques à base d’argan et l’aquaculture marine. Toutefois, ce potentiel reste freiné par des contraintes réglementaires et administratives persistantes, ainsi que par un déficit de compétences. Des réformes ciblées pourraient permettre de mobiliser jusqu’à 7,4 milliards de dollars d’investissements et de générer plus de 166.000 emplois à moyen terme.

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Le Groupe de la Banque mondiale vient de publier son Diagnostic pays du secteur privé pour le Maroc, un Rapport de référence élaboré conjointement par ses différentes institutions et destiné à orienter les politiques publiques en faveur de l’investissement privé et de la création d’emplois.

Les conclusions dressent un diagnostic nuancé : celui d’une économie dotée d’atouts solides mais encore freinée par des obstacles structurels. Le Rapport identifie quatre filières à fort potentiel dans lesquelles l’investissement privé pourrait être stimulé grâce à des réformes ciblées : la production décentralisée d’énergie solaire, le textile bas carbone, l’huile d’argan et les cosmétiques naturels, ainsi que l’aquaculture marine. Ensemble, ces secteurs pourraient attirer jusqu’à 7,4 milliards de dollars d’investissements privés et générer plus de 166.000 emplois à l’horizon de cinq à dix ans.



Selon le Rapport, le Maroc a enregistré des progrès significatifs au cours des vingt dernières années. Grâce à une gestion macroéconomique prudente, à sa stabilité politique et à des réformes structurelles, le produit intérieur brut (PIB) réel a progressé d’environ un quart entre 2014 et 2024, tandis que le revenu par habitant a augmenté de plus de 10%. Le pays s’est affirmé comme un hub stratégique entre l’Europe et l’Afrique, attirant des investissements étrangers dans des secteurs à forte valeur ajoutée tels que l’automobile, l’aéronautique, la pharmacie et les services numériques.

Fort de ces acquis, le Maroc a engagé une nouvelle phase de développement, portée par le nouveau modèle de développement et plusieurs stratégies sectorielles ambitieuses, avec l’objectif de porter la part de l’investissement privé à deux tiers de l’investissement national total d’ici 2035.

Cependant, le Rapport relève que l’investissement privé reste insuffisant pour soutenir une croissance élevée et absorber la dynamique démographique. Entre 2014 et 2022, il n’a représenté qu’environ un tiers de la formation brute de capital fixe, le modèle économique reposant encore largement sur la dépense publique. Les flux nets d’investissements directs étrangers (IDE) ont atteint en moyenne 1,3% du PIB entre 2019 et 2023, un niveau inférieur à celui de pays comparables comme l’Égypte (2,1%) ou la Tunisie (1,5%), et très en deçà de pays émergents comme la Colombie (3,9%) ou l’Albanie (7,2%).

La croissance de la productivité du travail demeure également modeste, autour de 2,2% par an entre 2016 et 2019, contre 3,5% à 5% dans des économies en transformation rapide comme le Vietnam, la Pologne ou la Malaisie. À ce rythme, le Maroc mettrait plus de trois décennies à doubler sa productivité. Par ailleurs, l’informalité reste prégnante : plus de 77% de l’emploi total relève du secteur informel, qui représente également près d’un tiers du PIB.

Des contraintes structurelles qui pèsent sur le climat des affaires

L’enquête de la Banque mondiale auprès des entreprises (2023) identifie plusieurs freins majeurs au développement du secteur privé. La concurrence déloyale du secteur informel est citée par 21,7% des entreprises, suivie de la corruption (15,7%) et des contraintes fiscales, notamment la complexité administrative et le niveau des impositions.

S’y ajoutent les difficultés d’accès à une main-d’œuvre qualifiée, évoquées par 30,8% des entreprises, ainsi que les lourdeurs administratives : délais d’obtention des autorisations, incohérences dans l’application des réglementations et fragmentation des procédures.

L’accès au financement constitue également une contrainte majeure. Bien que le secteur bancaire soit développé, le crédit reste concentré sur les grandes entreprises et les secteurs peu risqués. Les petites et moyennes entreprises (PME) ne captent ainsi que moins de 15% du volume total des prêts.

Le Rapport souligne par ailleurs le poids important des entreprises publiques, qui représentent environ 22% du PIB et interviennent dans des secteurs stratégiques tels que l’énergie, les transports ou les phosphates. Leur accès privilégié au financement et aux autorisations peut limiter la concurrence et réduire l’attractivité pour les investisseurs privés.

Quatre filières à fort potentiel de transformation

Adoptant une approche centrée sur l’investisseur, le Diagnostic pays du secteur privé (DPSP) a retenu quatre secteurs jugés prioritaires, à la croisée des enjeux de transition énergétique, de modernisation industrielle et de développement territorial.

Énergie solaire décentralisée: 2,9 milliards de dollars potentiels

Le Maroc dispose d’un fort potentiel solaire, mais la production décentralisée reste marginale. Elle ne représente que 3,5% de la capacité solaire installée (857 mégawatts). Le secteur est freiné par un cadre réglementaire incomplet, des procédures complexes et l’absence de règles claires sur l’injection de l’électricité excédentaire.

Le Rapport recommande de finaliser le cadre juridique, de simplifier les procédures via des guichets uniques et d’harmoniser les mécanismes tarifaires. Ces réformes pourraient générer 2,9 milliards de dollars d’investissements, plus de 43 500 emplois et une réduction significative des émissions de gaz à effet de serre.

Textile bas carbone : vers une montée en gamme durable

Le secteur textile emploie environ 234.000 personnes, dont une majorité de femmes, et représente près de 10% des exportations nationales. Compétitif en matière de coûts salariaux, le Maroc bénéficie également de la demande croissante liée au Nearshoring européen.

Toutefois, des obstacles freinent sa transformation : réglementation inadaptée des déchets textiles, accès limité aux données foncières, difficultés de financement et coûts élevés des certifications environnementales.

Les réformes proposées incluent la reconnaissance des déchets textiles comme matières recyclables, la création d’un registre national des flux textiles et le développement de financements verts. Elles pourraient générer 1,9 milliard de dollars d’investissements et 30.800 emplois.

Huile d’argan et cosmétiques naturels : une montée en valeur attendue

Le Maroc assure la quasi-totalité de la production mondiale d’huile d’argan. Pourtant, 93% des exportations restent réalisées sous forme brute, limitant la création de valeur locale. Le développement du secteur est freiné par un manque de traçabilité et un cadre réglementaire complexe. Le Rapport recommande la mise en place d’un système numérique de traçabilité et une réforme des procédures de certification cosmétique. Ces mesures pourraient générer 0,6 milliard de dollars d’investissements et 17.700 emplois.

Aquaculture marine : un potentiel sous-exploité

Doté d’un littoral riche et stratégique, le Maroc dispose d’un fort potentiel aquacole encore peu exploité. Malgré des zones déjà identifiées, les projets restent limités.

Les contraintes concernent la complexité des autorisations, l’insuffisance de coordination foncière et les restrictions sur les intrants alimentaires. Des réformes de simplification administrative pourraient attirer 1,96 milliard de dollars d’investissements et créer près de 75.000 emplois.

Un levier transversal de transformation

Le Rapport souligne que ces quatre secteurs partagent des besoins communs: accès à une énergie propre et compétitive, infrastructures de traçabilité, logistique export performante et montée en compétences. La production solaire décentralisée, en particulier, peut jouer un rôle structurant en réduisant les coûts énergétiques des autres filières industrielles.

Enfin, tous ces secteurs bénéficient de l’accès privilégié au marché européen, dont les exigences croissantes en matière de durabilité représentent à la fois une contrainte et une opportunité de transformation.

Un tournant stratégique

«Le Maroc se trouve à un tournant décisif de sa transformation économique», conclut le Rapport. Si les réformes engagées et la stabilité institutionnelle constituent des atouts majeurs, leur efficacité dépendra de leur mise en œuvre coordonnée, notamment dans les domaines de l’énergie, de l’industrie, de l’environnement et du développement territorial.
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